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Dior, Défilé de Haute Couture Printemps-Ete 2013

 

Aux élèves : voici deux articles de Sophie Chassat, parus dans le Journal Le Monde sur l'image de la femme et la notion de "féminité" et plus généralement sur le rapport entre le signifiant et le signifié.

 

Dans Le Deuxième Sexe (1949), Simone de Beauvoir écrit que "les coutumes, les modes, se sont souvent appliquées à couper le corps féminin de sa transcendance". Privilégiant le style au détriment du confort, la mode aurait ainsi été surtout très incommode : "La Chinoise aux pieds bandés peut à peine marcher, les griffes vernies de la star d'Hollywood la privent de ses mains, les hauts talons, les corsets, les paniers, les vertugadins, les crinolines, étaient destinés moins à accentuer la cambrure du corps féminin qu'à en augmenter l'impotence. Alourdi de graisse, ou au contraire si diaphane que tout effort lui est interdit, paralysé par des vêtements incommodes et par les rites de la bienséance, c'est alors qu'il apparaît à l'homme comme sa chose."


En séparant le corps féminin de ce qu'il peut (je fais ici référence à la si féconde formule de Spinoza : "Nul ne sait ce que peut un corps"), la mode serait donc un des principaux instruments d'aliénation des femmes. Les chosifiant, elle les priverait de leur liberté, laquelle suppose la transcendance, c'est-à-dire le pouvoir d'échapper à l'immanence de ce qu'on est, la capacité de fuir une définition de soi en termes d'essence ou de nature ("l'éternel féminin"). La liberté, c'est en effet ex-ister (Beauvoir est peut-être encore plus existentialiste que Sartre), c'est-à-dire littéralement pouvoir aller vers le dehors (sens du préfixe ex-), vers d'autres possibles, ne pas coïncider à soi – et, en effet, certaines modes font obstacle à la liberté de mouvement de façon très concrète, cette dernière étant comme le soubassement tangible d'autres formes de libertés plus symboliques. Si les femmes ne portent plus de corsets et si l'executive woman arbore des vêtements de plus en plus casual, il faut cependant bien reconnaître l'existence toujours réelle d'un "diktat de la mode" : l'allusion de Beauvoir à un "corps si diaphane que tout effort lui est interdit" ne peut qu'entrer en résonance avec notre époque où l'ultra-minceur reste le canon en vigueur.

De cette entrave qui coupe les ailes d'une existence, Simone de Beauvoir aperçoit aussi le symptôme dans le fait que la mode aime à rappeler l'appartenance des femmes au règne de la Nature – qu'on songe à l'omniprésence du motif léopard, aux fourrures, cuirs ou simili (règne animal), au dernier défilé Dior, avec ses femmes-fleurs (règne végétal), aux pierres de nos bijoux (règne minéral). "La femme se fait plante, panthère, diamant, nacre, en mêlant à son corps des fleurs, des fourrures, des pierreries, des coquillages, des plumes", peut-on lire dans Le Deuxième Sexe. L'auteure ajoute cependant que la Nature à laquelle la mode assigne la femme est une Nature pétrifiée, privée de mobilité et de spontanéité : "Dans la femme parée, la Nature est présente, mais captive, modelée par une volonté humaine selon le désir de l'homme. Une femme est d'autant plus désirable que la Nature y est davantage épanouie et plus rigoureusement asservie : c'est la femme sophistiquée qui a toujours été l'objet érotique idéal." La photographie de Dita Von Teese ci-dessus résume l'idée.

Alors, comment une femme se libère-t-elle ? En faisant fi de la mode ? Certainement pas, car elle tomberait alors dans un autre piège : "Les misogynes ont souvent reproché aux femmes de tête de 'se négliger' ; mais ils leur ont aussi prêché : 'Si vous voulez être nos égales, cessez de vous peindre la figure et de vernir vos ongles.' Ce dernier conseil est absurde", conclut Simone de Beauvoir. Pourquoi ? Parce qu'"en refusant des attributs féminins, on n'acquiert pas des attributs virils". La solution est vraisemblablement de dégager une transcendance à même l'immanence, en jouant des apparences que la mode donne, sans jamais les prendre au sérieux : en les déjouant donc. Il est alors possible de s'inventer librement sans pour autant renoncer aux atouts que la mode confère. Comme l'écrit Goethe dans le second Faust, "L'Éternel féminin nous attire vers le haut". La transcendance est bel et bien possible.

 

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Antisthènes

La barbe ne fait pas le philosophe... 


"La barbe ne fait pas le philosophe." * : l'expression, devenue proverbiale, est l'équivalent de "l'habit ne fait pas le moine". Dans une interprétation toute personnelle de l'expression, j'y vois une manière de dire que la philosophie ne se trouve pas forcément là où on le croit souvent, à savoir dans les choses importantes, austères et sérieuses, et qu'elle n'est pas réservée qu'aux mines graves qui se grattent la barbe d'un air inspiré et sévère. Des talons aiguilles, un bâton de rouge à lèvres, l'apparence d'une star, un vêtement à la mode, tout cela peut donner naissance à d'étonnants philosophèmes... !


* L'expression est dérivée d'un passage du Traité d'Isis et d'Osiris, de Plutarque (vers 46-125 ap. J.-C.) : "Car ce qui fait les philosophes, ô Cléa, ce n'est ni l'habitude d'entretenir une longue barbe, ni le manteau." On la retrouve chez Aulu-Gelle (vers 130-180 ap. J.-C.) dans Les Nuits attiques : " Hérode Atticus, consulaire célèbre par les charmes de son esprit et par son éloquence dans les lettres grecques fut un jour accosté en ma présence, par un personnage recouvert d'un manteau : cet homme portait une longue chevelure et une barbe qui descendait au-dessous de la ceinture : il lui demanda de l'argent pour acheter du pain. Hérode lui demande qui il est. Celui-ci, d'un air et d'un ton de grandeur, dit qu'il est philosophe, et il s'étonne, ajoute-t-il, qu'on lui fasse cette question, puisqu'on sait bien qui il est." "Je vois, dit Atticus, une barbe et un manteau, mais je ne vois pas encore un philosophe. Dis-moi, sans te fâcher, à quelle marque veux-tu que nous le reconnaissions selon toi ?"

 

Sophie Chassat

 

 

 

 

 

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