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"En somme, tant qu'on est à la guerre, on dit que ce sera mieux dans la paix et puis on bouffe cet espoir-là comme si c'était du bonbon et puis c'est rien quand même que de la merde." (Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit)

Après avoir subi une mise en quarantaine, Bardamu, le héros du Voyage au bout de la nuit de Céline, peut s'aventurer dans Manhattan. Frappé au premier abord par la pauvreté des passants, il arrive dans le quartier de la finance et découvre un autre univers ...

Comme si j'avais su où j'allais, j'ai eu l'air de choisir encore et j'ai changé de route, j'ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, " Broadway " qu'elle s'appelait. Le nom je l'ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous on avançait dans la lueur d'en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.

C'était comme une plaie triste la rue qui n'en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d'un bord à l'autre, d'une peine à l'autre, vers le bout qu'on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.

Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.

C'était le quartier précieux, qu'on m'a expliqué plus tard, le quartier pour l'or : Manhattan. On n'y entre qu'à pied, comme à l'église. C'est le beau cœur en Banque du monde d'aujourd'hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé.

C'est un quartier qu'en est rempli d'or, un vrai miracle, et même qu'on peut l'entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu'on froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang.

J'ai eu tout de même le temps d'aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés.

Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu'ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi. Pas beaucoup de bruit, des lampes bien douces, un tout minuscule guichet entre de hautes arches, c'est tout. Ils ne l'avalent pas l'Hostie. Ils se la mettent sur le cœur. Je ne pouvais pas rester longtemps à les admirer. Il fallait bien suivre les gens de la rue entre les parois d'ombre lisse.

Louis-Ferdinand Céline , Voyage au bout de la nuit, Gallimard, 1972.

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Louis-Ferdinand Céline en 1932

Publié en 1932, Voyage au bout de la nuit est le premier roman de Céline, pseudonyme de Louis-Ferdinand Destouches. Son style, imité de la langue parlée et influencé par l'argot, a largement influencé la littérature française contemporaine. Il s'inspire de l'expérience personnelle de l'auteur, notamment de la Première Guerre mondiale - "abattoir international en folie" -  à laquelle il a participé et qui lui a révélé l'absurdité du monde et d'un séjour en Afrique et aux Etats-Unis. 

Le roman évoque le périple de Ferdinand Bardamu, un étudiant en médecine qui, après avoir découvert l'horreur de la guerre, fuit en Afrique, puis en Amérique, avant de revenir en France. Au cours de ce voyage, Bardamu ne rencontre que déceptions et désillusion.

Cet extrait prend place dans la troisième partie du roman : "les Amériques". Après s'être enfui du centre de quarantaine où "il comptait les puces", Bardamu se perd dans New-York ; en suivant la foule, et en remontant Broadway, il atteint Manhattan et découvre alors un monde triste et corrompu, le contraire de ce qu'il avait imaginé.

Comment Céline traduit-il la déception de Bardamu ?

Nous étudierons la découverte de New-York, puis la vision "religieuse" de Wall Street et du monde de la finance.

L'extrait - comme le reste du roman - est rédigé à la première personne du singulier, le narrateur est Bardamu et les choses sont vues à travers son regard (point de vue interne). Bardamu marche au hasard, sans bien savoir où il va. Cet extrait, placé sous le signe de l'errance et de la désillusion, peut se lire comme une "mise en abyme" du roman.

L'auteur bouleverse la syntaxe traditionnelle : "j'ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, "Broadway", qu'elle s'appelait" qui rappelle la première évocation de New-York : "debout qu'elle est cette ville !".

A l'opposé de la langue soutenue du "roman bourgeois", l'écriture célinienne imite le parler familier des classes populaires. Elle est principalement caractérisée par l'emploi du registre familier, tant au niveau grammatical, que syntaxique et lexical,  la redondance ("Nous on avançait"), l'absence de subordination et/ou l'emploi volontairement fautif de la conjonction de subordination sans principale ("Broadway qu'elle s'appelait"), la segmentation, l'hyperbolisation, la répétition, l'alternance de phrases longues et de phrases courtes, l'asyndète (absence de mots de liaison), la nominalisation (absence de verbes) et la mise en relief. "Le style Céline" privilégie l'expression des émotions (la surprise, la tristesse, la colère, le dégoût...) et du "vécu".

Cherchez des exemples dans le texte de chacun de ces procédés.

Le bouleversement de la syntaxe participe d'une vision critique du monde et d'une intention subversive. Il faut cependant noter que cette langue ("ma petite musique"), en réalité très "travaillée", n'est pas une simple "démarque" de l'argot.

L'auteur, par l'intermédiaire du narrateur, Bardamu, son alter ego, se fait un malin plaisir de décevoir les attentes du lecteur en décrivant New-York, notamment Broadway, le quartier des spectacles, comme un endroit gris et sale qui rappelle à Bardamu la forêt africaine.

L'insignifiance des personnages, solitaires et perdus, comme enfoncés dans la profondeur et l'obscurité, contraste avec la verticalité écrasante d'une ville où la nature et la lumière sont inaccessibles : "Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux de ciel."

"Les syntagmes verbaux hyperboliques et négatifs ("qui n'en finissait plus", "vers le bout qu'on ne voit jamais'"), situées en début et en fin de phrase, donnent l'impression d'un espace infini, renforcée par l'hyperbate "la rue qui n'en finissait plus... vers le bout qu'on ne voit jamais"  et  l'hyperbole : "le bout de toutes les rues du monde".

NB : L’hyperbate (substantif féminin), du grec huper (« au-delà, au-dessus ») et bainein (« aller ») soit huperbatos (« inversion »), est une figure de style qui consiste à séparer deux mots normalement assemblés en intercalant un ou plusieurs autres mots; c'est le fait de prolonger la phrase, par ajout d'un élément qui se trouve ainsi déplacé. L'hyperbate est souvent une forme de mise en relief de mots, rejetés en fin de phrase, comme des adjectifs placés ainsi en dislocation.

"Nous on avançait dans la lueur d'en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale" : Ce monde infini est un monde "gris" et  "malade" dont on ne voit pas le bout et dont on ne comprend pas le sens, un monde absurde qui suscite une tristesse inconsolable ("d'une peine à l'autre").

"Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore" : la première partie du texte se clôt sur la vision dantesque d'une foule interminable défilant dans une rue qui n'en finit pas.

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Illustration de Tardi pour Voyage au bout de la nuit

Dans la deuxième partie, Bardamu aborde Manhattan.

Les deux paragraphes s'organisent autour d'une métaphore filée : le quartier de la Bourse (Wall Street) et des Banques est comparé à une Eglise, le champ lexical du religieux ("miracle", "Saint-Esprit", "précieux", "sang", "espèces", "fidèles", "se confesser", "lampes", "arches", "Hostie", "cœur"), s'entrecroise avec celui de l'argent - on peut parler de "tressage" -  ("or", "dollar", "espèces", "payés", "Banque", "guichet") ; certains mots ("espèces"), employés en syllepse, sont à l'intersection des deux isotopies  : "je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces" : le mot "espèces" désigne à la fois l'argent liquide ("payer en espèces") et le pain et le vin eucharistiques ("les saintes espèces") ... "Ils ne l'avalent pas l'Hostie. Ils se la mettent sur le cœur" : les billets de banque sont assimilés à des Hosties, en vertu d'une analogie implicite (métaphore in absentia) : alors que les chrétiens avalent l'Hostie, les adorateurs de "Dollar" glissent des billets dans leur portefeuille qu'ils mettent dans la poche gauche de leur veste, contre leur cœur.

Le narrateur applique à l'argent le dogme de la transsubstantiation et de l'unicité divine à travers la multiplication des "espèces". Le papier-monnaie, sans valeur d'usage possède par "miracle" une valeur d'échange infinie ; l'argent, médiateur de tous les échanges permet de tout faire et de tout acheter. Il est la "valeur" suprême universelle (et particulièrement le dollar, monnaie de référence du marché mondial).

Le cœur, organe de l'amour (de Dieu et du prochain) dans la mystique chrétienne devient, dans le monde capitaliste (réel) celui de la cupidité et de l'intérêt égoïste.

Le mot "dollar" apparaît trois fois, la première fois en tant qu'objet, puis il est  comparé au Saint-Esprit, la troisième personne de la Trinité et gagne une majuscule. Et enfin à un Dieu auquel les humains adressent leurs prières et confessent leurs péchés.

L'auteur alterne les phrases longues et les phrases courtes et répète certains mots, les virgules remplaçant les mots de liaison (asyndète) ; l'organisation syntaxique confère au texte une fluidité musicale et l'apparente à la scansion d'un hymne religieux où les mêmes paroles sont répétées plusieurs fois : "C'est le quartier précieux, qu'on m'a expliqué plus tard,  le quartier pour l'or" : la phrase est composée de trois parties de longueurs à peu près égales et le mot "quartier" est répété au début et à la fin... "un vrai miracle et même qu'on peut l'entendre le miracle" : le mot "miracle" est répété au début et à la fin.

L'auteur nous propose donc une vision altérée de la religion, laissant clairement entendre que seule règne la religion de l'argent, dans une civilisation où l'argent a remplacé Dieu. Les "fidèles" de cette religion sont incapables de trouver le bonheur ; ils sont "tristes et mal payés" et certains manifestent ouvertement leur mépris : "Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé."

Vision déceptive et critique de New-York, d'abord présentée comme une ville sombre, triste et malade dont les habitants se traînent à travers les rues interminables, puis du quartier de la finance et des grandes Banques, évoqué de façon provocatrice comme un sanctuaire où des fidèles "tristes et mal payés" adorent le Dieu Dollar, ce passage annonce les désillusions successives que Bardamu va rencontrer au cours de ses pérégrinations américaines.

 

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" Parler d'un livre, c'est toujours l'impuissance...

Je suis un styliste, si je peux dire, un maniaque du style, c'est-à-dire que je m'amuse à faire des petites choses. On demande énormément à un homme, or il ne peut pas beaucoup. La grosse illusion du monde moderne, c'est de demander à l'homme d'être à chaque fois un Lavoisier ou un Pasteur, de tout faire basculer d'un coup. Il ne peut pas ! "

"L'histoire, mon Dieu, elle est très accessoire. C'est le style qui est intéressant. Les peintres se sont débarrassés du sujet, une cruche, ou un pot, ou une pomme, ou n'importe quoi, c'est la façon de le rendre qui compte. La vie a voulu que je me place dans des circonstances, dans des situations délicates. Alors j'ai tenté de les rendre de la façon la plus amusante possible, j'ai dû me faire mémorialiste, pour ne pas embêter si possible le lecteur. Et ceci dans un ton que j'ai cru différent des autres, puisque je ne peux pas faire tout à fait comme les autres."

"Dans le Voyage, je fais encore certains sacrifices à la littérature, la "bonne littérature". On trouve encore de la phrase bien filée... A mon sens, au point de vue technique, c'est un peu attardé. "

(Interview avec Madeleine Chapsal, L'Express, 1957)

 

 

 

 

  

 

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