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Tout sépare ces deux êtres, aussi différents l'un de l'autre qu'il est possible. Alceste est un "misanthrope" révolté contre les usages du monde, Célimène une coquette médisante et superficielle. "Les autres" (Philinthe en particulier) trouvent ce choix "étrange", surprenant (cf. vers 213-214). Les classiques Larousse demandent pourquoi Molière a choisi une coquette et un misanthrope et attendent sans doute une réponse d'ordre esthétique à cette question. Mais le problème est peut-être plus complexe ; le rapprochement est effectivement "plaisant" théâtralement, mais on peut se demander si la pièce n'a pas aussi une portée morale et psychologique.

Alceste rejoint Harpagon, Orgon, Argante, Monsieur Jourdain... dans la galerie des "imaginaires" (ceux qui sont victimes de leur imagination, de leurs désirs chimériques). Il y a dans cette pièce une intention satirique et une portée morale, une satire de la cour, de l'hypocrisie mondaine, de la justice, de la vanité (les petits marquis, Arsinoé), mais aussi de la misanthropie d'Alceste. En d'autres termes, la vision de Molière ne se superpose pas à celle d'Alceste ; Alceste n'est pas le porte-parole de Molière, ou s'il l'est, il faut admettre que Molière s'est caricaturé lui-même. Peut-être l'a-t-il fait car beaucoup d'hommes (et de femmes ?) ont fait l'expérience de ce dont il parle et en a-t-il souffert (Armande Béjart ?)

On sait en réalité que Molière donne raison à Philinte et non à Alceste, que c'est Philinte et non Alceste qui est le porte-parole de Molière. On sait par La Grange que Molière interprétait le rôle d'Alceste avec un habit orné de rubans verts et qu'il en accentuait les côtés ridicules ; le vert, au théâtre était la couleur des bouffons.

La postérité a commis la même erreur d'interprétation sur les personnages d'Alceste tel que le voyait Molière et sur celui de Don Quichotte, tel que le concevait Cervantès : deux être passionnés et idéalistes, victimes de la méchanceté et de la médiocrité de leur entourage. Cette interprétation est peut-être "sympathique", mais elle constitue un contresens total sur les intentions profondes des deux auteurs. Ni Molière, ni Cervantès ne cherchent à apitoyer le lecteur ou le spectateur sur le destin funeste de deux individualités ineffables, mais à nous mettre en garde contre les illusions du désir.

La seule, la véritable question est en effet de savoir pourquoi Alceste "désire" Célimène. Alceste n'est pas tout à fait un homme de son temps. Il observe le code moral de la noblesse féodale : honneur, vérité, droiture... le code de l'honneur de la chevalerie. Le prototype d'Alceste est le "moine soldat".

Alceste n'est pas une individualité ineffable, comme Don Quichotte, Amadis de Gaulle, "le plus grand chevalier du monde", il imite un "modèle" médiéval.

Philinte évoque ce côté "archaïque" d'Alceste "cette austère vertu d'un autre âge". On ne peut pas comprendre le comportement d'Alceste en termes de "spontanéité", Alceste a lui aussi un "modèle". Alceste est un homme du Moyen-Âge "égaré" au beau milieu du XVIIème siècle. Le comique du personnage naît de ce perpétuel décalage entre son comportement, les valeurs auxquelles il se réfère et les usages de l'époque à laquelle il vit. Il y a donc une double contradiction : contradiction entre son personnage et son époque, contradiction entre son amour pour Célimène et sa volonté.

Dans un texte célèbre où il est question de "narcissisme primaire" et qu'analyse à son tour René Girard, Sigmund Freud cite trois exemples de la fascination qu'exercent certains êtres sur "l'homme civilisé" : l'enfant, l'animal sauvage et la "femme fatale" (peut-être pense-t-il à l'Ange bleu incarné au cinéma par Marlène Dietrich). 

Célimène appartient à la catégorie des "vamps", des "femmes fatales". Son secret est aussi simple que dérisoire, il est aussi d'une efficacité redoutable  : donner l'impression de se suffire à soi-même. Cette "auto-suffisance ontologique" est le secret ultime de la séduction. On est séduit par ce dont on manque et certains êtres ont le don ou l'habileté de faire croire aux autres qu'ils le possèdent. C'est le cas de Célimène et c'est le secret de la séduction irrésistible qu'elle exerce sur les hommes en général et sur Alceste en particulier.

 

 

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