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File:Karl Popper.jpg

 

"Falsifiability" a été traduit en français par "falsifiabilité" : un énoncé scientifique est, selon Popper, un  énoncé "falsifiable". Mais Popper lui-même a contesté cette traduction.. "Falsifier" en français signifie "rendre faux", avec une connotation de fraude (une signature falsifiée). Le terme français qui traduirait le mieux "falsifiability" est " "réfuter". Pour Popper (La logique de la découverte scientifique, Payot, 1973), une théorie scientifique est donc une théorie susceptible d'être réfutée.

 

L'astrologie, la psychanalyse ou le marxisme, n'étant pas susceptibles d'être réfutées (elles se présentent d'ailleurs comme "irréfutables") ne sont pas des théories "scientifiques".

 

Popper n'affirme pas, cependant,  que l'astrologie est une superstition indigne d'intérêt, la marxisme une absurdité totale ou la psychanalyse une "imposture", comme le font Michel Onfray dans Freud, Le crépuscule d'une idole et les auteurs du Livre noir de la Psychanalyse. Il estime qu'il n'est pas impossible que l'une et l'autre de ces "théories" (qu'il nomme des "idéologies") contiennent "quelque chose de vrai".

 

Popper n'est pas un positiviste. Il estime qu'il peut exister des vérités autres que scientifiques et que les "sciences humaines" ne relèvent pas des mêmes critères et des mêmes méthodes que des sciences comme l'astronomie ou la physique.

 

Le travail de Popper est un travail de "délimitation" : délimitation entre sciences humaines et sciences de la matière, délimitation entre science, philosophie et métaphysique. La religion affirme des vérités absolues et éternelles. La science se constitue dans la temporalité par des approximations successives. La philosophie pose des questions, la science tente d'y répondre, mais elle ne peut pas répondre à toutes les questions.

 

Les sciences humaines ne doivent pas s'inspirer des sciences de la nature, mais elles peuvent et elles doivent  adopter l'esprit (doute méthodique, prudence méthodologique...) de la recherche scientifique.


 

Brève présentation de certains aspects de la pensée de Karl Popper par Claire Saillour :

 

 

"A la recherche d’un critère ultime de détermination de la frontière entre science et non-science, Popper aura fait de la falsifiabilité des énoncés théoriques la clé de voûte de son épistémologie. La falsifiabilité peut se définir de la manière suivante : un énoncé est falsifiable « si la logique autorise l’existence d’un énoncé ou d’une série d’énoncés d’observation qui lui sont contradictoires, c’est-à-dire, qui la falsifieraient s’ils se révélaient vrais » [1].


Dans ce cadre, l’empirie, à laquelle doit se confronter toute proposition théorique, joue le rôle de « tribunal » des assertions théoriques, elle a donc une fonction critique. Mais pour ce faire, une grande part du travail du scientifique réside en la détermination des « critères de réfutabilité » de sa théorie. Ces critères explicitent dans quelles conditions sa propre théorie pourrait être réfutée, quels cas empiriques lui donneraient tort. En effet, si un comportement inverse de celui qui est observé se révèle tout aussi compatible avec la théorie proposée, alors cette théorie n’explique rien[2]. L’idéal du chercheur est pour Popper celui qui, ayant défini au préalable les critères de réfutabilité de sa propre hypothèse, part lui-même à la recherche des faits susceptibles de prouver la fausseté de son intuition.

 

Des idées audacieuses, des anticipations injustifiées et des spéculations constituent notre seul moyen d’interpréter la nature, notre seul outil, notre seul instrument pour la saisir. Nous devons nous risquer à les utiliser pour remporter le prix. Ceux parmi nous qui refusent d’exposer leurs idées au risque de la réfutation ne prennent pas part au jeu scientifique [3].

 

Le chercheur, dans son rapport à l’empirie, ne doit pas se mettre à la recherche d’une confirmation de sa théorie qui se résumerait à une addition d’exemples résolument non-scientifique. C’est bien d’ailleurs ce qu’il reproche aux marxistes et aux psychanalystes, qui développent des stratégies qui « immunisent » leurs théories en dérogeant au critère de réfutabilité, et finissent par tout expliquer, tout englober dans leurs théories, même des comportements contradictoires, et n’ont alors plus rien de scientifique ; ce sont des systèmes de pensée, des « visions du monde », mais pas des théories scientifiques.


L’ « ethos » du chercheur se doit d’être anti-« protectionniste »[4] et de soumettre sa thèse aux critiques les plus virulentes : « car ce qui fait l’homme de science, ce n’est pas la possession de connaissances, d’irréfutables vérités, mais la quête obstinée et audacieusement critique de la vérité »[5]. Précisément, ce n’est que si une théorie résiste aux tentatives les plus poussées de réfutation qu’elle pourra être, provisoirement, considérée comme scientifiquement « non-fausse », et qu’un consensus provisoire pourra s’instaurer autour d’elle, qu’elle pourra servir de base à d’autres conjectures[6]. En effet, pour Popper, aucune théorie ne peut jamais être absolument vérifiée, on ne peut jamais atteindre la vérité, on ne peut que démontrer avec certitude la fausseté de théories antérieures.


La falsifiabilité est le fondement sur lequel construire solidement notre savoir scientifique, car elle permet le progrès continu des théories en direction d’une vérité jamais atteinte, toujours approchée à la manière d’une asymptote. En effet, pour Popper, les sciences sont condamnées à progresser ou à n’être pas véritablement des sciences :

 

La nature rationnelle et empirique de la science tient à la manière dont celle-ci progresse, c’est-à-dire à la manière dont les savants choisissent parmi les théories qui s’offrent à eux afin de retenir la meilleure ou (si aucune d’elles n’est satisfaisante) exposent les raisons qui leur font rejeter l’ensemble des théories existantes, indiquant par là même certaines des conditions à remplir pour qu’une théorie soit satisfaisante [7].

 

Le progrès scientifique n’est pas constitué d’une accumulation d’observations, mais au contraire par « l’élimination réitérée de théories scientifiques, remplacées par des théories meilleures ou plus satisfaisantes »[8]. Le cœur de la vision poppérienne de la science est l’erreur, le doute permanent, l’erreur jamais occultée, toujours recherchée, toujours rectifiée. Le rationalisme critique de Popper, héritier du doute systématique cartésien, donne donc l’image d’une science en progrès constant, et linéaire, approchant toujours plus d’une vérité objective, d’une réalité extérieure, sans jamais être certain de l’atteindre.


Pour résumer, une définition (partielle) que donne lui-même Popper de la science est la suivante : c’est une activité que l’on peut considérer comme une « démarche dont le caractère rationnel tient au fait que nous tirons la leçon de nos erreurs »[9].


 

Cette brève  présentation de certains aspects de la pensée de K. Popper est tirée d’un précédent travail de recherche : « le naturalisme dans les sciences sociales ».


 


[1] K.POPPER, cité par A. CHALMERS, Qu’est-ce que la science ?, Paris, La Découverte, 1987, p. 76.

[2] A. BOYER, article « Karl Popper », in : S. MESURE, P. SAVIDAN, Dir., Le dictionnaire des sciences humaines et sociales, Paris, PUF, 2006,  p. 864.

[3] K. POPPER, La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, 1973 [1959], p. 286.

[4] A. BOYER, Op.cit., p. 864.

[5] K.R. POPPER, Op.cit., p. 287.

[6] K. POPPER, Conjectures et refutations. La croissance du savoir scientifique, Paris, Payot, 1985 [1953], p. 326.

[7] K. POPPER, Conjectures et réfutations, Op.cit., p. 319-320

[8] Ibid., p. 320

[9] Ibid., p. 328


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