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Philippe Sénac, L'image de l'Autre, Histoire de l'occident médiéval face à l'islam, collection "Histoire de" dirigée par Florence Trystam, chez Flammarion

 

"Dès le VIIème siècle, aux portes d'un Occident encore barbare se dresse une civilisation très élaborée : celle que l'Islam a bâtie. Comment cet "Autre" fut-il perçu par nos lointains ancêtres ? Pour le savoir, Philippe Sénac a scruté les images qu'en donnent les miniatures, les chapitaux, les sculptures, les chansons de gestes. Il y a vu le Sarrasin sous les traits les plus démoniaques : barbare, cruel, laid, pervers, docile aux enseignements immoraux de son prophère Mahomet, l'Antéchrist. A quelques rares exceptions près, l'Occident médiéval a refusé de reconnaître l'infidèle, dont il a fait un bouc émissaire, s'opposant trait pour trait au chrétien idéal, jusq'au jour où le commerce, la politique, la diffusion du savoir, ont pris le pas sur la légende et le mythe. Et pourtant ce mythe n'a-t-il pas laissé des traces tenances jusque dans les consciences contemporaines ?"

 

Le 26 avril 1612, le conseil de la ville de Narbonne se réunit. La très grande sécheresse printanière échauffe la terre, les esprits aussi. Selon un procédé classique, pour parer à l'impatience du peuple, il faut trouver des coupables. Une petite communauté de réfugiés morisques installée aux abords de la ville fit l'affaire. Des marginaux ; des parasites donc. Ils serviront de cibles. Sur l'avis émis par les consuls, le conseil décide de les expulser de la ville et de hâter l'embarquement de ces étrangers "pour les faire sortir par mer du royaume". ceux que l'on soupçonne d'être magiciens ou sorciers seront remis "dans les arrestz archiépiscopaulx afin que mon seigneur l'archevêque en prenne connaissance..."

 

Ce document constitue un témoignage exceptionnel. Il apparaît, dans le climat troublé de la France des premières années du XVIIème siècle, comme l'aboutissement d'une très longue histoire, celle de la présence musulmane en Occident. Après l'Espagne en 1609, la France expulse les derniers tenants d'une religion autrefois conquérante. En l'instant, imaginons deux groupes : les uns attentifs, anxieux même, les autres souriant et se moquant. Estampe pittoresque où le recueillement affronte l'hilarité. A l'arrière-plan de cette procession languedocienne, tout un paysage mental d'où surgissent encore quelques lambeaux : malédiction, sorcellerie. Ces mots forment les restes d'un imaginaire très ancien, presque désuet, dont le fondement matériel est, en ce printemps, sur le chemin de l'exil. Ils relèvent d'une vision de l'autre, celle que pendant tout le Moyen-Age l'Occident chrétien se fit de l'Islam et des musulmans...

 

Image. Non pas connaissance. Les deux notions ne sont pas synonymes. Dans un article brillant publié en 1965 "La connaissance de l'Islam en Occident du IXème siècle au milieu du XIIème siècle", Marie-Thérèse d'Alverny soulignait déjà combien l'information occidentale avait été précaire. Il n'en est pas de même pour la représentation occidentale. En fait, deux aspects complémentaires. La faiblesse de l'un accrut la liberté de l'autre. sans l'ignorer toutefois, l'enquête n'affectera donc pas précisément le domaine de la connaissance, mais celui de l'imaginaire. Le problème n'est pas tant de discerner ce que pendant des siècles l'Occident médiéval sut de la religion musulmane et de ses adeptes, mais de percevoir la représentation qu'il s'en fit. Au-delà d'inévitables progrès, le fossé originel demeura très profond et les raisons pour lesquelles persista cette différence dominent également l'enquête.

 

Cernons-en le champ. géographiquement, l'espace défini s'étend sur ce qu'il convient d'appeler l'Europe médiévale. A cette zone échappent donc l'Empire byzantin, l'Espagne musulmane, l'Orient latin enfin, terre de croisade. Cet espace n'est pas fixe. Il évolue à mesure que la reconquête chrétienne progresse en terre ibérique, également lorsqu'une dynastie normande s'installe en Sicile au milieu du XIème siècle. Une zone mouvante donc, sans cesse plus vaste. Nous tenterons de ne jamais l'oublier, face au monde de l'Islam où se manifestent aussi d'importantes mutations, l'occident médiéval n'est pas une structure figée mais un espave mobile, aussi mouvant que les images mentales que nous essayons de saisir. En somme, un discours complexe puisque, dans le rapport observé, l'objet et le sujet de notre démarche ne cessent de bouger et d'évoluer.

 

Ainsi définie, l'étude proposée pourra sembler coutumière. De fait, cet ouvrage s'inscrit dans le prolongement d'une abondante littérature. La permanence des contacts entretenus par l'Islam et l'Occident, les conflits coloniaux et, plus récemment encore, les aléas de l'actualité ont amené bon nombre d'orientalistes à se pencher sur cette question. Les pages qui suivent doivent beaucoup, en particulier, à l'excellente étude du savant britannique Norman Daniel, Islam and the West, the making of en image, ainsi qu'aux travaux les plus récents de Maxime Rodinson. Restait cependant à formuler le problème en des termes historiques, en tentant de dégager une évolution chronologique au sein même du sentiment chrétien à l'égard de l'Islam. Pour parvenir à cet objectif, la difficulté résidait dans l'élaboration de sources nouvelles. En accord complet avec l'hypothèse selon laquelle l'imaginaire a autant de réalité que le vécu, une attention particulière fut donc attribuée non seulement aux documents écrits porteurs de faits politiques, religieux ou militaires, mais aussi à toutes les formes de l'activité humaine qu'engendra le Moyen Age, oeuvres d'art, textes littéraires et manifestations folkloriques. Un axiome donc : les noms attribués aux chevaliers sarrasins dans les chansons de geste ou la représentation minérale d'un guerrier musulman sur un chapiteau roman s'avèrent aussi révélateurs et didactiques qu'un ouvrage théologique issu de quelque monastère. La pierre taillée, ciselée, tout comme les miniatures peintes des manuscrits du bas Moyen Age, exprime également, mais à un degré distinct une vision de l'Islam..." (L'auteur)

 

 

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