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"Dans un des derniers chapitres de son Autobiographie, daté de 1944, résumant en quelques lignes ce que fut sa production littéraire durant ses dix premières années d’exil, de 1925 à 1935 environ, Berdiaev cite, entre autres, deux ouvrages qu’il dit appartenir à un type spécial parce qu’ils ont répondu pour lui à la nécessité d’une recherche historique et historiographique : il s’agit d’abord du Destin de l’Homme dans le monde contemporain, et, ensuite des Sources et sens du communisme russe. Pour ce deuxième ouvrage, Berdiaev remarque « qu’il a dû revivre toute l’Histoire de la Russie au XIXème siècle et « se reporter à la conception que lui-même s’était faite de « l’Idée russe ».

 

Ecrit en 1935, Les sources et le sens du communisme russe fut publié en 1938 par les Editions Gallimard dans la collection Les Essais. (note du traducteur)

 

Comment le marxisme, doctrine élaborée essentiellement pour les pays industrialisés de l’Occident, a-t-il pu triompher en Russie ? Nicolas Berdiaeff retrace l’Histoire des grands mouvements révolutionnaires russes du XIXème siècle et du début du XXème siècle, les nihilistes, les anarchistes, les slavophiles et tant d’autres. Il analyse ce bouillonnement extraordinaire d’idées qui a abouti finalement à Lénine et à la Révolution d’octobre.

 

« Le communisme russe est difficile à saisir en raison de sa dualité. Par plus d’un aspect, il se révèle phénomène international et universel, par d’autres, phénomène russe et national. Car l’Occident doit savoir que le communisme russe a des racines nationales, qu’il est déterminé par l’Histoire de la Russie : la seule connaissance du marxisme ne suffirait pas à nous guider ici.

 

Le peuple russe, par sa formation spirituelle est un peuple oriental. La Russie, c’est l’Orient chrétien qui, durant deux siècles, a subi fortement l’empreinte de l’Occident et, dans ses classes cultivées, mais en elles seules, en a assimilé les idées. Le destin historique de la Russie est un destin malheureux qu’on voit, de siècle en siècle, se développer selon une sorte de rythme catastrophique, parmi la succession discontinue des types de civilisation les plus disparates. En dépit de l’opinion des Slavophiles, toute unité organique est absente de cette Histoire… »

 

J’ai voulu montrer dans ce livre que le communisme russe est plus traditionnaliste qu’on n’a coutume de le penser, qu’il est une transformation et une déformation de la vieille idée messianique russe. Et, en Europe occidentale, il apparaîtrait tout différent, en dépit des éléments communs apportés par les doctrines de Marx.

 

Ce caractère traditionnaliste s’inscrit dans le communisme à la fois en traits positifs et en traits négatifs. D’une part, la recherche de Dieu et d’une vérité entière, l’aptitude au sacrifice, l’absence d’esprit bourgeois ; de l’autre, le despotisme, l’absolutisme d’Etat, une conscience de plus en plus faible des droits de l’homme, enfin le danger d’un collectivisme impersonnel.

 

Répétons encore une fois que le communisme, s’il venait à se réaliser en d’autres pays, n’y prendrait pas nécessairement ces formes extrêmes que nous venons de noter. Il n’y serait pas nécessairement une religion. L’ensemble des problèmes qu’il pose peut, par contre, éveiller la conscience chrétienne et amener le développement d’une sorte de christianisme social – non pas que le christianisme y soit entendu comme une religion sociale, mais parce que la Révélation de la vérité chrétienne serait mise en rapport étroit avec la vie.

 

Ce serait enfin le signal d’une évasion hors de cet esclavage où la conscience chrétienne se trouve encore plongée. Le monde est en proie au danger de la déshumanisation. L'homme ne peut parer aux dangers qui l’entourent qu’en s’affermissant spirituellement. Lorsque le christianisme fit son apparition dans le monde, il venait défendre l’homme contre les périls de la démonolâtrie. L’homme se trouvait aux prises avec les forces cosmiques des démons et des esprits de la nature ; le christianisme lui vint en aide et soumit les esprits à Dieu.

 

Ainsi fut rendu possible le pouvoir que l’homme prit ultérieurement sur la nature. Aujourd’hui, le christianisme est appelé de nouveau à défendre la personne humaine, l’intégrité de sa forme encore une fois menacée par une démonolâtrie : par la collaboration des anciennes forces cosmiques et des forces neuves de la technicité. Seul le christianisme renouvelé pourrait être à la hauteur d’une telle tâche."

 

Nicolas Berdiaev, Les Sources et le sens du communisme russe, traduit du russe par Lucienne Julien Cain, aux Edittions Gallimard, collection idées NRF

 

 

Nicolas Berdiaev ou Berdjaev ou Berdiaeff (en russe, Николай Александрович Бердяев, Nikolaï Aleksandrovitch Berdiaev), né le 6/19 mars 1874 à Kiev (Ukraine), et décédé le 24 mars 1948 à Clamart (France), est un philosophe russe de langue russe et française.


Marxiste convaincu en 1900, il se détourne assez rapidement du marxisme. Professeur à l'université de Moscou, il fonde l'Académie Libre de Culture Spirituelle (1919-1922) dont le succès conduit à sa fermeture, et il doit fuir la Russie en 1922. En 1924, il transfère à Paris l'Académie de philosophie et de religion qu'il avait fondée à Berlin.


Sa pensée reflète l'influence de Jacob Boehme dont il traduisit en français le Mysterium Magnum.


Pour Berdiaev, le premier principe n'est pas l'être mais la liberté. La liberté étant par nature irrationnelle peut donc conduire aussi bien au bien qu'au mal Selon lui, le mal, c'est la liberté qui se retourne contre elle-même, c'est l'asservissement de l'homme par les idoles de l'art, de la science et de la religion qui reproduisent « les rapports d'esclavage et de domination dont est issue l'Histoire de l'humanité ».


Berdiaev se révolte contre les conceptions rationalistes, déterministes, téléologiques qui brisent le règne de la liberté.


Berdiaev fonde une véritable philosophie de la personne qui influencera Emmanuel Mounier et le personnalisme.


L'homme se définit d'abord comme une personne. La personne, catégorie éthique et spirituelle s'oppose à l'individu, catégorie sociologique et naturaliste. La personne n'est pas nature, mais liberté. Contrairement à l'individu qui est partie de l'espèce et de la société, la personne n'est pas la partie d'un tout quelconque. Elle s'oppose aux fausses totalités que forment le monde naturel, la société, l'Etat, la nation, l'Église, etc. Ces fausses totalités constituent les sources majeures de l'objectivation qui aliène la liberté de l'homme dans des productions qu'il finit par idolâtrer en se soumettant à leur tyrannie.


Berdiaev prône la redécouverte de l'acte créateur. Retournant à un messianisme christique et écrivant à l'époque de la montée des « totalitarismes », Berdiaev a dénoncé, l'un des premiers « le messianisme de la race élue et de la classe élue ».


Se dressant contre toutes les formes d'oppression sociale, politique, religieuse, dépersonnalisantes et déshumanisantes, l'œuvre de Berdiaev agit comme un vaccin contre toutes les formes d'utopies meurtrières du passé et de l'avenir. Par opposition, elle souligne les vrais besoins et la vraie destination de l'homme qui est surnaturelle liberté issue du mystère divin et fin de l'histoire dans une annonce du Royaume de Dieu que l'homme doit d'ores et déjà préparer dans l'amour et la liberté.


 Citations :

  • « La démocratie est indifférente au Bien et au Mal. »
  • « La liberté n'est pas un droit, c'est un devoir. »
  • « Dieu comme force, comme toute-puissance et pouvoir, je ne puis absolument l'accepter. Dieu ne possède nulle puissance. Il est moins puissant qu'un agent de police. »
  • « Ce n'est pas l'homme qui exige de Dieu sa liberté, mais Dieu qui exige de l'homme qu'il soit libre car cette liberté est le signe de la dignité de l'homme, créé à l'image de Dieu. »

 

Œuvres :

   
  • La Signification de l'acte créateur (1916)
  • Le Sens de l'Histoire (1920)
  • L'Esprit de Dostoïevski (1921)
  • Un Nouveau Moyen Âge : Réflexions sur les destinées de la Russie et de l'Europe (1924)
  • Le Destin de l'Homme dans le monde actuel (1931)
  • Solitude et Société (1934)
  • Cinq Méditations sur l'existence (1936)
  • Esprit et Réalité (1937)
  • Les Sources et le sens du communisme russe(1937) 1955
  • Esclavage et Liberté (1939)
  • Essai de métaphysique eschatologique (1946)
  • L'Idée russe (1946)
  • Dialectique existentielle du divin et de l'humain (1947)

Rééditions :

  • Esprit et Liberté, éd. Desclée de Brouwer, 1992
  • Khomiakov : L'épître aux serbes, éd. L'Age d'Homme, 1990, 2009
  • Le nouveau Moyen Âge, éd. L'Age d'Homme, 1990
  • De la destination de l'homme, éd. L'Age d'Homme, 1990, 2009
  • Christianisme, marxisme éd. Centurion, 1975
  • Pour un christianisme de création et de liberté, Les Editions du Cerf - Paris, 2009, traduction de Céline Marangé
  • Cinq Méditations sur l'existence, éd. L'Age d'Homme, 2010
  • Jalons (1909)

Notes et références :

  1. Un nouveau Moyen Âge, Plon, 1927, p. 243
  2. in Nicolas Berdiaev, Essai d'autobiographie spirituelle, Buchet/Chastel, 1979, p.221
  3.  La liberté selon Dostoïevski, "L'idée russe" Nicolas Berdiaev

Voir aussi :

Sources :

  • Son livre publié chez Stock à Paris en 1936 sous le titre Le Destin de l'homme dans le monde actuel (Pour comprendre notre temps), page 7 du chapitre I, les trois premières lignes écrites par Berdiaev lui-même.

Approches de Berdiaev :

  • Thierry Ekogha, Liberté et création chez Louis Lavelle et Nicolas Berdiaev, Lille, 2000.
  • Olivier Clément, Histoire et métahistoire dans la pensée de Nicolas Berdiaev, Paris, 1949, source : INIST-CNRS
  • Olivier Clément, Berdiaev : un philosophe russe en France, Paris, DDB, 1991
  • Marie-Madeleine Davy, Nicolas Berdiaev, l'homme du huitième jour, Flammarion, 1964 (réédition Nicolas Berdiaev ou la révolution de l'esprit, Albin Michel, 1999)
  • Alexis Klimov, Nicolas Berdiaeff ou la révolte contre l'objectivation, Editions Seghers, Paris, 1967
  • Robert Clavet Nicolas Berdiaeff. L'équilibre du divin et de l'humain, Montréal et Paris, Editions Paulines et Médiaspaul, Montréal et Paris, 1990.
  • Jean-Luc Pouliquen, Bachelard, Berdiaeff et l'imagination, Sapienza - Rivista di Filosofia e di Teologia (Naples), Vol.61° (2008).

Liens externes :

  • La Philosophie de l'inégalité et les idées politiques de Nicolas Berdiaev de Marko Marković, Nouvelles Editions Latines
  • N. A. Berdyaev (Berdiaev)
  •  Nikolay Berdyaev at the Gallery of Russian Thinkers

 

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