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"Dans la mesure où l'homme est libre, il peut abuser de sa liberté, c'est-à-dire, tout d'abord, contrevenir à un ordre jugé nécessaire à l'existence du groupe auquel il appartient. La morale, règle des moeurs, apparaît primitivement comme la contrainte intériorisée du groupe sur l'individu, quand il échappe à son regard. L'individu se trouve ainsi toujours en face du groupe, puisque, d'une certaine manière, il le porte en lui. Mais il pourrait être tenté de tricher quand il n'est pas vu. Il est bon de lui donner des témoins qui seront aussi des vengeurs en cas de transgression. Les dieux rempliront cet office. La morale a été rendue, ainsi, solidaire du sacré, aussi loin que l'on puisse remonter dans l'Histoire. Elle est naturellement devenue d'autant plus absolue qu'elle avait la caution de la Divinité. Un certain arbitraire a pu être la rançon de cette consécration, du fait que des obligations culturelles se superposaient aux obligations morales qu'elles devaient garantir et que la distinction entre les unes et les autres tendait à s'effacer. Ce qui se produisait d'autant plus facilement qu'elles étaient présentées comme émanant de la même source.

 

Notre morale, pour un phénoménologue, doit répondre assez exactement à cette description et il pourra dire qu'elle est sociale, sacrée, absolue et, sous certains aspects tout au moins, arbitraire. On sait qu'elle dérive du judaïsme, qu'elle gravite autour du Décalogue et que le Christ y tient souvent si peu de place que l'on est fondé à se demander s'il y a jamais eu une morale proprement et spécifiquement chrétienne, puisque même la pratique des "conseils" propre à la vie monastique, semble avoir été observée dans la communauté de Qumrân.

 

Le judaïsme nous a d'ailleurs transmis la métaphysique ou, si l'on préfère, la dogmatique de sa morale. Cette dogmatique d'édifiait sur deux axes où devaient s'équilibrer la transcendance divine et l'élection d'Israël, dont la symbiose donnera la théocratie qui voulait être le gouvernement direct d'un peuple par la Divinité mystérieuse dont le vrai nom était inconnaissable.

 

C'était une gageure. De fait, la transcendance divine se réduisit souvent, dans le sentiment religieux du peuple de Dieu, en un absolutisme écrasant et l'élection à un monopole en faveur d'Israël.

 

Nous avons hérité plus ou moins de ces notions et la morale est demeurée communément pour nous, l'expression d'une volonté divine contraire à la nôtre, dont la transcendance dénonce le néant de notre existence et de nos entreprises : quand elle n'est pas invoquée pour couvrir certains absolutismes politiques ou économiques qui lui demandent de cautionner leurs privilèges.

 

Il en est résulté, chez la plupart des peuples "chrétiens", une très large tolérance pour l'indiscipline des moeurs, le vol et le meurtre exceptés : pour des raisons de sécurité qui n'ont pas grand chose à voir avec la religion.

 

Le marxisme a eu beau jeu d'opposer à ces résidus d'un ordre "divin", d'ailleurs mutilé, une morale de l'exigence humaine, décidée à supprimer toutes les aliénations par une révolution qui est " l'Histoire faite homme, percée dans son "énigme", appropriée et conquise par les hommes", comme dit avec une émouvante sincérité André Gorz dans La Morale de l'Histoire, ce livre vécu qui mérite si peu l'épithète de "matérialste" que l'on associe d'ordinaire à toute revendication communiste.

 

Il nous a semblé utile de présenter sommairement le témoignage de la Mystique chrétienne comme un apport essentiel au débat (...)

 

La nouveauté de l'Evangile, qui met heureusement fin à la théocratie, porte essentiellement sur la conception de la transcendance divine. Alors qu'elle aboutissait à l'écrasement de l'homme sous le poids du mystère et de la puissance de "Celui qui règne dans les Cieux", dans une certaine perspective vétéro-testamentaire, elle implique, dans Le Nouveau Testament, une exigence imprescriptible de la grandeur humaine, en éclairant d'un jour unique l'athropologie que nous avons à construire. Elle se révèle, en effet, en Jésus, comme totale intériorité et comme suprême générosité, en contraste absolu avec notre extériorité passionnelle et notre esprit de possession. Elle constitue si peu pour nous une menace, une puissance écrasante, un despotisme absolu, qu'elle ne cesse de nous aimanter vers ce dedans où nous nous joindrons enfin nous-mêmes, en nous identifiant avec elle, dans la réciprocité "nuptiale" qui est le thème central des écrivains mystiques.

 

Cela comporte assurément des exigences infinies, mais toutes créatrices. La morale est éminemment accomplie mais dépassée. Et tout l'univers se transfigure dans le rayonnement de la divine pauvreté dont saint François d'Assise nous rend visible la présence libératrice dans ses plaies d'amour et dans son chant.

 

Il nous reste une immense espérance : à condition que nous nous hâtions de la vivre, en donnant à l'homme, en nous, toute sa stature et toute sa dignité, en prenant en charge toute l'humanité et tout l'univers.

 

Lausanne-Paris 6 janvier - 6 mars 1961

 

Maurice Zundel, Morale et Mystique, aux éditions Anne Sigier

 

Né à Neuchâtel en 1897, Maurice Zundel est "au croisement des théologies protestantes et catholiques, de la philosophie existentielle et du personnalisme". Ordonné prêtre pour le diocèse de Lausanne-Genève en 1919, il passe quelques années à Rome pour y obtenir un doctorat en théologie. Il s'initie aux recherches de la science, de la littérature et des arts. En 1920 sa rencontre avec le philosophe Pascal Goofy le bouleversera.


Il mène ensuite une vie itinérante de conférencier qui le conduit de Suisse en France, en Israël, en Égypte et au Liban. C'est à Paris, en 1926, qu'il fait la connaissance de l'abbé Jean-Baptiste Montini qui deviendra le pape Paul VI. Une profonde amitié liera les deux hommes tout au long de leur vie. Paul VI invite Maurice Zundel à prêcher la retraite au Vatican en 1972. Publiée sous le titre de Quel homme et quel Dieu?, cette retraite est la synthèse de sa recherche personnelle.


Ecrivain, poète, mystique et conférencier, Maurice Zundel a publié une trentaine de livres. Il meurt à Ouchy (Lausanne), en 1975. Son corps repose à la Basilique Notre-Dame de l'Assomption de Neuchâtel. Paul VI dira alors de lui : "c'est une sorte de génie, avec des fulgurations."


L'oeuvre : 

La pensée de Zundel comprend essentiellement une mystique, une morale et une politique.


La mystique de Zundel est entièrement axée sur la joie de la libération des déterminismes biologiques par la communion à l'Esprit dans l'art, la science, et surtout la religion. Pour lui, le don ou sacrifice de soi est un acte joyeux de communion et non un renoncement triste. Il affirme que l'homme ne devient une personne libre qu'en se libérant radicalement de son statut d'individu biologique. Pour Zundel, en effet, on ne naît pas libre, on le devient par la totale désappropriation de soi sur le modèle trinitaire: c'est alors que "je est un autre" par la rencontre du "tu" (ainsi reprend-il cette célèbre formule de Rimbaud  pour lui donner un sens philosophique et mystique porté sur l'altérité). La personne, c'est "l'homme possible" ou libre ; l'individu, c'est l'homme réel asservi aux déterminismes cosmiques. La libération est donc le passage de l'homme réel à l'homme possible, de l'individu à la personne. La libération est dans cette perspective une personnalisation.


La mystique de Zundel prend appui sur la méditation trinitaire du don infini de chacune des 3 Personnes divines en direction des 2 autres. La doctrine trinitaire est ainsi la méditation d'une circulation infinie d'Amour entre les 3 Personnes.


La mystique zundélienne est une célébration du Dieu Amour. Dieu n'est pas un Dieu vengeur mais un Père tendre qui aime et pardonne. Ce n'est pas un Pharaon ou un souverain, c'est un homme-dieu qui aime et qui souffre dans la personne du Christ.


Du point de vue éthique, Zundel fonde une "morale de la libération" rompant avec les "morales de l'obligation" ou morales du devoir. La morale de la libération n'est pas une morale de tabous ou d'interdits, c'est une éthique du dépassement de soi par le don infini de soi. Pour Zundel en effet, l'homme ne se trouve qu'en se perdant joyeusement, qu'en se désappropriant totalement de soi.


Enfin, la politique zundélienne débouche sur un socialisme chrétien.


Publications : 


Deux courtes compilations ont été publiées en 1997 avec le concours de l'Association Maurice Zundel (AMZ) en direction de tous ceux qui veulent découvrir sa pensée : "Vivre l'Evangile avec Maurice Zundel : L'Homme, le grand malentendu" (Edition Saint-Paul) et "Dieu, le grand malentendu" (Saint-Paul).


Aux éditions Anne Sigier : Hymne à la joie, 1992. Je est un autre, 1986. Je parlerai à ton coeur, 1990. Morale et mystique, 1986. Silence, Parole de vie, 1990. Ta parole comme une source, 1987. Vie, mort, résurrection, 1995. Pèlerin de l'espérance, 1997.


Aux éditions du Cerf : Croyez-vous en l'homme ?, Coll. Foi vivante, 1992. Notre Dame de la Sagesse, Coll. Foi vivante, 1995. La Pierre vivante, 1992. Fidélité de Dieu et grandeur de l'homme. Retraite à Timadeuc, 2009


Aux éditions Desclée : Ouvertures sur le vrai, 1989. Recherche de la personne, 1990. Ton visage, ma lumière, 1989. Dialogue avec la vérité, 1991.


Aux éditions Saint Augustin : Avec Dieu dans le quotidien, 1988. Emerveillement et pauvreté, 1990. L'Evangile intérieur, 1991. La liberté de la foi, 1992. Quel homme et quel Dieu ? (Retraite au Vatican), 1986.


Chez Mame / Le Moustier : Poème de la Sainte Liturgie, coll. goûtez et voyez, 1991.



Bibliographie : 


  • Gustave Martelet, Maurice Zundel, un christianisme libérateur, Actes du colloque de Paris, mars 1997, éd. Anne Sigier, 2004

Associations : 


  • Les amis de Maurice Zundel: AMZ-France, 47 rue de la Roquette 75011 PARIS. Tél: 01 43 38 75 45
  • Les amis de Maurice Zundel: AMZ-Suisse, rue du Cret Taconnet 8, CH 2000 Neuchâtel.
  • Les amis de Maurice Zundel: AMZ-Canada, 411-4150 boul. St-Jean, Montréal, Qc, H9G 1X6, Canada

 


 


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