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"O roku ow ! Kto ciebie widzial w naszym kraju Ciebie Lud dota zawie rokiem urodzanu."

"Ô année mémorable pour qui t'a vue dans notre pays ! Toi que le Peuple, encore maintenant, nomme l'année féconde." (A. Mickiewicz, Pan Tadeusz)

 

Fruit de cinq années de recherche et de dialogue avec des intellectuels italiens et polonais, cet ouvrage paru en France en 1984 permet de découvrir, dans toute sa richesse, la pensée littéraire et philosophique de Karol Wojtyla, élu le 16 octobre 1978, sous le nom de Jean-Paul II, Souverain Pontife de l’Eglise catholique.

Le premier chapitre  définit l’originalité du catholicisme polonais dans l’Histoire contemporaine : « La confiance spontanée en l’idée nationale et l’idée religieuse et en l’unité de la personne humaine s’est conservée en Pologne et s’est liée à l’affirmation du primat de la vérité sur la force et à l’appréciation du courage de qui sait opposer la vérité à la force ; C’est là l’enseignement des martyrs en qui l’Eglise polonaise se reconnaît de Stanislas à Maximilien Kolbe ce prêtre catholique qui se sacrifia à Auschwitz pour sauver la vie d'un autre prisonnier, un père de famille ; c'est à ce moment là, et à travers de tels actes d'affirmation existentielle du primat absolu de l'amour et du spirituel dans l'Homme que le mal a été réellement vaincu."

"C'est seulement en gardant les yeux fixés sur cette victoire qu'il est possible d'éviter, dans les affrontements du monde, de passer insensiblement du côté de l'injustice, de perdre de vue les raisons humaines qui rendent la lutte digne et noble."

« La Pologne a connu les deux formes les plus violentes du totalitarisme moderne et, devant elles, a réaffirmé une autre vision de l’homme en constituant une opposition essentiellement morale (...) le conflit qui marque l'Histoire contemporaine est un conflit pour ou contre l'image chrétienne de l'Homme. Les diverses formes du totalitarisme cherchent à construire une Cité de l'Homme sans Dieu, dans laquelle (malgré la prétention humaniste de quelques unes de ces formes totalitaires), l'Homme est inexorablement réduit à n'être qu'un instrument de pouvoir."

"Ce qui s'est répandu, dans notre culture, c'est l'idée que les racines de la crise de la civilisation européenne, qui a engendré le cycle terrible des guerres mondiales et dont nous ne sommes pas encore sortis, doivent être recherchées dans la sphère de l'économie, dans la lutte entre les classes, en même temps que dans le lutte entre les Nations. De la sorte, ce qui apparaît au premier plan et retient l'attention, c'est la lutte entre les différentes formes du totalitarisme moderne. Et ainsi est laissée dans l'ombre l'espérance d'une vie digne de l'Homme et passée sous silence la résistance silencieuse de tous ceux qui ne veulent pas renoncer à leur dignité humaine et, au lieu de s'aligner sur l'une ou l'autre des formes du totalitarisme qui se disputent la domination du monde, veulent leur opposer une solution de remplacement."

L’auteur décrit ensuite la jeunesse et la formation intellectuelle de Karol Wojtyla avant d’évoquer, de façon approfondie, ses œuvres philosophiques : Amour et responsabilité, Personne et Acte, Aux sources du Renouveau, ainsi que les interventions de l’archevêque de Cracovie au Concile Vatican II. Il brosse ainsi le portrait d'un intellectuel de tout premier rang, élève de Roman Ingarden, l'un des premiers disciples de Husserl, envisageant, avant de se consacrer au sacerdoce, d'accomplir une vocation de penseur et d'artiste et dont la pensée, profondément incarnée, s'enracine dans une expérience précoce, individuelle et collective de la souffrance et de la lutte.

Rocco Buttiglione souligne le lien indissociable entre la pensée philosophique de Karol Wojtyla et son œuvre théâtrale et poétique où se traduit la rencontre avec le sacré,  le sérieux de la vie, le refus du conformisme et de la tiédeur, la dignité du travail, les écueils et les merveilles de l’amour humain (La Boutique de l'Orfèvre).

Il évoque le dialogue du futur Jean-Paul II avec la tradition philosophique, théologique et mystique chrétienne (saint Thomas d’Aquin, saint Jean de la Croix), mais aussi avec  la pensée moderne (l’idéalisme transcendantal de Kant, la dialectique de l'Esprit de Hegel, le matérialisme dialectique de Marx, la phénoménologie de Husserl et de ses disciples, en particulier Max Scheler et l’existentialisme de Jean-Paul Sartre), pour fonder une synthèse originale, adaptée aux exigences de la révélation chrétienne et aux questions de l’homme d’aujourd’hui. La confrontation par exemple entre l'éthique de Kant et celle de Scheler, écrit Buttiglione, permet à Wojtyla d'aller à la racine du détachement de la pensée moderne de la totalité de l'expérience humaine, de son incapacité à saisir une telle totalité.

Il en est de même avec la dialectique de Hegel : "Le thème du rapport entre fini et infini est le coeur même de la dialectique hégelienne et, dans son sillage, de toute la culture moderne. Celle-ci a tenté de séculariser la grande affirmation chrétienne de la rencontre, dans le Christ, entre le fini et l'infini, en présentant cette conciliation comme advenu en vertu de la force autonome de la Nature, de l'Histoire ou de l'Homme, et non comme l'acte gratuit de Dieu se faisant présent dans la Grâce."

Dans Personne et acte, Wojtyla revendique une double originalité. La première, en rupture avec l'intellectualisme de type cartésien, est de considérer « l'homme actuant son existence » plutôt que l'homme « pensant ». La seconde, à l'école de la phénoménologie, consiste, au lieu d'aller de l'être à l'acte, à voir dans l'acte le « révélateur » de la personne. Cette démarche s'oppose à une métaphysique qui ne s'articulerait pas à la vérité des phénomènes mais aussi à une phénoménologie qui ne serait qu'une philosophie de la conscience. Elle fait du lien entre immanence et transcendance le cœur même de l'expérience, en tant que celle-ci est expression du passage entre « être » et « phénomène ». Dans Amour et responsabilité, le futur pape développe une réflexion profonde sur la vocation du mariage, qui restera toute sa vie l'une des grandes thématique de son enseignement, Aux sources du renouveau est une étude sur la mise en oeuvre du concile Vatican II,  à laquelle Karol Wojtyla participa activement en tant qu'archevêque de Cracovie.

« Si, pour Sartre, l’homme est un étant qui se donne arbitrairement sa propre essence et si c’est en cela que consiste sa liberté, pour Wojtyla, l’homme réalise sa liberté intérieure en intériorisant dans la conscience la vérité et le bien qui s’offrent à sa connaissance. Ni une pure authenticité conscientielle ne se tournant pas vers la vérité objective, ni l’obéissance à une norme objective sans une authentique participation de la conscience ne peuvent accomplir le destin de l’homme. La voie de la participation apparaît alors l’alternative tant pour un individualisme qui ne peut reconnaître l’autre sans se renier lui-même, que pour un totalitarisme abandonnant la subjectivité de l’individu dans le collectif. C’est par cette double négation que s’affirme, pour Wojtyla, l’idéal de la communion des personnes, la réalisation de soi dans la participation à l’humanité de l’autre et dans la communion avec lui. »

Le dernier chapitre du livre aborde le problème du rapport au marxisme à travers la réflexion de Wojtyla sur la notion de « praxis » comme réalisation  de la personne humaine : " L'accentuation de la méthode de persuasion et du dialogue, de la croissance humaine commune, le rejet de la conception de la violence comme accoucheuse de l'Histoire, naissent de la conscience qu'aucun homme nouveau ne peut naître d'une praxis qui serait moralement abrutissante pour ceux qui la mettent en acte."

"Le travail produit des choses qui s'usent et ne peuvent soustraire la vie de l'homme à son destin, qui est de s'user aussi. Ce qui ne s'use pas avec le temps, c'est en revanche l'aspect intransitif du travail, ce que l'homme est devenu par lui. C'est dans la culture de l'homme que se conserve le résultat de cette lutte avec la mort que les hommes, au cours des générations, ont mené à l'intérieur d'eux-mêmes."

« Le travail et l'agir historique de l'homme parlent d'un "soin" qui s'étend au-delà de sa propre existence physique, au-delà même de sa propre génération : Les empreintes laissées dans la culture humaine non seulement s’opposent en soi à la mort, parce qu’elles vivent et inspirent toujours les hommes nouveaux, mais elles semblent en outre rappeler l’immortalité - et peut-être encore davantage : elle semblent témoigner de l’immortalité personnelle de l’homme sur la base, précisément, de ce qui en lui est « intransitif ». La culture devient ainsi une expérience et un témoignage perpétuels qui se présentent comme réponse à un pessimisme existentiel de l’homme. »

La pensée de Wojtyla, on le voit ici, a accepté de se confronter aussi bien à l'optimisme millénariste et historico-immanentiste marxiste qu'au sentiment moderne de l'absurde et de la "perte du sens" qui s'est exprimé philosophiquement dans l'oeuvre symptomatique d'Arthur Schopenhauer (Le Monde comme Volonté et comme Représentation).

« Il est permis de se demander, conclut l’auteur, quelle direction aurait prise la réflexion philosophique de Wojtyla s’il avait pu la mener plus avant. Je crois ne pas me tromper en disant que celle-ci était en train, dans ses dernières contributions, de poser le problème d’une philosophie de la praxis capable d’inspirer une nouvelle théorie sociale, et telle qu’elle ferait converger les apports des différentes sciences humaines en une vision adéquate de l’homme. Une semblable théorie sociale, coïncidant par de nombreux aspects avec une nouvelle reprise de la doctrine sociale de l’Eglise, devrait répondre à l’exigence, plus pressante aujourd’hui que jamais, d’une pensée critique capable d’aider chacune des sciences de la nature et de l’homme à vivre concrètement, dans leur exercice et leurs résultats, une authentique responsabilité envers l’homme.

Ce projet semble reprendre celui d'Edmund Husserl, à la vieille de la deuxième guerre mondiale, dans La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendale. Extraordinaire fécondité de la pensée du fondateur de la phénoménologie qui inspira des penseurs aussi divers qu'Hannah Arendt, Max Scheler, Edith Stein...

L’oeuvre de Wojtyla, en tout cas, demeure par de nombreux aspects inachevée. Elle indique des voies, propose des hypothèses de recherche, engage des approfondissements et ouvre des horizons. Elle demande, par conséquent, à être poursuivie… »

Rocco Buttiglione est né en Italie, dans les Pouilles en 1948. Il est marié et père de trois filles. Auteur d’une thèse sur La controverse entre Marx et Bauer, il enseigne la philosophie politique à l’Université libre d’Urbino. Il a publié Dialectique et nostalgie (Milan, 1978). Il collabore à de nombreux journaux et revues, dont l’édition italienne de Communio. C’est en Italie un représentant éminent du renouveau de la pensée chrétienne.

Rocco Buttiglione, La Pensée de Karol Wojtyla, traduit de l'italien par Henri Louette, avec la collaboration de Jean-Marie Salamito, Communio Fayard.

 

 

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