
Le Principe responsabilité propose une éthique adaptée à la civilisation technologique, fondée sur la responsabilité des générations présentes envers l'avenir de l'humanité et de la planète. Publiée en 1979, Le Principe responsabilité est l'oeuvre majeure du philosophe allemand Hans Jonas, élève de Heidegger et spécialiste de la philosophie de la biologie et de la religion gnostique. Jonas a écrit ce livre à un âge avancé, confronté à la puissance destructrice de la technologie moderne, notamment après les tragédies d'Hiroshima et de Nagasaki, qui illustrent la capacité de l'humanité à s'autodétruire. L'ouvrage répond à une crise éthique : les morales traditionnelles ne suffisent plus à guider l'action humaine face aux risques technologiques et environnementaux.
"Dans les temps anciens la technique était une concession adéquate à la nécessité et non la route vers le but électif de l'humanité, un moyen avec un degré fini d'adéquation à des fins proches, nettement définies.
Aujourd'hui, sous la forme de la technique moderne, la technè s'est transformée en poussée en avant infinie de l'espèce et en son entreprise la plus importante. On serait tenté de croire que la vocation de l'homme consiste dans la progression, en perpétuel dépassement de soi, vers des choses toujours plus grandes et la réussite d'une domination maximale sur les choses et sur l'homme lui-même semblerait être l'accomplissement de sa vocation.
Ainsi le triomphe de l'Homo Faber sur son objet externe signifie-t-il en même temps son triomphe sur la constitution interne de l'Homo Sapiens, dont il était autrefois une partie servile ?
En d'autres termes : indépendamment même de ses oeuvres objectives, la technologie reçoit une signification éthique par la place centrale qu'elle occupe désormais dans la vie subjective des fins humaines.
Sa création cumulative, à savoir l'environnement artificiel qui se propage, renforce par un perpétuel effet rétroactif les forces particulières qui l'ont engendrée : le déjà crée oblige à leur mise en oeuvre inventive toujours recommencée, dans sa conservation et dans son développement ultérieur et elle la récompense par un succès accru - qui de nouveau contribue à sa prétention souveraine.
Ce feed-back positif de la nécessité fonctionnelle et de la récompense - dans la dynamique duquel il ne faut pas oublier l'orgueil de la performance - nourrit la prédominance croissante d'un des côtés de la nature humaine sur tous les autres et elle le fait inévitablement à leurs dépens.
Si rien ne réussit autant que la réussite, rien ne rend davantage captif que la réussite. Quels que soient les autres éléments qui font partie de la plénitude de l'homme, ils sont dépassés en prestige par le rayonnement de l'extension de son pouvoir et ainsi cette extension, dans la mesure où elle rattache toujours davantage de forces de l'homme à son entreprise s'accompagne-t-elle d'un rétrécissement du concept que l'homme a de lui-même ainsi que de son être.
Dans l'image de lui-même qu'il cultive - la représentation programmatique qui détermine son être actuel autant qu'elle le reflète - l'homme est maintenant de plus en plus le producteur de ce qu'il a produit et le faiseur de ce qu'il sait faire, et plus encore le préparateur de ce qu'il sera bientôt capable de faire.
Mais "lui", qui est-il ? Non pas vous ou moi : c'est l'acteur collectif et l'acte collectif, non l'acteur individuel ou l'acte individuel qui jouent ici un rôle ; et c'est l'avenir indéterminé, bien plus que l'espace contemporain de l'action qui fournit l'horizon pertinent de la responsabilité. Cela réclame des impératifs d'un type nouveau.
Si la sphère de la production a investi l'espace de l'agir essentiel, alors la moralité doit investir la sphère du produire dont elle s'est tenue éloigée autrefois, et elle doit le faire sous la forme de la politique publique. Jamais dans le passé la politique publique n'avait eu affaire à des questions de cette ampleur et recouvrant de telles latitudes de l'anticipation projective. En effet, l'essence transformée de l'agir humain modifie l'essence fondamentale de la politique."
Hans Jonas, Le Principe responsabilité (1979). Une éthique pour la civilisation technologique, trad. Jean Greish, Paris, Edition du Cerf, 1991, p. 198 et suiv.
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