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Etienne Borne, Le problème du Mal, Presses Universitaires de France, 1958, 1973.

 

Table des matières :

Chapitre Premier : Le mal comme passion et comme pensée : le mal et le discours idéaliste : L'autre figure du mal : trois expériences qui font problème - de la vanité de quelques distinctions conceptuelles - la pensée et la passion

Chapitre II. Les fausses confidences du mythe : le mythe en général - Le mythe comme rêve de délivrance - la poésie purificatrice - Au-delà du mythe et contre les mythologies

Chapitre III. La sagesse en question : La sagesse en général - Trois catégories fondamenales de la sagesse : totalité, nécessité, beauté - la sagesse, multiple et une - éclatement et pérennité de la sagesse

Chapitre IV. L'athéisme purificateur : Dialectique de l'optimisme et du pessimisme - Le mouvement rétrograde des preuves de l'existence de Dieu et la signification de l'athéisme - Au-delà de l'athéisme : la preuve ontologique et le pari.

Chapitre V. Le salut par la passion : L'immortalité sans passion - La passion du Fils de l'homme : Prométhée et le Christ

Notice biblographique

Étienne Borne, né le 22 janvier 1907 à Manduel dans le Gard et décédé le 14 juin 1993 (il est inhumé à Châteauneuf-Val-Saint-Donnat, dans les Alpes de Haute-Provence) était un philosophe et un journaliste français du courant démoctare chrétien. Élève de l’Ecole Normale supérieure en 1926, il y fait la connaissance de Raymond Aron, Jean-Paul Sartre et Jean Cavaillès. Il passe l'agrégation de Philosophie avec succès en 1930. Philosophe, élève d'Alain, Étienne Borne a été professeur de philosophie en hypokhâgne au Lycée Henri IV à Paris, dans la classe qu'avait occupée son maître, puis inspecteur général de philosophie jusqu’en 1975. Étienne Borne s'inscrit dans le sillage du philosophe chrétien personnaliste, Emmanuel Mounier et du christianisme social de Marc Sangnier. Dans les années 1930, Étienne Borne participe au lancement de La Vie intellectuelle et de la revue Esprit d'Emmanuel Mounier. Il collabore aux hebdomadaires Sept et Temps Présent. Après la Libération, il participe activement à la création du MRP. Il fut ensuite chroniqueur dans le journal La Croix

Résumé de l'ouvrage :

Chapitre I. : L'homme tout entier et non pas seulement en tant que raison, subit le mal et l'éprouve sous la forme de l'angoisse. L'auteur propose une phénoménologie de l'angoisse du Mal, en insistant sur ces extrémités singulières du malheur ou du crime dans lesquelles le mal paraît se faire destin.

Chapitre II. : Plusieurs attitudes sont alors possibles : ruser avec l'angoisse et la transfigurer ou l'apaiser imaginairement par le moyen du mythe et de l'art, ou bien philosopher contre l'angoisse, tenter de la vaincre par la raison, c'est-à-dire la convaincre d'illusion à force de sagesse.

Chapitre III. : Le philosophe est-il capable de remporter une victoire totale dans l'épreuve que lui inflige la rencontre avec le problème du mal ?

Chapitre IV. : Brève esquisse d'une métaphysique qui, écartées les idoles poétiques et logiques, ferait se rejoindre la dialectique de l'angoisse existentielle et la mystique de l'argument ontologique, assurant ainsi le passage d'une philosophie à une théologie.

Chapitre V. : Retour aux attitudes concrètes de l'homme face au mal, découverte que l'angoisse contient non seulement une métaphysique, mais encore une éthique qui ne se confond pas avec un moralisme formel, mais qui rejoint une politique et une religion.

"Chercher Dieu à travers et par le moyen de l'angoisse du mal en congédiant par la violence de l'esprit toutes les illlusions consolantes, c'est la tâche aussi bien de la conscience juive que de la philosophie." (Etienne Borne, Le problème du Mal, p. 67)

Philosophe et croyant, Etienne Borne pense le mal, non comme un "problème", mais comme une "passion" et  assume courageusement le risque de paraître doublement suspect : suspect aux yeux des philosophes de s'ouvrir à une autre Lumière que celle de la raison humaine, suspect aux yeux des croyants de ne pas partir de la Révélation, mais d'une expérience existentielle, celle de l'angoisse.

Situation du problème

"L'usage scolaire est de traiter du problème du mal quand tout le reste est fini, au terme des manuels et des cours de philosophie dans un ultime chapitre de la métaphysique. Alors en cette terre lointaine et inaccessible - arrivera-t-on un jour à la métaphysique et qui achèvera jamais la métaphysiqe ? - les optimismes et les pessimismes vont s'affrontant selon les rhétoriques établies. Et cependant on devrait enfin avoir quitté l'école et les bavardages savants ; serait alors venu, s'il n'était pas si tard et si on les énonçait jamais dans leur nudité, le moment des questions enfin sérieuses : malgré la douleur et l'échec et la mort, la vie vaut-elle la peine d'être vécue ? Les ordinaires raisons de vivre des hommes résistent-elles à l'irréparable du malheur, aux ironies cruelles et menteuses de la fortune et de l'infortune ? Le mal qui est dans l'homme, faute actuelle ou malice virtuelle, fait-il pour lui un destin invincible ou peut-il être réparé, effacé, racheté et suivant quelles ressources humaines ou surhumaines de sagesse et de salut ?

L'interrogation met en cause à la fois le sens de l'univers et le sens de l'histoire : l'homme qui est si généralement l'ennemi de l'homme, surtout lorsqu'il s'enferme dans le fanatisme des sociétés closes, pourrait-il d'aventure ou définitivement se réconcilier avec son prochain et des relations de violence et de haine qui sont le plus constant tissu de l'histoire, quelle vertu ou quelle grâce seraient capables de faire surgir dans la fraternité humaine une cité enfin harmonieuse ? Quelles sont au total dans un monde où le mal prend des formes si multiples, si ingénieusement renouvelées et d'une efficacité souvent dévastatrices, les chances d'un bien trop difficile à reconnaître, à définir, à pratiquer et qui ne propose parfois dans un ciel incertain que la figure sans visage d'un idéalisme abstrait ? Et enfin savons-nous vraiment dans cette contrée de la confusion où nous sommes condamnés ou appelés à vivre ce qu'est le bien et ce qu'est le mal, tant il se trouvent désespérément mêlés l'un à l'autre ?" (Etienne Borne)

Peut-on parler du Mal ?

"Les ordinaires raisons de vivre des hommes résistent-elles à l'irréparable du malheur, aux ironies cruelles et menteuses de la fortune et de l'infortune ? Le mal qui est dans l'homme, faute actuelle ou malice virtuelle, fait-il pour lui un destin invincible ou peut-il être réparé, effacé, racheté et suivant quelles ressources humaines ou surhumaines de sagesse et de salut ?"

Faut-il à tout prix parler du Mal, au risque de produire au pire un bavardage insupportable, au mieux un exercice de style plus ou moins brillant mais encore plus insupportable ?

Et puis, demande Etienne Borne, savons-nous vraiment ce qu'est le mal et c'est qu'est le bien , "tant ils se trouvent désespérément mêlés l'un à l'autre" ?

Nous touchons avec la question du Mal aux limites de la philosophie. "Le mal comme problème rend problématique la philosophie elle-même, l'oblige à mettre en question son existence avec sa signification..." (p. 7).

Le Mal comme "passion"

On parle de "problème" en mathématiques, en physiques, dans les sciences. Tout problème suppose l'existence d'une solution quelque part. Une solution qui n'a pas encore été trouvée ou que l'on peut trouver, à condition d'avoir appris sa leçon et d'être capable de l'appliquer.

Etienne Borne cite Gabriel Marcel qui préfère, en ce qui le concerne, parler du "mystère" du Mal.

Si le Mal est un "mystère", il n'y a plus de problème. le mystère est opaque, il n'a pas de solution. Certains dialogues "socratiques" se terminent à la satisfaction générale des interlocuteurs, des témoins et du lecteur et certains sont "aporétiques" : autrement dit, ce sont des impasses, des voies sans issue. Le problème du Mal : un chemin qui ne mène nulle part ?

En fait, le Mal n'est ni un problème, ni un mystère, mais une passion.

Le problème, explique Etienne Borne, est à la fin de la philosophie : "il est trop clair que l'ultime est ici l'essentiel et enveloppe tout le reste, que la fin habitait mystérieusement l'origine." (p. 9)

Le "trou noir"

Voltaire à qui certains philosophes "professionnels" n'ont jamais pardonné son Pangloss (celui qui sait parler de tout, qu'aucun problème n'intimide) dans lequel ils ne peuvent que se reconnaître, comme on dit, "quelque part", ne nous a-t-il pas définitivement vaccinés, dissuadés de nous attaquer à cette gageure : rendre intelligible (projeter de la lumière sur) quelque chose qui ne l'est pas, sur quelque chose de complètement étranger au langage, au Logos... sur le "trou noir" qui absorbe tout, y compris la lumière. Les physiciens professionnels l'avouent eux-mêmes, on ne sait même pas d'ailleurs ce qui se passe exactement dans ces "trous noirs"...

Candide, définitivement déniaisé répond à Pangloss/Leibniz et à son "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes" : "Oui, sans doute, mais cultivons notre jardin !"

Alors face au mal, dans le mal, dans l'intimité permanente de ce dans quoi nous avons été jetés ("embarqués" dit Pascal) depuis notre naissance sans avoir rien demandé, que dire ? Faire profil bas ou lutter, survivre en s'excusant presque d'y être encore - mais de toutes façons, n'est-ce pas, ce n'est qu'une question de temps. Nous sommes tous en sursis et la mort n'est-elle pas le mal suprême ?

L'obscurcissement du problème

Le mythe, tel qu'il s'exprime dans l'Iliade et chez les tragiques grecs, mais aussi dans la Bible (le Livre de la Genèse et le Livre de Job) est lui-même un produit de l'angoisse et nous aide à questionner le Mal en direction de son Être.

Issus de l'angoisse humaine devant le Mal, les mythes, l'art, les sagesses, la religion ne révèlent pas l'essence du mal, mais l'obscurcissent plutôt qu'ils ne le mettent en lumière. Les mythes en cachant l'horreur sous des mensonges, l'art en la parant des "chaînes d'or" de la Beauté (Plotin), les sagesses en réintégrant le Mal dans la belle harmonie du Tout, les religions en proposant la consolation de réponses toutes faites.

Questionner le Mal en direction de son essence permet non pas de le "comprendre", mais de le penser, non pas pour s'en rendre maîtres, comme le veut la tradition idéaliste en le "digérant", mais pour l'affronter à partir de l'angoisse.

L'athéisme purificateur

"L'athéisme est définissable comme un mouvement de l'esprit qui s'émancipant des poésies primitives conclut à la positivité du mal au néant de Dieu ou plutôt à son absence absolue : être athée c'est donc supporter dans la sincérité de l'angoisse l'incompréhensible pesanteur que prend un monde vide d'un sens total, et donner à l'existence humaine, toute croyance défunte, un style à la fois de lucidité dans l'acceptation et de décision dans la révolte." (p. 101-102)

"L'athéisme  ne purifiera l'esprit humain que s'il est lui-même pur, c'est-à-dire fidèle à l'intégrité de son essence. Le signe de cette pureté est dans la jonction de l'ironie de l'esprit et du sentiment tragique de l'existence, deux vertus philosophiques ignorées des sagesses et des panthéismes." (p. 103)

"L'athéisme restaure la sensibilité au mal endormie dans les mythologies et les panthéismes, il réveille l'angoisse et il découvre du même coup l'essence du mal qui est rupture entre l'être et la valeur." (p. 104)

Au-delà de l'athéisme ?

"La négation n'est pas suscitée pour être abolie, mais elle doit se maintenir vivante et tendue au dedans de l'affirmation ultime, comme l'authentique joie de l'esprit conserve tout entière en elle la substance de l'angoisse." (p. 106)

On ne peut donc pas parler véritablement d'une "solution" au problème de Dieu et au problème du mal. Il s'agit de "vivre" le problème dans la passion et l'angoisse.

"L'optimisme véritable est un pessimisme accepté et surmonté, comme l'authentique croyance en Dieu est un athéisme assumé et nié..." (p. 107)

"Le troisième terme n'est pas la synthèse apaisante et représentable de la thèse (affirmation de Dieu) et de l'antithèse (négation de Dieu), et en un sens la tension du pessimisme et de l'optimisme, de l'athéisme et des sagesses est indépassable ou plus exactement la tension ne peut être abolie comme tension et elle constitue la seule solution possible." (p. 107)

"Si la négation athée n'a pas été poussée à la limite, si elle n'est pas à chaque instant prochaine, cette foi est sans vertu." (p. 110)

"La voie dialectique (athéisme/foi) est le contraire d'un divertissement et d'une évasion, elle implique, elle rend nécessaire et urgente une éthique et une politique de résistance au mal qui sont ensemble l'équivalent d'une religion naturelle." (p. 111)

Le salut par la passion

"Rien ne trahit plus le coeur humain que la réduction de la vie morale à une lutte de la raison contre les passions en vue de la possession d'une sagesse paisible." (p. 113)

"Il manque aux moralismes comme aux immoralismes de connaître que la passion est la substance de la vie ; ou plutôt il n'en ont que trop conscience, tant sont savantes et habiles les précautions qu'ils prennnent pour ne se point brûler à cette flamme." (p. 116)

Conclusion :

"Le christianisme est, au delà de la philosophie, une religion philosophique où l'homme tout entier se retrouve. Ecartelés entre l'idée du Dieu vivant qui est constitutive de la pensée et l'agonie de Dieu qui se laisse déchiffrer dans ce mélange de sens et de non-sens qu'on appellle l'expérience, se trouvent cette passion et ce devoir dont nous avons dit qu'ils étaient l'homme même. Lorsque la philosophie tente de résoudre le problème en acceptant le risque de l'échec absolu, elle ne trouve pas de solution mais elle rencontre l'homme, l'homme nu au-delà du mythe, l'homme seul en-deçà de Dieu, l'homme naturellement prométhéen et chrétien à qui il n'est pas interdit de trouver dans l'espérance le sens de son existence, c'est-à-dire de sa passion." (p. 121)

 

 

 

 

 

 

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