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Introduction :


"Qui suit un autre, il ne suit rien, il ne connaît rien, voire, il ne cherche rien", disait Montaigne. Mais sans autrui, en dehors de tout héritage culturel, d'un langage appris, une pensée peut-elle se constituer ? Penser par soi-même, est-ce penser "tout seul" ? Peut-on penser par soi-même ?

 

Analyse rédigée de la question et définition d'une problématique :

 

Penser, c'est exercer son entendement et sa raison pour comprendre ce qui constitue la matière de la connaissance ; c'est réaliser une synthèse plus élevée que la perception, la mémoire ou l'imagination. "Penser par soi-même", l'expression signifie-t-elle penser tout seul, penser "sans" ou "contre" les autres, ou bien exercer son esprit critique, son jugement personnel, faire preuve d'indépendance et d'originalité ? Est-il possible de penser par soi-même, et si oui, à quelles conditions ? A-t-on le droit de penser par soi-même ? Est-il légitime de le faire ? Répondre non à ces deux questions, n'est-ce pas accepter l'impossibilité de déjouer les conditionnements idéologiques ou autres, tels que la publicité, la propagande, les sectes, n'est-ce pas céder sans combattre à la logique des passions, aux séductions de l'illusion, à l'idolâtrie de l'opinion ? La possibilité ou l'impossibilité d'une pensée personnelle appelle une réflexion sur la notion des liberté, de vérité, sur la question d'autrui. Renoncer à penser par soi-même, préférer le "sommeil de la raison", le "lâche soulagement" de la résignation, n'est-ce pas en fin de compte renoncer à nous-mêmes ?

 

Après avoir examiné les difficultés et les limites de l'exercice d'une pensée personnelle, nous en montrerons l'enjeu et l'importance et nous essayerons d'en définir les conditions de possibilité.

 

I) Les difficultés et les limites de l'exercice de la pensée personnelle (négation de la thèse : le point de vue du "sens commun") :

 

a) Elle risque de sa heurter à "l'ordre établi".


b) Il est long et difficile de se forger une opinion personnelle et, en attendant, "il faut bien vivre". On est donc obligé de suivre l'opinion commune, les usages et les coutumes établis (cf. Descartes, "Discours de la Méthode", 3ème partie).

 

c) "Penser par soi-même" : une entreprise sotte et présomptueuse ? N'allons-nous pas imiter ces "demi sages" dont parle Pascal ? Pourquoi préférer la pensée personnelle aux traditions et aux coutumes, fruits d'une expérience et d'une sagesse ancestrales et éprouvées ?

 

d) Il est impossible de penser par soi-même (et comment donner tort ici au sens commun) ; l'homme est d'abord "infans" = celui qui ne parle pas, qui ne sait pas parler ; chaque être humain qui vient au monde est toujours plus jeune que le monde et doit d'abord "apprendre le monde", apprendre une langue (avec ses contraintes et ses limites et, à travers cette langue et les limites de la "culture" d'une époque, une certaine vision du monde, une "Weltanschuung", comme disent les Allemands), aller à l'école... Comme le montre l'exemple des "enfants sauvages", le langage est constitif de notre humanité ; il n'y a pas de pensée sans langage.

 

e) La pensée scientifique est inséparable d'une "communauté scientifique"  qui naît et se développe au XVIIème siècle, du temps de Descartes, mais au "je pense" cartésien de l'individu isolé s'oppose le "nous pensons" de la communauté des chercheurs et des hommes de science, le savoir partagé.

 

II) L'importance et l'enjeu d'une pensée personnelle (affirmation de la thèse : on peut et on doit penser par soi-même) :

 

On doit penser par soi-même :

 

a) pour déjouer les conditionnements idéologiques et autres (publicité, propagande, sectes...). Montrer leur origine, leurs caractères et leurs effets.

 

b) pour sauvegarder sa liberté, sa dignité. Penser "par les autres", c'est renoncer à soi-même.

 

c) On doit préférer la vérité à l'opinion ; une telle préférence est la condition de l'identité et  de la liberté (cf. Alain : "L'homme qui pense contre la société qui dort."

 

III/ Les conditions de possibilité d'une pensée personnelle (seconde hypothèse : "penser par soi-même" n'est ni "penser tout seul", ni penser "contre" les autres, mais penser "avec" les autres, ce qui ne signifie pas "selon" les autres ou "comme" les autres.)

 

 On peut penser par soi-même :

 

a) l'Histoire de la culture humaine prouve la possibilité et la fécondité d'une pensée personnelle. Exemples : le questionnement socratique, le doute cartésien, l'élaboration par Galilée d'une cosmologie héliocentrique en opposition à la cosmologie aristotélicienne et au dogmatisme religieux.

 

Comment penser par soi-même ?

 

a) Réfléchir sur les contenus des représentations collectives, chercher à les relativiser en découvrant leurs présupposés, leur fonction, leurs implications cachées.

 

b) Apprendre à se mieux connaître (cf. Socrate : "Connais-toi toi-même.") ; l'apport des sciences humaines.

 

Objections :

 

Les obstacles matériels, moraux, intellectuels, individuels et collectifs :

 

- La logique des passions


- La puissance de l'illusion


- Le caractère inconscient des conditionnements


- la misère économique (la sous alimentation, l'exploitation) et intellectuelle (l'analphabétisme)


- L'emprise du "collectif" ; l'effacement du "sujet" par les structuralistes dans les années 70 (Michel Foucault, Gilles Deleuze) ; "on" me pense, ce n'est pas moi qui pense, mais la langue, les "structures". On ne peut pas échapper à son époque.


- Alexandre Koyré expliquait que la pensée grecque, par exemple, repose sur les caractéristiques spécifiques de la langue grecque ; les problématiques scientifiques, philosophiques, éthiques... seraient donc étroitement liées à la langue que nous avons apprise.

 

Martin Heiddeger, dépliant l'Histoire de la métaphysique occidentale des Présocratiques jusqu'à Nietzsche, associe étroitement dans son herméneutique, l'étymologie au cheminement de la pensée : notre "vision" de l'Etre (l'ontologie),  est lié à notre perception des choses, (l'ontique),  et notre perception des choses est liée au langage.

 

- "Une réponse qui ne peut être exprimée suppose une question qui elle non plus ne peut être exprimée." (L.Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921, prop. 6.5)

 

- "L'Humanité ne se pose que les questions qu'elle peut résoudre." (Karl Marx)

 

- "L'Humanité se pose des questions qu'elle ne peut pas résoudre." (Ernst Bloch, à propos de Thomas Münzer et de la Guerre des paysans)

 

- "Ni absolu, ni relatif ; ni abstrait ni concret ; ni confus ni complexe ; ni adéquat, que chérira Spinoza, mais en latin ; ni virtuel qu'emploirera Chapelain, mais aux alentours de 1660 ; ni insoluble, intentionnel, intrinsèque, inhérent, occulte, primitif, sensitif, tous mots du XVIIIème siècle ; ni transcendantal qui ornera vers 1698 les périodes de Bossuet : aucun de ces mots que je cite au hasard, d'après les Dictionnaires et Brunot, n'appartient au vocabulaire des hommes du XVIème siècle ; disons, pour fixer les idées , au plus riche de tous, au vocabulaire de Rabelais (...)

 

Ni causalité ni régularité ; ni concept ni critère ; ni condition ; avant la Logique de Port-Royal, ni analyse ni synthèse liées l'une à l'autre ; ni déduction (qui ne signifie encore que narration), ni induction qui ne naîtra qu'au XIXème siècle ; ni non plus intuition qui prendra vie chez Descartes et chez Leibniz ; ni coordination ou classification, "ce mot barbare forgé depuis peu", écrit encore en 1787 le Dictionnaire de Féraud : aucun de ces mots courants, de ces mots dont, pour philosopher, nous ne saurions vraiment nous passer, ne figure non plus dans le vocabulaire des contemporains de Rabelais (...)

 

Représentons-nous, avant de les juger, qu'aucun de ces mots (système, rationalisme, panthéisme, naturalisme, fatalisme, déterminisme, idéalisme, stoïcisme, puritanisme, quiétisme, etc.) n'était à la disposition des Français de 1520, de 1530, de 1540, de 1550, s'ils voulaient penser, puis traduire leurs pensées en français pour des Français. (Lucien Febvre, "Le problème de l'incroyance au XVIème siècle, la Religion de Rabelais",  1942, Albin Michel, 1968, pg.328)


- L'hypothèse de l'inconscient psychique.

 

c) Penser par soi-même n'est pas penser tout seul ni renoncer à la culture, à l'héritage du passé ; certains courants pédagogiques modernes, sous prétexte de rendre les enfants plus libres et plus heureux s'interdisent de leur transmettre des savoirs explicites. Ils doivent "construire leurs propres savoirs". Hannah Arendt, dans son essai sur la crise de l'éducation aux Etats-Unis dans les années 60 a montré que cette approche enfermait l'enfant dans les limites étroites de son milieu, de sa culture, l'empêchait de "penser par lui-même", d'exercer sa liberté et son esprit critique.

 

d) Penser par soi-même = penser avec les autres (cf. Maurice Merleau-Ponty : "Toute vérité est solidaire.") ; éveiller la pensée personnelle en soi et la favoriser autour de soi.

 

e) Penser par soi-même : l'émergence du sujet individuel suppose paradoxalement l'appartenance à un groupe, l'intériorisation des contraintes de la Langue. Je dois d'abord m'approprier la Langue et ses contraintes pour qu'elle devienne ensuite ma parole. Il y a donc une dimension dialectique entre la contrainte et la liberté, la langue et la parole, l'individuel et le collectif, l'imitation et la création, que Roland Barthes a mis en évidence dans son cours inaugural au Collège de France. La parole du philosophe, du poète, de l'écrivain n'est pas celui de la tribu (Mallarmé), mais elle en émerge.

 

f) S. Freud a défini la psychanalyse comme une volonté de faire émerger le sujet, comme une sorte de montée vers la lumière : ""Wo Es war, soll Ich werden." ("Là où c'était, je dois advenir"). "Partout où/ Chaque fois qu'/ il était inconscient, un élément doit parvenir à la conscience du Moi, c'est un travail de civilisation comme l'assèchement du Zuyderzee" ("Es ist Kulturarbeit wie die Trockenlegung der Zuydersee.") 

 

Il est donc possible (et souhaitable) d'échapper sinon complètement, du moins en partie, aux conditionnements de son milieu, de son temps en faisant un travail sur soi-même.

 

g) Pour Ernst Bloch, le théoricien de l'utopie, il faut partir du sujet, de la conscience engagée dans le monde dont la tâche est de se déprendre des illusions et des conditionnements ; la conscience humaine est ontologiquement constituée de telle sorte qu'elle est tournée vers l'avenir.

 

Elle fait l'expérience de l'illusion, puis de la désillusion, puis de l'espérance lucide. C'est là une expérience d'éveil que Platon a décrit dans "Le mythe de la caverne" : l'éveillé comprend que les ombres qui dansent sur les parois de la caverne et que les autres prisonniers prennent pour la réalité, ne sont que les reflets de objets réels ; l'opinion (que Spinoza nommera "connaissance du premier genre") constitue le degré zéro du savoir.

 

 Conclusion : Rappeler succintement les trois points de vue successivement examinés et les conclusions auquelles vous avez abouti. Insister sur la dernière et "ouvrir" le débat.

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