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Maurice Merleau-Ponty, L'Oeil et l'Esprit, préface de Claude Lefort, Editions Gallimard, 1964

En janvier 1961, dans le n° 1 d’Art de France, paraît un article daté de juillet-août 1960, et publié aux éditions Gallimard, en 1964, LOeil et l’Esprit. Dans cet article, Maurice Merleau-Ponty se situe d’abord par rapport à la science : "La science manipule les choses et renonce à les habiter." Dans toute perception nous sommes en présence du visible et voyants en face du visible. Le voyant et le visible s’appellent l’un l’autre. Le visible invoque et évoque le voyant. La montagne se décrit elle-même dans le tableau. L’homme qui se fait peindre s’impose à l’artiste. L’inspiration c’est la voix même de l’objet qui appelle à lui le peintre. C’est dans la peinture que le visible est le plus visible. Il y a un moment où l’œil atteint les propriétés du visible, les dégage parce qu’il participe d'elles. Le peintre donne sa parole à l’objet. La philosophie classique a rendu les problèmes difficiles. Il faut aller au-delà du corps comme objet, au-delà du mécanisme pour voir ce qu’est la spatialité du corps propre. Il s’exprime dans la parole et nous débouchons de nouveau dans la théorie de la perception. L’œuvre d’art consiste à donner la parole à ce qui ne l’a que dans les chefs-d’œuvre. En creusant le monde naturel, il se profile quelque chose qui est au-delà, c’est la perception. Il faut sans cesse revenir à l’origine qui est le monde perçu. Maurice Merleau-Ponty assura son enseignement au Collège de France jusqu’au jour de sa mort, survenue brutalement à Paris le 3 mars 1961.

"L'Oeil et l'Esprit est le dernier écrit que Merleau-Ponty put achever de son vivant. Installé pour deux ou trois mois, dans la campagne provençale, non loin d'Aix, au Tholonet, goûtant le plaisir de ce lieu qu'on sentait fait pour être habité, mais surtout, jouissant chaque jour du paysage qui porte à jamais l'empreinte de l'oeil de Cézanne, Merleau-Ponty réinterroge la vision en même temps que la peinture. Il cherche, une fois de plus, les mots du commencement, des mots, par exemple, capables de nommer le miracle du corps humain, son inexplicable animation, sitôt noué son dialogue muet avec les autres, le monde et lui-même - et aussi la fragilité de ce miracle."

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Maurice Merleau-Ponty est un philosophe français, né à Rochefort-sur-Mer le 14 mars 1908 et mort le 3 mai 1961 à Paris.

L'attention que Merleau-Ponty porte aux diverses formes d'arts (visuels, plastiques, littéraires, poétiques, etc.) n'est pas tributaire d'un questionnement sur le beau, ni orientée en vue de l'élaboration de critères normatifs sur l'art. On ne retrouve pas dans ses travaux un effort de théorisation tentant de cerner ce qui constituerait un chef-d'œuvre, une œuvre d'art ou encore de l'artisanat. Son objectif est d'abord et avant tout d'analyser les structures à la base de l'expressivité, qui se révèlent invariantes, en enrichissant les considérations sur le langage par une attention au travail des artistes, poètes et écrivains.

La démarche de Maurice Merleau-Ponty est  donc très différente de celle de Kant (Critique du Jugement) ou  de Hegel (Esthétique)

Note à l'attention des élèves :

Contrairement à Kant et à Hegel, Maurice Merleau-Ponty évoque des artistes (peintres et sculpteurs) et des œuvres (L'édition folio essais de L’œil et l'Esprit comporte des reproductions d’œuvres d'Alberto Giacometti, Paul Cézanne, Nicolas de Staël, Henri Matisse, Paul Klee, Germaine Richier, Auguste Rodin.

M. Merleau-Ponty ne part pas des concepts philosophiques (le "Beau", le "sublime"), mais des œuvres et du travail des artistes, car pour M. Merleau-Ponty, c'est la philosophie (la pensée méditante)  qui a tout à apprendre des artistes et non l'inverse.

Dans vos dissertations traitant de sujets sur l'art, ne vous contentez pas de citer Kant ("Le beau est ce qui plaît universellement sans concept.") ou Hegel ("L'art est ce qui révèle à la conscience la vérité sous forme sensible."), essayez plutôt d'appuyer votre réflexion sur des oeuvres et des artistes précis (ou mieux, de vous laisser inspirer par le travail des artistes), comme le fait M. Merleau-Ponty dans L'Oeil et l'Esprit.

Comme l'écrit Claude Lefort dans la Préface de L'Oeil et l'Esprit (édition folio essais) : "La pensée ne peut, ne doit s'ouvrir son chemin qu'en accueillant l'énigme qui hante le peintre, qu'en liant à son tour connaissance et création, dans l'espace de l'oeuvre, qu'en faisant voir avec des mots."

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Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire

"Ce que j'essaie de vous traduire est plus mystérieux, s'enchevêtre aux racines mêmes de l'être, à la source impalpable des sensations." (J. Gasquet, Cézanne) 

"Un peintre, ça pense en peinture."

"Je cherche à peindre l'instant du monde."

"La nature est à l'intérieur." (Paul Cézanne)

"La science manipule le choses et renonce à les habiter. Elle s'en donne des modèles internes et, opérant sur ces indices ou variables les transformations permises par leur définition, ne se confronte que de loin en loin avec le monde actuel. Elle est, elle a toujours été, cette pensée admirablement active, ingénieuse, désinvolte, ce parti pris de traiter tout être comme "objet en général", c'est-à-dire à la fois comme s'il n'était rien et se trouvait cependant prédestiné à nos artifices (...)

Il faut que la pensée de science - pensée de survol, pensée de l'objet en général - se replace dans un "il y a " préalable, dans le site, sur le sol du monde sensible et du monde ouvré tels qu'ils sont dans notre vie, pour notre corps, non pas ce corps possible dont il est loisible de soutenir qu'il est une machine à information, mais ce corps actuel que j'appelle mien, la sentinelle qui se tient silencieusement sous mes paroles et sous mes actes (...)

Or l'art et notamment la peinture puisent à cette nappe de sens brut dont l'activisme ne veut rien savoir. Ils sont même seuls à le faire en toute innocence. A l'écrivain, au philosophe, on demande  conseil et avis, on n'admet pas qu'ils tiennent le monde en suspens, on veut qu'ils prennent position, ils ne peuvent décliner les responsabilités de l'homme parlant. La musique, à l'inverse, est trop en deçà du monde et du désignable pour figurer autre chose que des épures de l'Être, son flux et son reflux, sa croissance, son éclatement, ses tourbillons.

Le peintre est seul à avoir droit de regard sur toutes choses sans aucun devoir d'appréciation. On dirait que devant lui les mots d'ordre de la connaissance et de l'action perdent leur vertu (...)

Il est là, fort ou faible dans la vie, mais souverain sans conteste dans sa rumination du monde, sans autre "technique" que celle que ses yeux et ses mains se donnent à force de voir, à force de peindre, acharné à tirer de ce monde où sonnent les scandales et les gloires de l'histoire des toiles qui n'ajouteront guère aux colères ni aux espoirs des hommes, et personne ne murmure.

Quelle est donc cette science secrète qu'il a ou qu'il cherche ? Cette dimension selon laquelle Van Gogh veut aller "plus loin" ? Ce fondamental de la peinture, et peut-être de toute culture ? "

(Maurice Merleau-Ponty, L'Oeil et l'Esprit, extraits du chapitre I)

 

 

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Alberto Giacometti, L'homme qui marche

"Les seuls instantanés réussis d'un mouvement sont ceux qui approchent de cet arrangement paradoxal, quand par exemple l'homme marchant a été pris au moment où ses deux pieds touchaient le sol : car alors on a presque l'ubiquité (faculté d'être présent à deux endroits à la fois)  temporelle du corps qui fait que l'homme enjambe l'espace." (Maurice Merleau-Ponty, L'Oeil et l'Esprit, Gallimard, folio essais, p. 79)

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Alberto Giacometti, Tête noire (1960)

Citations :

"La sciences manipule les choses et renonce à les habiter." (p. 9)

"Or l'art et notamment la peinture puisent à cette nappe de sens brut dont l'activisme ne veut rien savoir. Ils sont même les seuls à le faire en toute innocence."

"C'est effrayant, la vie." (Paul Cézanne, cité p. 14)

"Le peintre "apporte son corps", dit Valéry. Et, en effet, on ne voit pas comment un Esprit pourrait peindre. C'est en prêtant son corps au monde que le peintre change le monde en peinture..." (p. 14)

"Un corps humain est là quand, entre voyant et visible, entre touchant et touché, entre un oeil et l'autre, entre la main et la main se fait une sorte de recroisement, quand s'allume l'étincelle du sentant-sensible, quand prend ce feu qui ne cessera pas de brûler, jusqu'à ce que tel accident du corps défasse ce que nul accident n'aurait suffit à faire." (p. 21)

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Alberto Giacometti, Jean Genêt

"Qualité, lumière, couleur, profondeur, qui sont là-bas devant nous, n'y sont que parce qu'elles éveillent un écho dans notre corps, parce qu'il leur fait accueil." (p. 22)

"Depuis Lascaux jusqu'aujourd'hui, pure ou impure, figurative ou non, la peinture ne célèbre jamais d'autre énigme que celle de la visibilité." (p. 26)

"La peinture vise en tout cas cette genèse secrète et fiévreuse des choses dans notre corps." (p. 30)

Max Ernst (et le surréalisme) dit avec raison : "De même que le rôle du poète depuis la célèbre lettre du voyant (d'Arthur Rimbaud) consiste à écrire sous la dictée de ce qui se pense, ce qui s'articule en lui, le rôle du peintre est de cerner et de projeter ce qui se voit en lui." (p. 30)

"J'ai senti certains jours, disait André Marchand, après Paul Klee, que c'étaient les arbres qui me regardaient, qui me parlaient... Moi j'étais là, écoutant... Je crois que le peintre doit être transpercé par l'univers et non vouloir le transpercer." (p. 31)

"La vision du peintre est un naissance continuée." (p. 32)

Maurice Merleau-Ponty, L'Oeil et l'Esprit.

 

 

 

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