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Sujet : Vous avez étudié cette année une pièce de théâtre. Vous souhaitez la mettre en scène. Au comédien pressenti pour l'un des rôles principaux, qui n'a pas encore lu la pièce, vous expliquez dans une lettre votre vision de celle-ci, du rôle qui est le sien, de ses rapports avec les autres personnages et vous indiquez vos choix de mise en scène (décors, déplacements, costumes, musiques...)

Ce travail est le fruit d'une réflexion commune avec Matthieu D., élève de Première.

Mon Cher Christophe,

Comme tu le sais, nous devons jouer Dom Juan à la fin de l'année au théâtre Jacques Cœur. Il nous reste 6 mois pour faire la mise en scène, mais je préfère m'y prendre à l'avance et commencer dès maintenant à te donner des indications qui me semblent essentielles.

Je n'ai pas besoin, je pense, de te recommander de lire Dom Juan afin de mieux comprendre ma vision de la pièce, de ton rôle - tu as choisi d'incarner Sganarelle - et de tes rapports avec les autres personnages. Tu sais qu'une pièce de théâtre n'est pas seulement faite pour être lue, mais pour être jouée et je te donnerai donc au fur et à mesure des indications concernant les décors, les déplacements, les costumes, les éclairages, les accessoires, ainsi que l'accompagnement musical.

Dom Juan est une pièce à part dans l'oeuvre de Molière. Si on s'en tient aux genres traditionnels, c'est une tragédie puisque le héros, Don Juan, meurt à la fin de la pièce ; cependant les choses ne sont pas aussi simples. En effet, Molière se fait un malin plaisir de jouer avec les règles : il fait mourir Don Juan en scène, contre la bienséance, il enfreint la contrainte des trois unités (lieu, temps et action) : il change de lieu à chaque acte, il y a plusieurs actions et l'action dure plus de 24 heures et il mélange tragédie et comédie. Dom Juan relève davantage de l'esthétique baroque que classique.

Tu sais aussi que la pièce a fait scandale, qu'elle fait référence au Tartuffe et qu'elle n'a été jouée que 15 fois, jusqu'au 20 mai 1665, avant d'être définitivement interdite. La pièce eut un très grand succès, grâce notamment à la somptuosité des costumes et des décors, mais les propos libertins de Don Juan, notamment son apologie de l'hypocrisie et la scène de l'ermite dans la forêt ("Je te les donne pour l'amour de l'humanité !") ont été perçus, à une époque où on ne plaisantait pas avec ces choses-là, comme une insulte à la morale et à la religion.

Sganarelle est le principal interlocuteur de Don Juan dont il est le valet. C'est un homme du peuple, contrairement à Don Juan qui est un aristocrate. Il a du bon sens, des principes moraux, mais il n'a pas beaucoup étudié ; il parle correctement, mais il est loin d'avoir l'aisance verbale de Don Juan et il n'est pas de taille à discuter avec lui. C'est un garçon superstitieux qui a peur du spectre et croit en des balivernes comme en l'existence du "moine bourru", un fantôme maléfique. Il a trouvé un habit de médecin et pense avec naïveté que "l'habit fait le moine".

Comme je ne peux pas te donner toutes les informations dans cette lettre, je vais commencer par le dénouement qui est la partie la plus difficile de ton rôle :

A la fin de la pièce, Don Juan a accepté l'invitation à dîner de la statue du commandeur. Ce dernier lui tend la main et l'entraîne en enfer. Sganarelle demeure seul et s'apitoie  sur son sort.

Mets-toi à la place de Sganarelle qui a consacré des années de sa vie à son maître, qui l'a suivi dans toutes ses aventures, qui a couru avec lui les mêmes dangers et qui le voit disparaître sans lui avoir payé ses gages. Tu vas peut-être trouver cela dérisoire, mais Sganarelle ne vit pas dans le même monde que Don Juan et n'a pas son imagination pour "filouter" les autres... C'est donc pour lui une question de vie ou de mort quand il crie : "Mes gages, mes gages, mes gages !"

Sganarelle est complètement désespéré. Peut-être a-t-il réellement cru qu'il parviendrait à "sauver" son maître, peut-être était-il sincèrement attaché à lui et lui vouait-il une forme d'amitié plus ou moins réciproque (plutôt moins que plus)...

Je vois Sganarelle seul, à genoux, sur le plateau absolument nu, sous la lumière déclinante d'un unique projecteur. Il ne doit rester aucune trace du "dénouement" : statue, trappe, etc. (cette scène est un "épilogue").

Il faut faire sentir aux spectateurs son désarroi, sa solitude, son angoisse, sa crainte de l'avenir... Il sait qu'après avoir servi Don Juan, il n'a aucune chance de retrouver un autre emploi car les "employeurs" penseront qu'il fut son complice. J'ai pensé projeter des images en arrière-plan de l'avenir de Sganarelle, justement, moine-mendiant aux côtés de l'ermite de la forêt.

En ce qui concerne la musique, j'ai choisi le "Lacrimosa" du Requiem de Mozart. Je pensais aussi mettre tous les comédiens sur scène, les uns encore en costumes, les autres non, mêlés aux machinistes, discutant de tout et de rien, comme si rien ne s'était passé (ce qui est vrai, dans un sens, du moins pour eux, sinon qu'ils ont fini leur "travail"), brisant ainsi l'illusion théâtrale. Et peut-être placerais-je, derrière Sganarelle, toutes les victimes de Don Juan, à commencer par Dona Elvire (je n'ai pas encore décidé de tout !) et Don Juan en costume, un peu plus loin, fidèle à lui-même - Don Juan est un caractère, un mythe, on ne tue pas don Juan, séduisant une nouvelle victime !

Sganarelle ne les voit pas et reste, lui, plongé dans cette illusion, éternel symbole du dévouement mal récompensé, des "gens sans importance" que l'on sacrifie sans vergogne. Ce : "Mes gages, mes gages ! " symbolise l'essence du comportement  de Don Juan qui se sert d'autrui, prend sans jamais rien donner et, au-delà de Don Juan, de ceux qui exploitent les autres et les traitent comme des objets. Tu vois que, contrairement à certains metteurs en scène, je ne suis pas un fan de Don Juan, mais que je ne suis pas très convaincu non plus de la victoire de la "vertu" !

Voilà, mon cher Christophe ce que je voulais te dire pour l'instant. Passe de bonnes vacances de février et sois prudent sur les pistes... L'accessoiriste n'a pas prévu de béquilles !

Cordialement,

Matthieu

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