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Michel de Montaigne (1533-1592)

 

Prenant prétexte de la future naissance du premier enfant de Diane de Foix, Montaigne expose sa conception de l'éducation et de la pédagogie.

 

Que (le précepteur) fasse tout passer par le (flitre d') étamine (1), qu'il ne loge rien dans la tête (de son élève) par pure autorité et en abusant de sa confiance ; que les principes d'Aristote ne soient pas pour lui des principes, pas plus que ceux des Stoïciens et des Epicuriens. Qu'on lui expose cette diversité de jugements : il choisira s'il peut ; sinon il demeurera, entre eux, dans le doute. Il n'y a que les sots qui soient sûrs et déterminés (2)

 

Che non men che saper dubbiar m'aggrada. (3)

 

(Car non moins que savoir, douter m'est agréable.)

 

Car s'il adopte les idées de Xénophon (4) et de Platon (5) par son propre jugement, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Celui qui suit (simplement) un autre, ne suit rien. Il ne trouve rien, et même il ne cherche rien.

 

"Non sumus sub rege ; sibi quisque se vindicet." ("Nous ne sommes pas sous un roi ; que chacun dispose de lui-même.")

 

Qu'il sache ce qu'il sait, au moins. Il faut qu'il s'imbibe de leurs façons de sentir et penser, non qu'il apprenne leurs préceptes ; et qu'il oublie hardiment, s'il veut, d'où il les tient, mais qu'il sache se les approprier.

 

La vérité et la raison sont communes à chacun et n'appartiennent pas plus à celui qui les a dites pour la première fois qu'à celui qui les a dites après. ce n'est pas plus selon Platon que selon moi puisque lui et moi le comprenons et le voyons de la même façon. Les abeilles "pillotent" (7) de-cà de-là les fleurs, mais après, elles en font le miel qui est entièrement leur ; ce n'est plus du thym ni de la marjolaine : de même les emprunts faits à autrui, il les transformera et fondra ensemble pour faire un ouvrage entièrement sien, à savoir son jugement.

 

Montaigne, Les essais, Livre I, chap. 26, "Sur l'éducation des enfants", 1595, trad. d'André Lanly, éditions Champion, Paris, 1989/Gallimard, Quarto, 2009


 

1) Tissu fin filtrant certains liquides 

2) Qui ne changent pas d'avis.

3) Citation de Dante, premier grand poète de langue italienne (XIVème siècle)

4) Philosophe et historien grec (Vème siècle av. J.-C.)

5) Philosophe grec (Vème siècle av. J.-C.)

6) Citation du philosophe romain Sénèque (Ier siècle ap. J.-C.)

7) Butinent 

 

Dans ce texte extrait des Essais (Livre I, chapitre 26), à travers des conseils au précepteur du premier enfant de Diane de Foix, Montaigne expose sa conception de l'éducation et de la pédagogie.

 

En quoi cette conception fonde-t-elle les principes d'une éducation humaniste ?

 

Nous verrons, dans une première partie les reproches que Montaigne adresse implicitement à l'éducation de son époque, puis les principes qu'il défend et nous confronterons enfin deux conceptions apparemment antagonistes, mais en fait complémentaires : celles de Michel de Montaigne et celle d'un autre grand humaniste de la Renaissance, François Rabelais.

 

1) Montaigne réproche d'abord aux éducateurs de son époque d'abuser de la confiance de leurs élèves en leur imposant des connaissances sans les laisser réfléchir.

 

Il leur reproche ensuite de ne leur proposer qu'un seul point de vue.

Il leur reproche enfin de ne pas leur apprendre à douter.  

 

2) Il défend les principes pratiques d'apprentissage suivants :

 

a) exposer la diversité des jugements

b) n'imposer aucun savoir comme vérité absolue  

c) étudier les philosophes de l'Antiquité  

d) apprendre à leur élève à douter et à se servir de son propre jugement afin de se faire sa propre opinion.  

 

3) Montaigne s'est appliqué à lui-même ces principes humanistes ; il  a lu Platon, Aristote, les représentants des différentes écoles philosophiques de l'Antiquité greco-romaine : Stoïciens, Epicuriens, ainsi que des poètes médiévaux comme Dante et  s'est fait son propre jugement, largement imprégné de scepticisme (du grec skeptomaï = chercher)

 

4) Pour Montaigne, la finalité de l'éducation est la formation du jugement. Il ne convient donc pas de séparer le savoir de la réflexion.

 

5) La fin du texte clôt le raisonnement sur un mode alerte et imagé. Montaigne a recours à une analogie entre l'abeille et l'élève : l'abeille est aux fleurs ce que l'élève est aux connaissances ; de même que l'abeille fabrique du miel à partir du pollen des fleurs, de même l'élève doit s'efforcer de s'approprier les connaissances, de les faire vraiment siennes. Il ne faut cependant pas prendre cette métaphore au pied de la lettre car le miel ne fait pas vraiment partie de l'abeille, alors que les connaissances, transformées par le jugement (passées par "l'étamine" du jugement) font désormais partie de celui qui les a acquises et le transforment. 

 

 

rabelais.jpg

François Rabelais (né entre 1483 et 1494, mort en 1553)

 

 

6) Montaigne et Rabelais, des principes éducatifs différents et complémentaires :

 

Rabelais expose ses principes éducatifs à propos de l'éducation du jeune géant Gargantua par son précepteur Ponocrate (Gangantua, chap. 21 à 23). Il se moque des "grands docteurs sophistes" : "leur savoir n'estoit que besterie, et leur sapience n'estoit que moufles, abastardissant les bons et nobles esperitz, et corrompant toute fleur de jeunesse."

 

Se gardant bien d'envoyer son pupille à l'Université, Ponocrate refera l'éducation de Gargantua : étude continuelle comme le pratiquait Pline l'ancien, "leçon de choses", peinture, sculpture, observation des métiers artisanaux, hygiène et exercice du corps. La journée débute et se termine par l'observation des étoiles.

 

Aux sottises des "barbouillamenta Scoti" (la scolastique décadente), Rabelais préfère la lecture, en grec, des Moraulx de Plutarque et des "beaulx" Dialogues de Platon.

 

Le but de l'éducation rabelaisienne est la formation d'un être humain complet, intellectuelle, morale, sociale (la sociabilité joue un rôle important) et physique Rabelais privilégie cependant le savoir : "Je veux que tu saches tout." L'enfant apprendra donc la médecine, les langues anciennes (le grec, le latin, l'hébreu), les arts libéraux (la géométrie, l'arithmétique et la musique) ; il s'imprégnera de la Bible et des principes de la religion. L'un des buts de l'éducation est "d'armer la pensée contre les malfaisants" (les hérétiques).

 

On peut cependant reprocher à Rabelais de ne  pas se préoccuper de méthode et de progressivité.

 

L'approche éducative de Montaigne équilibre celle de Rabelais. Rabelais veut transmettre la totalité du savoir humain de son temps, théorique et pratique ; Montaigne met l'accent sur le jugement et la réflexion.

 

 

 

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