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Julien Sorel substitue la stratégie et "l'amour de tête" à l'amour spontané : pour se faire aimer, il faut feindre l'indifférence (c'est ainsi qu'il "piège" Mathilde de la Mole).

C'est la recherche de la plénitude ontologique à travers la maîtrise et le pouvoir  sur l'autre (J. Sorel est un admirateur fervent de Napoléon) ; le roman, comme quelques autres (Don Quichotte par exemple) est l'histoire d'une illusion qui va au-delà du contexte socio-historique de l'époque, même si ce contexte joue un rôle en raison des obstacles que la réalité sociale dresse contre les ambitions de Julien.

Julien Sorel se rend compte, à la fin du roman, qu'il n'a jamais été lui-même, mais qu'il a toujours agi en imitant un modèle inaccessible (Napoléon).

Nous voyons bien autour de nous que l'égalisation des conditions sociales a multiplié les rivalités entre les hommes plutôt qu'elle ne les a atténuées (Alexis de Tocqueville avait aperçu ce paradoxe.)

C'est dans une société en cours de démocratisation que les volontés de puissance peuvent se déployer tous azimuts et s'entrechoquer, parce que les cloisons entre les classes sociales deviennent moins étanches (Julien était sur le point d'épouser Mathilde de la Mole).

Julien Sorel accède, dans sa prison, après avoir tiré un coup de pistolet  dans l'église de Verrières sur Madame de Rênal (et l'avoir manquée) à une "expérience d'éveil", exactement comme Don Quichotte à la fin du roman de Cervantès.

René Girard a montré que la vérité romanesque dévoilait le mensonge romantique de l'individu supérieur incompris et "seul contre tous" et aux prises avec un ordre social injuste.

D'après son ami Mérimée, Stendhal était un esprit libre et ses idées ne pouvaient que heurter ses contemporains (sur la religion par exemple comme garantie de l'ordre social) ; Nietzsche admirait cette phrase qu'il jalousait Stendhal d'avoir dite un jour : "La seule excuse de Dieu, c'est qu'il n'existe pas."

Il était préoccupé par la question du mal et refusait toute "théodicée" (apologie d'un "Dieu parfait").

D'après Mérimée, Stendhal préférait Shakespeare à Racine et reprochait à Molière de ne jamais avoir pris les courtisans pour cible, par égard pour Louis XIV.

Un tel homme ne pouvait distiller dans son œuvre la collusion entre l'idée de Dieu et la morale bourgeoise. C'est d'alleurs le plus bel hommage qu'il pouvait faire au créateur, s'il existe. Dieu ne punit personne, ce sont les hommes qui se punissent eux-mêmes et qui passent leur temps à se juger et à se condamner les uns les autres.

Il n'aimait pas non plus beaucoup les prêtres ; c'est un prêtre, le confesseur de Madame de Rênal qui la pousse à écrire au père de Mathilde pour perdre Julien et empêcher son mariage (mais il y en a aussi de "bons" qui cherchent à aider Julien). 

Julien Sorel accède, à la fin, à la grandeur du martyr (on est dans un très bel opéra romantique avec ces deux femmes, Mathilde de la Mole et Madame de Rênal, intercédant pour l'homme qu'elles aiment), au-delà des bienséances sociales et le thème de la tête coupée se réfère, il me semble à celui de Salomé réclamant la tête de saint Jean Baptiste (bien que Madame de Rênal la demande  par amour et non par caprice). Stendhal reprend ici une légende qui courait sur la reine Margot (Marguerite de France ou de Valois) : elle aurait emporté la tête de son amant (la Môle) pour la faire enterrer. 

Il y deux phases chez le héros stendhalien : la recherche de la puissance, l'illusion de la toute puissance, "l'ascèse pour le pouvoir", le culte de la réussite et l'ambition sociale (qui va  de pair avec l'ambition amoureuse et l'idée que la femme est une "place forte" à conquérir) et la désillusion.

Julien Sorel obéit à un code extrêmement rigoureux : ne jamais montrer ses sentiments, ne jamais laisser croire qu'on aime davantage qu'on n'est aimé, mais toujours moins (l'ascèse du désir) et il se punit quand il ne l'observe pas, exactement comme les religieux qui se flagellent.

Le héros stendhalien, c'est celui qui fait tout le parcours, de l'ambition, à l'ascèse, de l'ascèse au désir, du désir à la jouissance, et de la jouissance à la désillusion, à l'expérience de l'inconsistance des choses et du dégrisement qui n'est pas le désespoir, mais une sorte de lucidité. (il suit en somme la destinée de Napoléon des Pyramides à Saint-Hélène).

Il comprend à la fin qu'il a cru maîtriser le jeu, mais qu'il n'a été qu'un jouet, qu'il a rêvé sa vie, mais cette "expérience d'éveil", malgré la proximité de la mort n'est pas un échec, mais sa plus grande victoire.

Les vrais héros ne sont jamais plus grands que dans les tribulations et la défaite, au moment où ils deviennent des "anti-héros" : Héraclès se consumant dans la tunique empoisonnée de Nessus, Achille frappé au talon, Orphée déchiré par les Bacchantes, Prométhée enchaîné... et dans la mort, ce qui les rend, aux yeux des Grecs, supérieurs aux dieux.

Les héros antiques souffrent et meurent, mais fondent des Cités, domptent des monstres, aménagent des espaces où l'homme peut vivre en sécurité, pas les héros stendhaliens.

Napoléon rendra finalement la France plus petite qu'il ne l'avait trouvée, tout le romantisme est dans ce processus d'illusion et de désillusion, d'accroissement et de perte.

Stendhal a participé à l'épopée napoléonienne, partagé l'ivresse et vécu la catastrophe : l'incendie de Moscou, la retraite de la Grande Armée, la défaite finale, après le feu d'artifice de la campagne de France, l'écroulement d'un rêve faustien : la domination du monde.

La France occupée, le congrès de Vienne,Talleyrand essayant de sauver les meubles en substituant la gastronomie à la guerre, le cuisinier Carême au maréchal Ney, la puissance passant à l'Angleterre, à la Russie, à l'Autriche et, plus tard à la Prusse dont Napoléon aura favorisé les visées impérialistes, comme la puissance des cités grecques était passée à l'imperium romanum. Sic transit gloria mundi !

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