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Kenneth White, Lettres de Gourgounel, édition revue et augmentée, traduit de l'anglais pas Gil et Marie Jouanard, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1986

Kenneth White est né en 1936 à Glasgow en Ecosse et a grandi un peu au sud de cette ville. Il travaille et réside en France depuis 1959. Il a notamment habité à Paris et en Ardèche, qui lui a inspiré les Lettres de Gourgounel, ainsi que dans les Pyrénées Il s'est finalement installé en 1983 à Trébeurden. Théoricien de la « géopoétique », poétique porteuse de sens et de pensée, il alterne des récits de « voyages philosophiques » et les poésies épurées entretenant un rapport avec les éléments.

"Un long séjour en Ardèche a inspiré à Kenneth White ces Lettres de Gourgounel qui, du jour au lendemain, l'ont rendu célèbre. Tout Kenneth White est déjà là : un univers de penseur et d'écrivain, prosateur et poète. Qui ne savourerait ces portraits de paysans ardéchois, les derniers à vivre sur des terres dépeuplées ? L'essentiel pourtant n'est pas là, mais dans ce ton propre à Kenneth White et qu'on pourrait dire de débordement. Raconte-t-il les travaux de restauration de la maison, c'est pour embarquer des références à la pensée chinoise, et c'est jusque dans les déchaînements des éléments, lors d'une tempête inoubliable, que Kenneth White déchiffre, intelligent, sagace et ravi, une sagesse qui s'inscrit dans le mystère des événements du cosmos. Kenneth White ou la lecture du monde."

"Lettre aux Parisiens

"On me demande pourquoi je vis dans les montagnes bleues. Je souris sans répondre", dit Li Po. Eh bien, permettez-moi de hasarder une réponse, même si, j'en conviens, un sourire est préférable.

Je suis venu en ce lieu afin d'y accomplir une sorte d'alchimie mentale. Ce que je veux, c'est soumettre toute la réserve de matières accumulées au cours de ces dernières années (connaissances, images, sentiments) à la puissance métamorphosante du feu, et voir ce qui peut en résulter. N'en sortirait-il qu'une petite étincelle eckhartienne, ce serait toujours quelque chose. Tandis qu'à Paris, tout n'avait fait que tourner en rond, dans une confusion à vous donner la nausée. dans ce contexte, je commençais à me sentir de plus en plus séparé de moi-même comme des autres, et le seul endroit où je ne sois pas, mais alors pas du tout, seul, c'est précisément cette solitude.

Je suis venu ici, non pas poussé par un quelconque goût pour la régression pastorale, mais afin de mener à bien un certain travail. L'alchimiste allemand du XVIème siècle, Kunrath, rend compte de la démarche que j'envisage de la façon suivante : "Etudie, médite, sue et travaillle. Alors un flux bienfaisant te sera donné, qui proviendra du coeur du grand monde, et qui est pour nous une authentique et naturelle eau-de-vie.

Mais si ma solitude dans ces montagnes est celle d'un alchimiste, je la conçois aussi, et peut-être même davantage, comme on l'entend en Orient (encore qu'il soit difficile de séparer les deux conceptions, surtout dans le cas du taoïsme).

Je viens juste de lire ceci, qui fait mes délices, dans un vieux texte chinois : "Ce chapitre conduira le lecteur tout droit au coeur de Ts'ao Ch'i, district à travers lequel la rivière Ts'ao continue de serpenter de nos jours, et qui vit, en l'an 502 après J.-C., un maître indien ériger le monastère de Pao Lin (Bois Précieux), et prédire la visite d'un Bodhisattva en chair et en os qui viendrait plus tard y faire tourner la roue du Dharma."

Je vais m'employer à "tourner la roue" à ma manière. Ne me demandez pas une définition du Dharma. Stcherbatsky lui a consacré tout un livre, pour conclure qu'il est indéfinissable, et il n'est pas le seul. de plus, il existe un sutra qui dit :

Si quelqu'un te demande

de lui expliquer le Dharma

réponds d'abord

je ne l'ai pas étudié à fond

Moi-même j'écrirai probablement un livre là-dessus. Oh ! juste un petit livre, cette sorte de petit livre décousu comme je les aime, avec une topographie accidentée, hérissée de rochers erratiques, trouée çà et là de fontaines et de ruisseaux rapides.

J'aimerais que l'on puisse dire de ce livre ce qu'un certain C.M. Chen affirme que l'on disait de son ouvrage intitulé Méditations vajrayana, à savoir : "Les gens en ont parlé comme d'un livre plein de parfums, ils avaient remarqué que pendant qu'ils lisaient, la pièce où ils se trouvaient s'emplissait d'une odeur suave."

Mon avis :

Ecrit en 1962 et publié en 1966, ce livre a accompagné toute une génération sur le chemin de la connaissance de soi-même et de la recherche d'un juste rapport avec autrui et avec le monde.

Plutôt que des imitateurs, Kenneth White a suscité des compagnons de route dans ce pélerinage intérieur, comme jadis (et encore) Lanza del Vasto dans son Pélerinage aux sources, et peu importe qu'il nous emmène dans les déserts ardéchois, plutôt qu'aux sources du Gange.

Ce qu'était venu chercher Kenneth White en Ardèche, ce n'était ni le dépaysement, ni la "régression pastorale" : "Je suis venu accomplir ici une sorte d'alchimie mentale explique-t-il dans sa Lettre aux Parisiens.

"... L'alchimiste allemand du XVIème siècle, Kunrath, rend compte de la démarche que j'envisage de la façon suivante : "Etudie, médite, sue et travaille. Alors un flux bienfaisant te sera donné, qui proviendra du coeur du grand monde, et qui est pour nous une authentique et naturelle eau-de-vie..."

Comme Kenneth White à Gourgounel, il faut avoir accompli au moins une fois dans sa vie et si possible dans sa jeunesse la remise en question de toutes les complications inutiles pour chercher l'essentiel.

L'essentiel, les uns le nommeront Dieu (celui d'Angelus Silesius et de maître Eckart, évidemment), les autres la sagesse, les autres le Dharma, par essence indéfinissable.

"Ose ! recherche le désert, la solitude. Renonce d'abord à la conscience commune et après, on verra" disait Léon Chestov... Oser oublier ses "plans de carrière" et la société du spectacle, les slogans politiques et les stimuli publicitaires, les bavardages des médias et les engouements dérisoires. Quitter la caverne anésthésiante de l'opinion, pour accéder au "désert du dedans", au "sanctuaire de l'homme intérieur".

Se taire pour entendre parler... Quoi ? L'autre parole, l'inattendu...

J’avais fui le désert des villes pour arpenter les sentiers de solitude. Je m’étais ajusté au lichen des pierres grises, à la droiture des mélèzes, au peuple obstiné des sangliers, à la ferveur des jonquilles, à la chanson des sources, aux rochers chevauchés par le vent, aux brûlures de la neige, à la pierre plantée dans la tempête, à tout ce qui persiste, persévère et parle sa propre langue. J’ai partagé le pain des pauvres, j’ai acquis des richesses que personne ne m’a disputées. Je n’avais rien mais tout était à moi.

 Que me reste-t-il de ce temps-là ? Des cris d’enfants dans la cour d’une école, la saveur des airelles, le goût du miel sauvage, les morilles des sous-bois, les abeilles du silence, le courage de survivre à l’hiver…

 La lampe à huile, sous le nuage d’Inconnaissance.

 

 

 

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