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Publiée en 1887, cette courte nouvelle peut être étudiée à différents niveaux : en classes de sixième-cinquième (une amusante histoire de fantôme qui ne fait "même pas peur!") ou en quatrième-troisième : une parodie d'un genre littéraire aux contours bien définis  :  le roman "gothique" (Ann Radcliff, Matthew Lewis, et le grand oncle d'Oscar Wilde, Charles Robert Mathurin), avec ses poncifs archi usés : la jeune fille pure et innocente, la famille maudite, le revenant tourmenté, doublée d'une satire sociale : Wilde égratigne allégrement les ridicules et les préjugés de l'aristocratie britannique, mais s'en prend aussi à l'esprit terre-à-terre d'une certaine Amérique, étroitement pragmatique et dénué d'imagination et de sensibilité.

On devine cependant qu'il penche plutôt vers les traditions de sa propre culture, y compris littéraires. La figure, d'abord ridicule, du fantôme de Lord Canterville finit par inspirer compassion et respect ; il fait preuve de grandeur d'âme et de noblesse et au burlesque échevelé succède un romantisme épuré, teinté de sensibilité et d'émotion.

Résumé de la nouvelle :


L'histoire se déroule en Angleterre vers 1890. Un ministre américain, Mr. Hiram B. Otis, fait l'acquisition d'un manoir près de la ville d'Ascot, Canterville Chase et s'y installe avec sa famille: sa femme, sa fille Virginia, âgée de quinze ans, son fils aîné Washington et les deux insupportables jumeaux surnommés "Stars and Stripes".

Lord Canterville, l'ancien propriétaire des lieux, prévient Mr. Otis que le fantôme de son ancêtre, Sir Simon, hante le château depuis qu'il a tué sa femme, Lady Eleonore de Canterville, en 1575,
dans la bibliothèque du manoir, semant l'épouvante et la désolation.

Simon Canterville essaye de jouer consciencieusement son rôle de fantôme effrayant et cruel. Malheureusement pour lui, les Otis ne se laissent pas du tout impressionner et Simon Canterville, jadis si redouté, subit toutes les humiliations : Mr. Otis lui donne du "lubrifiant indien" pour "insonoriser" ses chaînes, les jumeaux lui lancent des oreillers à la tête
, Washington  nettoie la tache de sang sur le parquet avec du "superdétersif Pinkerton"...

Mais la douce Virginia, fiancée à un jeune aristocrate anglais, le "petit duc" de Cheshire, a pitié du pauvre fantôme et, conformément à une ancienne prophétie, l'aide à regretter ses fautes passées et à disparaître après avoir obtenu son pardon. En remerciement, le fantôme lui lègue un coffret rempli de bijoux.

On connaît la définition que donne Todorov du fantastique comme hésitation entre deux interprétations possibles, surnaturelle ou psychologique. Cette définition n'est qu'en partie exacte (voir la critique qu'en fait Stanislas Lem, le génialissime auteur de "Solaris", qui n'accepte pas non plus la distinction traditionnelle entre le fantastique et la science-fiction de haut niveau) et ne s'applique pas à tous les romans fantastiques, mais surtout aux écrivains français et à ceux où la dimension fantastique est porteuse d'une réflexion d'ordre psychologique (Maupassant, Gautier, Mérimée).

Mais ni Gogol, ni  Wilde, ni Hofmann, ni Poe ne s'embarrassent de cet impératif de "double interprétation" et de cette obligation de laisser une place au "raisonnable".

"Vous aurez beau dire, des aventures comme cela arrivent en ce monde, c'est rare, mais cela arrive", écrit Gogol à la fin de sa nouvelle  pétersbourgeoise", "Le nez", en guise de pied de nez au lecteur (et au critique !)... "Mais ce qu'il y a de plus étrange, de plus inconcevable, c'est qu'un auteur puisse choisir de pareils sujets."

En fait, si la distinction entre le fantastique et le merveilleux semble tout-à-fait claire : contrairement au merveilleux (les contes de fées, les romans de Tolkien...), le fantastique est une intrusion (réelle ou imaginaire) du surnaturel dans la réalité quotidienne, la distinction entre le fantastique, (qui ferait nécessairement une part à l'hésitation interprétative) et le "réalisme magique" (les événements les plus étranges étant considérés comme "allant de soi") semble plus contestable.

Dans la mesure où la dimension symbolique est suffisamment évidente, aucun lecteur ne se demande sérieusement si "tout ça est vrai" (un portrait répugnant qui se charge des vices de son modèle et qui vieillit à sa place, un nez "ministériel" qui se pavane dans une calèche...)

Dans la littérature fantastique, la question n'est pas (plus) tant l'irruption du surnaturel dans le réel et la violation des "lois de la nature" que la dimension symbolique du surnaturel et la remise en cause (critique, satirique...) de la réalité sociale ou même politique, surtout quand cette "réalité" est elle-même un cauchemar fantastique (voir par exemple "Le Maître et Marguerite" de Mikhaël Boulgakov).

L'apparition du pastiche est le symptôme d'une rupture du "pacte de lecture", le symptôme que le genre a atteint ses limites auprès d'un certain lectorat que le "roman gothique" ou le fantastique pur ne réussit plus à satisfaire (même s'il reste toujours des inconditionnels de Lovecraft ou de Bram Stocker). Le succès phénoménal des Aventures d'Harry Potter montre que le genre est loin d'être en voie d'extinction, mais l'oeuvre n'a jamais réussi à atteindre vraiment un lectorat adulte.

Il convient de signaler aux élèves qu'Oscar Wilde a écrit un "vrai" roman fantastique (et non un pastiche) : "Le Portrait de Dorian Gray" (1890) dans lequel la dimension fantastique est étroitement associée à une réflexion sur l'éthique et sur l'esthétisme (le culte de la beauté et du plaisir, l'immoralisme, le mythe faustien de l'éternelle jeunesse) débarrassée des oripeaux du "roman noir"

A partir du début du XXème siècle, le genre évolue ; ce n'est plus la  réalité, mais le fonctionnement de l'esprit humain qui devient problématique. C'est chez Maupassant que cette évolution est la plus évidente, Maupassant se permettant même de commenter (dans Le Horla par exemple) sa propre démarche à travers une réflexion du "héros-narrateur" sur le magnétisme, et l'hypnose, très à la mode depuis les travaux de James Braid en Angleterre et l'évocation des précurseurs de Freud dans les années 1880 : Berheim et Beaunis, à Nancy, Charcot à la Salpêtrière.

Le fantastique devient un outil d'exploration privilégié de domaines qui étaient jusque là le pré carré des moralistes (Wilde, Gogol) des métaphysiciens (Borgès) et des psychiatres (Maupassant).

En retour, la littérature fantastique devient une source de réflexion pour  la psychanalyse sur les mécanismes du rêve, du refoulement, du transfert, et de la création littéraire comme "rêve éveillé" (Sigmund Freud, "Délire et rêve dans la Gradiva de Jensen")

Ajoutons, pour finir qu'il convient de mettre en relation le fantastique et le roman policier (certains auteurs comme Edgar Poe se sont illustrés dans les deux genres). Le plaisir de la lecture des grands romans policiers résidant essentiellement dans l'accumulation des impossibilités "fantastiques" et dans  l'intelligence du détective à découvrir des explications rationnelles (l'archétype du genre étant le crime en chambre close).

Lecture expliquée :

1) Résumez la situation initiale de la nouvelle.

2) Décrivez les principaux personnages (portrait physique et psychologique)

3) Pourquoi y a-t-il une tache de sang sur le parquet de la bibliothèque du manoir ?

4) La famille Otis se laisse-t-elle impressionner par le fantôme ? Comment ce dernier réagit-il ?

5) Quel rôle Virginia Otis joue-t-elle vis-à-vis du fantôme ?

6) Résumez la situation finale du roman.

Cherchez la signification du mot "parodie".
En quoi et de quoi ce roman est-il une parodie ?

Cherchez la signification du mot "satire".
En quoi et de quoi ce roman est-il une satire ?

Sur quoi repose l'humour de ce roman ?

Expression écrite : vous avez été invité par votre correspondant anglais à séjourner dans son manoir familial qui a la réputation d'être hanté. Racontez.

Consignes :

- Système du passé (imparfait, passé simple, plus-que-parfait)
- Point de vue narratif : "je" (1ère personne du singulier)
- Décrire les lieux
- Décrire (rapidement) vos hôtes
- Introduire un dialogue au style direct (système du présent, verbes  de déclaration au passé simple)
- Schéma narratif complet (situation initiale, élément modificateur, péripéties, élément de résolution, situation finale). Insister sur les actions.
- Résolution : on vous a fait une farce. Le "fantôme" était votre ami déguisé.

Compléter les consignes par une étude du vocabulaire de la peur et d'un site "gothique" (tour à moitié écroulée, cheminées monumentales, panoplies d'armes blanches, armures, tables en chêne, boiseries, tapisseries, portes dérobées...) et de l'utilisation de verbes d'action employés au sens figuré dans une description (longer, encadrer, entourer...).

En 4ème/3ème, le même sujet : vous avez été invité par votre correspondant(e) anglais(e) ou écossais(e) dans son vieux manoir familial qui a la réputation d'être hanté par un esprit maléfique. Racontez sous forme de Journal, à la manière de Guy de Maupassant dans la nouvelle Le Horla (texte qui aura été préalablement étudié en classe)

Mêmes consignes, sauf en ce qui concerne le système des temps (système du présent : présent, passé composé, imparfait) et le dialogue (au style indirect et non plus au style direct : paroles rapportées). Insister davantage sur l'expression des sentiments, des sensations, des pensées du narrateur.

 

 

Premiers paragraphes
 
   
 
   
 
     
 

Lorsque Mr. Hiram B. Otis, le ministre américain, acheta le domaine de Canterville Chase, tout le monde lui dit qu'il faisait une folie car il n'y avait pas le moindre doute que le manoir fût hanté. À tel point, d'ailleurs, que Lord Canterville lui-même, très scrupuleux en matière d'honneur, avait estimé de son devoir d'en dire un mot à Mr Otis quand ils en étaient venus à discuter des conditions de vente.

« Nous n'avons voulu y habiter, quant à nous, dit Lord Canterville, depuis que ma grand-tante, la duchesse douairière de Bolton, a été prise de convulsions à la suite d'une peur épouvantable, dont elle ne s'est jamais tout à fait remise, lorsque deux mains de squelette se sont posés sur ses épaules au moment où elle s'habillait pour le dîner, et je me considère comme tenu de vous dire, Mr. Otis, que le fantôme a été vu par diverses personnes de ma famille encore en vie, ainsi que par le recteur de la paroisse, le révérend Augustus Dampier, qui est diplômé de Trinity College, à Cambrigde. Après le regrettable accident survenu à la duchesse, aucun de nos jeunes domestiques n'a plus voulu rester auprès de nous, et Lady Canterville a passé plus d'une nuit blanche à cause des bruits mystérieux qui venaient du couloir et de la bibliothèque.

- Milord, répondit le ministre, je suis prêt à prendre le mobilier et le fantôme à leur valeur d'estimation. Je viens d'un pays moderne, où nous avons tout ce que l'argent peut acheter; et, avec tous nos fringants jeunes gens qui viennent faire la noce en Europe, et qui enlèvent vos meilleurs actrices et cantatrices, je gage que s'il y     oscar_wilde.jpg

 
 

 

 
     
 

avait le moindre fantôme en Europe, nous l'aurions bien vite chez nous, dans un de nos musées publics, ou en tournée pour l'exhiber.

- Je crains que le fantôme n'existe bel et bien, dit Lord Canterville en souriant, et qu'il puisse résister aux propositions de vos imprésarios, si entreprenants soient-ils. Il est bien connu depuis trois siècles, exactement depuis 1584, et il fait toujours son apparition avant la mort d'un membre de notre famille.

- Ma foi, il en est de même du médecin de famille, tout bien considéré, Lord Canterville. Mais les fantômes n'existent pas, monsieur et j'imagine que les lois de la nature ne vont pas se trouver suspendus pour l'aristocratie britannique.

- Vous êtes certes fort « nature », en Amérique, répondit Lord Canterville, qui ne comprit pas très bien la dernière observations de Mr. Otis, et si vous ne voyez pas d'inconvénient à la présence d'un fantôme dans la maison, tout va bien. Mais vous voudrez bien vous souvenir que je vous ai averti. »

Quelques semaines après cet entretien, l'acquisition fut effectuée, et à la fin de la saison le ministre et sa famille s'installèrent à Canterville Chase.

Mrs. Otis, qui, sous le nom de Miss Lucretia R. Tappan, de West 53 Street, avait été une beauté célèbre de New York, était à présent une fort belle femme, entre deux âges, avec de beaux yeux et un profil superbe. Beaucoup d'Américaines, lorsqu'elles abandonnent leur pays natal, adoptent un air de mauvaise santé chronique, avec l'impression que c'est là une forme de raffinement européen; mais Mrs. Otis n'était jamais tombée dans ce piège. Elle avait une constitution magnifique, et une vitalité quasi animale.

 



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