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Friedrich Hölderlin

 

 

"Le langage est à la fois le bien le plus précieux et le plus dangereux qui ait été donné à l'homme, a dit le poète allemand Friedrich Hölderlin. Ce "bien précieux", ne le gaspillons-nous pas lorsque nous "parlons pour ne rien dire", c'est-à-dire lorsque nous bavardons ? Faut-il alors préférer à la futilité du bavardage, à son inutilité, le sérieux et l'efficacité de la parole ?


Analyse rédigée de la question et définition d'une problématique d'ensemble :

 

"Bavarder" vient de "baver" ; bavarder, c'est parler abondamment de choses oiseuses, insignifiantes. Parler et bavarder sont deux modalités du langage ; le langage est le moyen de communiquer sa pensée à autrui, c'est du moins ce qu'affirme le sens commun. Parler, c'est donc mettre en oeuvre une intention active et consciente de communication ; la parole vise à l'efficacité, elle se veut utile, sérieuse, individualisée. Le bavardage, au contraire, est une parole oiseuse, inutile, stéréotypée, impersonnelle.


Après avoir réfléchi sur ces deux modalités du langage que sont la parole et le bavardage, nous nous demanderons si l'une et l'autre respectent vraiment la dignité du langage et nous chercherons les conditions de possibilité d'une "autre parole".


I/ Bavarder : "Parler pour ne rien dire"


a) Pourquoi bavarde-t-on ?


- Pour échapper à l'ennui, pour passer le temps, pour se distraire (cf. le thème du "divertissement" dans "Les Pensées" de Pascal). On parle "de tout et de rien", est-ce pour échapper à la peur du "rien" ?


- Pour échapper à la solitude, pour établir un lien, même superficiel, éphémère et dérisoire avec autrui (cf. la notion de "contagion affective" dans "Nature et formes de la sympathie" de Max Scheler)


b) Le caractère superficiel du bavardage :


On bavarde "de choses et d'autres", "de tout et de rien". Si l'on passe aussi facilement d'un sujet à l'autre, c'est que tous les sujets se valent et qu'ils valent tous aussi peu.


c) Le caractère impersonnel et stéréotypé du bavardage :


- Le bavardage requiert et maintient l'anonymat des consciences ; le "je" et le "tu" s'abolissent dans l'anonymat du "on". Le bavardage relève de l'opinion : ce qui intéresse tout le monde n'intéresse personne en particulier. Le bavardage dégrade la relation en contact et fait du message un prétexte. Pour Soren Kirkegaard, le verbiage est la caractéristique essentielle de la foule."


d) Inutilité du bavardage :


Le bavardage ne vise aucune fin particulière, il est à lui-même sa propre fin.

 

e) objections ; personne n'échappe tout à fait à la fonction "phatique" du langage. le "bavardage" n'est pas "inutile", il a une fonction sociale bien précise : établir un contact, créer des liens ; qui sommes-nous, après tout pour décider que telle parole est "oiseuse" et que telle autre ne l'est pas ?

 

 

 II/ "Parler pour dire" : 

 

a) Pourquoi parle-t-on ?

 

- La parole se veut "sérieuse", on ne cherche pas à s'évader de la réalité, mais à la rejoindre, à la comprendre, à agir sur elle.

 

- Parler, c'est transmettre un message à autrui, déployer une intention active et consciente de communication.

 

b) Le langage au service de la communication :

 

On rappelera incidemment les différentes "fonctions" du langage selon Roman Jacobson :

 

- "référentielle" ou "dénotative" : le message est centré sur le référent ; le langage parle du "monde".

 

- "expressive" : il est centré sur le locuteur.

 

- "conative" : le langage est centré sur le destinaire, il peut être "performatif" et chercher à exercer une influence, à agir sur autrui.

 

- la fonction "métalinguistique" : le message est centré sur le langage lui-même (les grammairiens, les linguistes décrivent le fonctionnement du langage), on fait jouer la fonction métalinguistique lorsqu'on explicite ce que l'on dit ("je veux dire...", "c'est-à-dire...", "en d'autres termes...")

 

- la fonction "phatique" cherche à établir et/ou à maintenir le contact avec le destinataire.

 

- la fonction "poétique" : le message est centré sur sa propre forme esthétique et joue sur ses propres codes.

 

Ces fonctions ne sont ni exclusives, ni isolables les unes des autres. Un discours essentiellement "référentiel" (centré sur le monde) peut comporter des "segments" phatiques, métalinguistiques, conatifs/performatifs, expressifs et éventuellement poétiques.

 

Objections :

 

- La parole revêt souvent un caractère anonyme, impersonnel (la propagande, la publicité, le langage scientifique et technique...) On se sert souvent du langage pour communiquer des données impersonnelles ; la communication sociale nous fait participer à un monde commun, mais ce monde est un monde de concepts et non de consciences.

 

c) La parole vise l'efficacité :

 

Les techniques modernes de communication cherchent à agir sur autrui, la science parle en langage mathématique, condition d'une action sur les choses. La science et la technique utilisent le langage, en font un instrument toujours plus conforme aux fins que détermine leur essence (cf. Descartes, "Discours de la Méthode", "se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.")

 

III) L'autre parole et ses conditions de possibilité (2ème hypothèse) :

 

Parler et bavarder : deux manières de trahir le langage ?

"bavarder" : ne pas prendre le langage au sérieux

"parler" : asservir le langage au sérieux

 

Deuxième hypothèse : se tenir au service du langage.

 

a) Eprouver la fécondité du silence : les grandes spiritualités nous invitent à faire l'expérience du silence (bouddhisme zen, monachisme chrétien). On parle souvent "pour éviter l'indiscrétion du silence", on a peur du silence, de "l'inquiétante étrangeté" du "rien".

 

b) Apprendre à écouter autrui et le monde, pour "voir" et non pour "comprendre" ou pour "agir" ; abandonner un peu la "raison raisonnante" pour "entrer en résonnance".

 

c) "L'autre parole" : la pensée méditante, l'art, la poésie, le jeu, la prière.

 

Le langage n'est pas un simple moyen de communication, d'action sur le monde et sur autrui, il n'est pas un instrument au service de la pensée, c'est bien plutôt la pensée qui se tient au service du langage, qui veille sur le langage en répondant à l'appel de l'Etre dont la langage est l'abri.

 

Conclusion :

 

Bavarder, parler pour ne rien dire, c'est trahir le langage en se servant de lui pour établir un contact superficiel, impersonnel et stéréotypé. La parole, en se voulant sérieuse, efficace, ne respecte pas le langage dont elle fait un simple "instrument". Le langage n'est pas un instrument, c'est bien plutôt l'homme qui se tient au service du langage. Comme l'a dit aussi Hölderlin :" Plein de mérites, mais en poète, l'homme habite sur cette terre."

 

"La pensée redescendra dans la pauvreté de son essence provisoire. Elle rassemblera le langage en vue du simple dire. Ainsi le langage sera le langage de l'Etre, comme les nuages sont les nuages du ciel. La pensée, de son dire, tracera dans le langage des sillons sans apparence, des sillons de moins d'apparence encore que ceux que le paysan creuse d'un pas lent à travers la campagne." (Martin Heidegger, "Lettre sur l'Humanisme", page 173, éditions Aubier)

 



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