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Les Misérables est un roman de Victor Hugo paru en 1862.  
 
Dans ce roman, un des plus emblématiques de la littérature française, Victor Hugo décrit la vie de misérables dans le Paris et la France provinciale du XIXème siècle et s'attache plus particulièrement aux pas du bagnard Jean Valjean. C'est un roman historique, social et philosophique dans lequel on retrouve les idéaux du romantisme et ceux de Victor Hugo concernant la nature humaine. L'auteur lui-même accorde une grande importance à ce roman et écrit en mars 1862, à son éditeur Lacroix : « Ma conviction est que ce livre sera un des principaux sommets, sinon le principal, de mon œuvre». Il a donné lieu à de nombreuses adaptations au cinéma.
 
Résumé du roman :
   
L'action se déroule en France au cours de la première moitié du XIXe siècle, encadrée par les deux grands combats que sont la Bataille de Waterloo (1815) et les émeutes de juin 1832. On y suit, pendant cinq tomes, la vie de Jean Valjean, de sa sortie du bagne jusqu'à sa mort. Autour de lui gravitent les personnages dont certains vont donner leur nom aux différents tomes du roman, témoins de la misère de ce siècle, misérables eux-mêmes ou proches de la misère : Fantine, Cosette, Marius, mais aussi les Thénardier (dont Éponine, Azelma et Gavroche) ainsi que le représentant de la loi Javert.  
   
Victor Hugo défend les Misérables :
 
"Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l'enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. » — Victor Hugo, Hauteville-House, 1862. 
 
« Lorsqu’il s'agit de sonder une plaie, un gouffre ou une société, depuis quand est-ce un tort de descendre trop avant, d’aller au fond ? Nous avions toujours pensé que c’était quelquefois un acte de courage, et tout au moins une action simple et utile, digne de l’attention sympathique que mérite le devoir accepté et accompli. Ne pas tout explorer, ne pas tout étudier, s’arrêter en chemin, pourquoi ?"
 
 
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La mort de Javert
 
Javert pencha la tête et regarda. Tout était noir. On ne distinguait rien. On entendait un bruit d'écume ; mais on ne voyait pas la rivière. Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait et serpentait vaguement, l'eau ayant cette puissance dans la nuit la plus complète, de prendre la lumière on ne sait où et de la changer en couleuvre. La lueur s'évanouissait et tout redevenait indistinct. L'immensité semblait ouverte là. ce qu'on avait au-dessous de soi, ce n'était pas de l'eau, c'était du gouffre. Le mur du quai, abrupt, confus, mêlé de vapeur, tout de suite dérobé, faisait l'effet d'un escarpement infini.
 
On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l'eau et l'odeur fade des pierres mouillées. Un souffle farouche montait de cet abîme. Le grossissement du fleuve, plutôt deviné qu'aperçu, le tragique chuchotement du flot, l'énormité lugubre des arches du pont, la chute imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine d'horreur.
 
Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de ténèbres ; il considérait l'invisible avec une fixité qui ressemblait à de l'attention. l'eau bruissait. Tout à coup, il ôta son chapeau et le posa près du rebord du quai ; un moment après, une figure haute et noire, que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme, apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se redressa, et tomba droite dans les ténèbres ; il y eut un clapotement sourd ; et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme obscure disparue sous l'eau.
 
Victor Hugo, Les Misérables, 1862
 
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Victor Hugo, chef de file du mouvement romantique, fut à la fois poète (La Légendes Siècles), homme de théâtre (Hernani) et romancier (Les Misérables, Notre-Dame de Paris). Profondément engagé dans la vie politique, opposant  au Second Empire, d’abord monarchiste, puis républicain, il fut un fervent défenseur des pauvres et des opprimés.  
 
Les Misérables, son roman le plus célèbre, met en scène des personnages inoubliables : Fantine, une ouvrière morte dans la misère, sa fille Cosette,  Jean Valjean, un ancien forçat… et l’inspecteur Javert, un policier impitoyable qui a pourchassé Jean Valjean durant toute sa carrière.
 
Dans ce passage, extrait d'un chapitre situé vers la fin du roman, et intitulé « Javert déraillé », Victor Hugo nous présente un personnage déchiré, en proie au doute sur lui-même.
 
Javert, saisi et garroté par des émeutiers, a été libéré par Jean Valjean qui lui a ainsi sauvé la vie. Après avoir adressé au préfet de police « quelques observations pour le bien du service », Javert, torturé par sa conscience de fonctionnaire modèle, car il a aidé Jean Valjean à sauver Marius, au lieu de l'arrêter, s’est dirigé vers les quais de la Seine…
 
Le texte adopte deux points de vue successifs : un point de vue interne, les choses sont vues à travers le regard de Javert (les deux premiers paragraphes) et un point de vue externe (le dernier paragraphe).
 
Comment l’auteur exprime-t-il le "déraillement" de Javert ?
 
Nous étudierons la dimension tragique du passage, puis sa dimension fantastique et enfin  le thème du suicide.
 
I/  La dimension tragique
 
Les choses sont vues à travers le regard de Javert, mais le lecteur a le sentiment de demeurer extérieur à une conscience impénétrable.
 
L’isotopie dominante est celle de l’obscurité : « Tout était noir », « dans la nuit la plus complète », « ce vide sombre » « cette ouverture de ténèbres », « tomba droit dans les ténèbres ».
 
La forme obscure de Javert se fond dans l’obscurité de la rivière et de la nuit. Javert se confond avec les ténèbres : « Une figure haute et noire », « cette forme obscure disparue sous l’eau ». Le narrateur suggère à la fois l’obscurité de la nuit, mais aussi les ténèbres  dans lesquelles Javert est plongé, aux prises avec le remords de ne pas avoir accompli son devoir de fonctionnaire modèle et incapable de s’ouvrir à la lumière de l’humanité et du pardon.
 
L’obscurité est suggérée par des tournures négatives : « On ne distinguait rien », « on ne voyait pas la rivière », « ce n’était pas de l’eau, c’était du gouffre ». Javert perçoit le monde environnant à travers des impressions visuelles fugitives : « une lueur apparaissait et serpentait vaguement », « le lueur s’évanouissait », « le mur du quai, abrupt, confus, mêlé à la vapeur, tout de suite dérobé… »,  des impressions auditives : « on entendait un bruit d’écume », un souffle farouche montait de cet abîme », « le tragique chuchotement du flot » et des sensations olfactives : « on sentait la froideur hostile de l’eau et l’odeur fade des pierres mouillées ».
 
Le narrateur insiste sur le sentiment d’horreur qui saisit Javert : « toute cette ombre était pleine d’horreur ».
 
L’emploi du pronom indéfini « on » implique le lecteur qui s’identifie ainsi à Javert qui, en cet instant suprême, devient, à son tour, un « misérable », digne d’une pitié dont il n’a jamais fait preuve envers les autres. Le lecteur est donc partagé entre des sentiments contradictoires.
 
Le tragique réside dans le fait que Javert a atteint un point de non-retour, qu’il est dans une impasse totale, que son destin est irrémédiablement scellé et qu’il n’a pas d’autre solution que de se donner la mort, puisqu'il a failli à ses propres yeux et qu’il ne peut admettre qu’il y a des valeurs supérieures à son devoir de fonctionnaire.
 
Le tragique ne s'exprime pas à travers des pensées et par des paroles - Javert ne parle pas et semble complètement dépourvu de pensées, mais habité par une idée fixe : "la chute imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine d'horreur." - le tragique, donc, se traduit par le comportement mécanique du personnage qui semble privé de volonté propre : il se dirige vers la Seine comme un automate, il est entré dans la nuit de la folie (on peut parler de « vision hallucinatoire à caractère paranoïaque ») et il est invinciblement attiré par l’abîme, à moins que ce ne soit l'abîme qui l'appelle.
 
II/ La dimension fantastique
 
L’eau est personnifiée et  dotée de pouvoirs surnaturels : « l’eau ayant cette puissance dans la nuit la plus complète, de prendre la lumière on ne sait où et de la changer en couleuvre. » La dimension fantastique de la vision  est également rendue par  des amplifications hyperboliques : « profondeur vertigineuse », l’immensité semblait ouverte », « ce n’était pas de l’eau, c’était du gouffre », « le mur du quai faisait l’effet d’un escarpement de l’infini », « un souffle farouche montait de cet abîme », « le grossissement du fleuve », « l’énormité lugubre des arches du pont ».
 
Javert n’y voit plus clair, au sens propre et au sens figuré, le monde se transforme en un gouffre hostile (« la froideur hostile de l’eau ») et menaçant qui tout à la fois l’attire, le fascine et l’horrifie (« toute cette ombre était pleine d’horreur »)
 
Le fantastique réside-t-il dans l’irruption du surnaturel dans le réel, dans une double interprétation possible d’un phénomène ambigu, ou dans la déformation que l’état de confusion mentale de Javert fait subir aux choses qui l’entourent ?
 
On ne peut exclure la possibilité d'une double interprétation : le fantastique dans l'esprit du personnage et/ou dans les choses - la scène s'apparenterait alors aux épisodes de  l'Ancien Testament, notamment le Déluge et le Passage de la Mer Rouge (bénéfique pour les Hébreux et maléfique pour les Égyptiens) dans lesquels l'eau est assimilée aux ténèbres et prend un aspect grandiose et redoutable, entraînant la noyade des "endurcis" ("Yahvé endurcit le cœur de Pharaon"), avec un parallélisme entre Pharaon et Javert.  
 
 
III/ Le thème du suicide et du châtiment
 
Dans le troisième paragraphe, le narrateur adopte un regard externe. Alors que dans les deux premiers, le lecteur était invité à s’identifier à Javert et à voir le monde à travers son regard, il regarde désormais Javert de l’extérieur.
 
Le narrateur détaille ses faits et geste : il demeure immobile, il fixe l’eau, il enlève son chapeau, il se hisse sur le parapet, il se courbe, il se redresse et il tombe (et non "il se jette") : le narrateur insistant sur la passivité de Javert.
 
La dimension fantastique est encore présente dans cette scène : « il considérait l’invisible », « une figure haute et noire, que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme », « et tomba droite dans les ténèbres ». Mais elle n’est pas due ici à la déformation que la confusion d’esprit de Javert fait subir à la réalité.
 
Les expressions « l’invisible », « les ténèbres », font surgir la thématique chrétienne du paradis et de l’enfer, du salut et de la damnation.
 
Alors qu’il s’apprête à commettre l’irréparable, Javert prend soin « d’ôter son chapeau et de le poser près du rebord du quai ». geste dérisoire du petit bourgeois précautionneux qu’il est resté. Il s’agit d’un chapeau haut de forme,  symbole de son autorité de policier. Javert démissionne moralement de son état, comme un roi dépose sa couronne en signe d’abdication.
 
Les dernières lignes du texte n’évoquent pas Javert en train de se noyer, mais l’eau qui se referme sur lui et se contente de suggérer les "convulsions" d’un homme qui se noie, plutôt que de les décrire, procédé qui renforce paradoxalement l’horreur tragique de cette mort : « il y eut un clapotement sourd ; et l’ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme disparue sous l’eau. » Javert disparaît dans les ténèbres.
 
Conclusion :
 
Le tragique hugolien renoue avec la notion grecque de Destin, mais les personnages, au sein d’une civilisation marquée par le christianisme et par le mouvement des Lumières ne sont pas les victimes « innocentes » des dieux, mais les artisans de leur perte ou de leur salut.
 
Antithèse de Jean Valjean, Javert n'a pas eu la chance de trouver sur son chemin un Mgr. Myriel, mais l'aurait-il compris ? En plaçant une conception étroite du devoir au-dessus de tout, Javert a refusé jusqu’au bout de s’ouvrir à l’amour et au pardon, alors qu’une dernière occasion lui était offerte. Il a été le « destin » de Jean Valjean qu’il a poursuivi sa vie durant comme les Erynies, les déesses grecques de la vengeance. Mais c’est Jean Valjean qui est devenu in fine le « destin » de Javert : en le libérant et en lui sauvant la vie, Jean Valjean détruit toutes ses certitudes et le voue aussi sûrement à la mort que s’il l'avait tué.
 
 Cette scène puissamment évocatrice porte l’empreinte du fantastique qui réside dans la déformation que la confusion d’esprit de Javert fait subir à la réalité qui l’entoure, mais peut-être aussi dans la réalité elle-même
 
Le lecteur ressent un mélange d’horreur et de pitié envers Javert, en même temps qu'un sentiment de satisfaction de voir cet homme impitoyable enfin appelé à rendre des comptes, non devant le tribunal des hommes qui l’ont gracié, mais à Celui qui suscite le Déluge et referme les flots de la Mer Rouge. Aucun prédicateur n’aura réussi à suggérer aussi puissamment l’invisible, l'au-delà de l'ordre social et de la justice stricte, et évoqué le « péché contre l’Esprit » et le châtiment qu’il attire.

Ce châtiment ne vient pas de l’extérieur, comme l’apparition du Commandeur à la fin du Dom Juan de Molière, mais de l’intérieur du personnage, de son impossibilité de comprendre le geste de Jean Valjean et de s’ouvrir à la Grâce.

Ce refus obstiné le plonge dans les ténèbres  d’un cauchemar démoniaque dont il ne peut se délivrer que par le suicide. 
 
Javert n'est pas seulement un personnage, c'est une allégorie. Il est l'incarnation des idées de cette classe dominante qu'il défend, qui juge sans chercher à comprendre et qui se suicide spirituellement en favorisant "la dégradation de l'homme", "la déchéance de la femme" (Fantine), "l'atrophie de l'enfant" (Gavroche), "l'asphyxie sociale", "l'ignorance et la misère" au nom du profit et de la défense de la propriété privée et de l'ordre établi. *
 
* Note : les expressions entre parenthèses sont de Victor Hugo.
 
 

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