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En Tunisie, Amami tabassé par la police : « On a trop parlé de moi »

Aziz Amami à Tunis, le 17 février 2011 (Audrey Cerdan/Rue89).

Mercredi dernier, le blogueur tunisien Azyz Amami (@Azyyoz) a été interpellé et passé à tabac par la police pour avoir raconté une histoire drôle de bananes en passant devant un poste de police, en référence à un discours du Premier ministre qui avait déclaré quelques jours avant : « 97% des agents de la Garde nationale sont bons, et le reste sont des singes. »

Azyz a été relâché. Il raconte ce passage au poste et surtout dénonce la poursuite des comportements policiers arbitraires et répressifs en Tunisie.

Huit mois jour pour jour après le fameux 14 janvier, j'ai été illégalement arrêté et tabassé (le pléonasme est voulu, on ne peut être légalement tabassé) pendant quelques heures dans un poste de police. Grâce à la vague déferlante de solidarité, j'ai pu être vite libéré, excuses à l'appui.

Pendant trois jours, tout Internet (du moins celui visible en Tunisie) en parlait. C'était le buzz du moment, une affaire de banane. Et depuis on ne cesse de me poser la question, que ce soit en public ou en privé : « Mais quelle a été la blague ? ». Parce que le motif premier du défoulement policier sur mon corps civil fût bel et bien une blague.

C'est décidé, je vous raconte tout. La blague qui a causé mon arrestation est : « On s'en fout pas mal. » Enfants bananiers de républiques bananières (néo-ex-colons inclus), la main d'un système qui se débat pour survivre, n'en est pas à sa première singerie.

S'indigner, mais pas par simple copinage

Je remercie tous ceux qui se sont solidarisés avec moi. Mais quitte à s'indigner, il faudrait que ce le soit par rapport à la répression continue, non pas par simple copinage.

Le gouvernement actuel, héritier légitime de l'autoritarisme ancestral, n'a pas cessé de montrer (avec une fierté inégalée) son illégitimité, tant sur le plan du discours que sur le terrain.

BCE [Beji Caid Essebsi, ndlr], Premier ministre valsant avec l'ange de la mort, n'avait-il pas répété à maintes reprises au peuple tunisien que « de toutes façons, ce n'est pas vous qui m'avez mis ici, et je n'ai de compte à rendre à personne » ?

De même, la violence policière (toujours illégale) s'est maintes fois manifestée : le 28 janvier, ce furent les braves gars du sit-in de « Kasbah 1 » qui y goutèrent, persécutés ruelle par ruelle toute une nuit, qui restera comme une nuit des plus effroyables dans les mémoires.

La longue liste des victimes de la répression policière

Le dernier week-end de février, les manifestants anti-gouvernement eurent droit à un lynchage, balles réelles (Mohamed Hanchi en a été le martyr), des scènes de tabassage à trente policiers contre un (ce qui montre un peu la valeur arithmétique d'un policier).

En avril, avec les « vendredis de violence noire », quand des agents cagoulés et des policiers armés de bâtons frappèrent aveuglément les passants dans le centre-ville de Tunis.

Les événements de Siliana, de Menzel Bourguiba et Sidi Bouzid, dont un jeune a trouvé la mort par balles réelles. Plein de jeunes leaders locaux de la révolution ont été arrêtés et tabassés puis relâchés, un par un.

Hed Zoghbi, militant de droits de l'homme, est arrêté depuis quatre mois sans accusation, et il en est à sa troisième arrestation après la dite révolution.

Oussama Gaidi et Imed Aouidi, ont été arrêtés et tabassés le 24 avril par tous les services de police accessibles (dont le service antiterrorisme) pour avoir osé avoir une caméra en pleine rue.

Le 15 août , Refik Rezine – ressortissant algérien – a été tabassé de la pire façon, puis arrêté des heures pour avoir osé prendre des photos en pleine manifestation pour l'indépendance de la justice.

Un professeur universitaire meurtri a été laissé pour mort le même jour en pleine rue.

Amine Rekik y est passé auparavant.

Taher Melliti, simple bachelier ayant eu une mention « très bien » lors de son bac dans un quartier populaire, a trouvé la mort début août, après avoir été tabassé par quatre policiers, à mort.

Sans parler des violences extrêmes des manifestations de la fin mai, là où Bassem Bouguerra a failli laisser les bras. Encore moins de cet ami avec lequel j'ai pris des bières le lendemain de mon arrestation, et qui a été tabassé tout de suite après que l'on s'est quittés.

Et j'en passe de ces « cas » que je ne peux énumérer, dont une grande partie est mentionnée dans le rapport de la FIDH de 2011. Hélas, devant le traitement médiatique, ce ne sont que des « cas ». La police, la violence institutionnalisée, n'est pas indépendante de la volonté politique qui contrôle l'appareil exécutif. Et on l'a bien vu, les policiers ont beau gronder, ils se résignent toujours aux ordres.

On a trop parlé de moi

Je remercie encore de tout mon cœur ceux qui m'ont supporté. Mais, je ne peux que constater avec amertume que le « deux poids, deux mesures » est toujours là. Les médias, de mèche dans le petit jeu de « construction de symboles », y ont fortement contribué. Ainsi que le jeu d'influence qui en découle.

Jeté sous les projos, on a trop parlé de moi. Etant un « connu » relatif, mes amis se sont débrouillés, et le directeur de sûreté nationale est intervenu pour que l'on me relâche, après les pressions de la part de « connaissances », voulues et moins voulues, et après la campagne instantanée déclenchée sur Internet. En une seconde, les policiers se sont métamorphosés après ce coup de fil, et le loup a troqué sa peau contre celle d'un agneau.

Et bien que ça flatte mon égo, je ne peux m'en réjouir. Car ce n'est en rien l'acheminement logique des choses. Mes autres concitoyens n'ont pas eu droit à ce privilège, et c'est là que je m'effraie pour moi-même, de peur que ces médias ne me biaisent. De peur que même à travers ma personne, une mini-corruption revienne.

Mes concitoyens n'ont pas eu droit au privilège auquel j'ai eu droit, et qui a fortement allégé ce qui aurait dû être mon sort. Et ça me révolte. Ce n'est pas de leur faute qu'ils ne s'appellent pas « Azyz Amami », encore moins de la mienne.

Citoyens, ils ont droit au respect, de la part de ceux qui sont censés être les serviteurs des citoyens. Il ne devrait pas y avoir de différenciation, ou de répression, et l'indignation devrait être la même pour tous. J'aurais aimé voir cette même vague de solidarité avec Amine Rekik, Rafik Rezine, Sami Feriani, etc. Via les mêmes médias.

Pour finir, je dis que si nos policiers sont des singes, c'est parce qu'ils sont gouvernés par des macaques. Il suffit de voir Caid Essebsi gouverner, comme s'il était au dessus d'un bananier.

Photo : Aziz Amami à Tunis, le 17 février 2011 (Audrey Cerdan/Rue89).

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