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Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, choix de textes, introduction, notes, bibliographie, glossaire par Philippe Raynaud, Garnier-Flammarion

Alexis-Henri-Charles Clérel, vicomte de Tocqueville, généralement appelé par convenance Alexis de Tocqueville, né à Paris le 29 juillet 1805 et mort à Cannes le

16 avril 1859, est un philosophe politique, homme politique, historien, précurseur de la sociologie et écrivain français. Il est célèbre pour ses analyses de la Révolution française, de la démocratie américaine et de l'évolution des démocraties occidentales en général. Raymond Aron et Raymond Boudon entre autres, ont mis en évidence son apport à la sociologie. François Furet, quant à lui, a mis en avant la pertinence de son analyse de la Révolution française. Son œuvre a eu une influence considérable sur le libéralisme et la pensée politique, au même titre que celles de Hobbes, Montesquieu, et Rousseau.

Le texte à expliquer :

« Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les temps. Elles naissent de différentes manières et peuvent changer de forme et d’objet ; mais on ne saurait faire qu’il n’y ait pas de croyances dogmatiques, c’est-à-dire d’opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la vérité dans des chemins frayés par lui seul, il n’est pas probable qu’un grand nombre d’hommes dût jamais se réunir dans aucune croyance commune.

Or, il est facile de voir qu’il n’y a pas de société qui puisse prospérer sans croyances semblables, ou plutôt il n’y en a point qui subsistent ainsi ; car, sans idées communes, il n’y a pas d’action commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais non un corps social. Pour qu’il y ait société, et, à plus forte raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales ; et cela ne saurait être, à moins que chacun d’eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites.

Si je considère maintenant l’homme à part, je trouve que les croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables. » Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840).

Se poser les questions suivantes :

De quoi parle le texte - Quelle est la thèse de l'auteur ? - Quels sont ses arguments ? - Qu'est-ce qu'une "croyance dogmatique" (que veut dire "dogmatique") ? - Donner des exemples de "croyances dogmatiques" - Expliquer "selon les temps" - Quelle est la différence entre "l'opinion" et la science ? - Pourquoi est-il nécessaire qu'un grand nombre d'hommes se réunisse dans une croyance commune ? - Quelle et la différence entre "subsister" et "prospérer" ? - Les croyances dogmatiques sont-elles indispensables uniquement pour vivre en commun ?

Elements de réponse : 

La thèse de l'auteur est qu'il n'y  a pas de société qui puisse subsister et prospérer sans croyances communes.

En réhabilitant l'opinion, Tocqueville se démarque du platonisme qui disqualifie la "doxa" au profit de la "science", bien que Platon ait admis qu'il puisse y avoir, entre l'opinion commune et la science, une "opinion droite".

Les arguments de l'auteur sont les suivants :

  • Aucune croyance commune ne peut se fonder sur des opinions individuelles.
  • Sans idées communes, il n'y a ni action commune, ni corps social.
  • L'existence et le maintien des idées communes nécessite le consentement de chaque membre.
  • Les croyances communes sont aussi indispensables au corps social dans son ensemble qu'à chaque individu en particulier.

Une croyance dogmatique est une croyance qui se présente comme une vérité absolue, indiscutable.

Le dogmatisme est une position philosophique consistant à admettre que l'on peut atteindre puis démontrer des vérités certaines ou même absolues, notamment dans le domaine métaphysique. Le dogmatisme est le contraire du scepticisme, du doute radical.

Un dogme (du grec et du latin  dogma, "opinion", "doctrine") désigne un point de doctrine d'une religion et au sens ordinaire un point de doctrine établi et considéré comme intangible et indiscutable dans une école philosophique ou religieuse, un courant politique, etc.

On peut donner comme exemples de croyances dogmatiques les croyances religieuses en général, par exemple dans le judaïsme, la croyance en un Dieu créateur unique, dans le christianisme, la résurrection du Christ, dans l'islam, le fait que le Coran a été dicté au prophète Mahomet par l'archange Gabriel, dans le bouddhisme, la réincarnation, etc.

D'abord religieuses, les croyances dogmatiques n'ont pas disparu de nos sociétés sécularisées : infaillibilité du  Führer, du Duce, du Caudillo ou du secrétaire général, supériorité de la race aryenne, disparition des classes sociales et de l'Etat, croyance en l'autorégulation du marché...

Alexis de Tocqueville précise que les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses suivant le temps : polythéisme puis monothéisme, monarchie absolue de droit divin, puis souveraineté du peuple...

Les croyances dogmatiques sont sans doute, comme le dit Tocqueville, nécessaires au maintien et au développement des sociétés humaines où elles sont l'équivalent de l'instinct dans les sociétés animales, mais il faut avouer que ce n'est pas toujours pour le meilleur.

Même des croyances ou des valeurs comme la liberté, l'égalité et la fraternité (les devises de la République française) peuvent donner lieu à des dérives, d'autant que ces valeurs peuvent être contradictoires : Tocqueville parle de "la funeste passion (des Français) pour l'égalité"... Jusqu'à quel point, en effet, l'égalité  est-elle conciliable avec la liberté ?

Cependant, que serait une société qui admettrait ce qu'interdit le Décalogue : le meurtre, le vol, le mensonge, les faux témoignages, etc. ?

Les anciens Grecs étaient persuadés de la supériorité de la démocratie et de la culture grecque sur le monde "barbare", chaque citoyen de chaque cité grecque, que ce soit Athènes, Corinthe ou Sparte, de celle de ses dieux et de ses lois.

Selon Alexis de Tocqueville, les croyances dogmatiques sont les "opinions" que les hommes reçoivent de confiance sans les discuter. Le mot "confiance" appartient au champ sémantique du mot "foi" (fides). Les Grecs croyaient vraiment en l'existence de leurs dieux, y compris les philosophes, même si ces derniers y croyaient, comme le dit Maurice Merleau-Ponty à propos de Socrate dans Eloge de la philosophie,  "autrement". Juste avant de mourir en buvant la ciguë, Socrate demande à ses disciples de sacrifier un coq à Asclépios, le dieu de la médecine (Platon, Apologie de Socrate). L'athéisme est un phénomène relativement moderne. Il n'apparaît vraiment qu'au XVIIIème siècle.

Le mot "opinion" renvoie au mot grec "doxa". L'opinion, selon Platon et Aristote diffère de la science. Pour Alexis de Tocqueville, ce n'est pas la science qui constitue le ciment d'une société, mais l'opinion, les croyances (les "valeurs") communes.

Il est nécessaire, selon lui, qu'un grand nombre d'hommes se réunisse dans des croyances communes car aucune société ne peut subsister si chacun recherche isolément la vérité. Pour Alexis de Tocqueville les idées communes produisent des actions communes (et non les hommes pris isolément) et les actions communes constituent le corps social.

Alexis de Tocqueville fait une différence entre "subsister" et "prospérer". Sans les idées communes, les croyances dogmatiques, le corps social ne peut se constituer et il ne peut pas non plus se développer, puisque des individus qui recherchent la vérité tout seuls ne peuvent se regrouper pour accomplir une action commune.

Mais Tocqueville va plus loin : ce qui est valable pour les sociétés l'est également pour les individus. L'individu a lui aussi besoin d'adhérer à des croyances communes (par exemple l'égalité, la liberté, la fraternité, le progrès, etc.), non seulement pour vivre avec les autres, mais aussi pour vivre avec lui-même. Autrement dit, l'individu ne peut, selon Tocqueville, être pleinement lui-même que s'il partage les mêmes idées ou les mêmes valeurs que les autres ou en tout cas un certain nombre. Nous retrouvons ici la définition aristotélicienne de l'homme comme "animal politique" (zoon politikon).

Hannah Arendt remarque dans La vie de l'esprit qu'il n'est pas possible de bâtir politiquement une nation à partir de rien et explique que les pères fondateurs des Etats-Unis d'Amérique sont allé chercher leurs modèles du côté d'Athènes et surtout de Rome et qu'ils se sont vus obligés, par ailleurs, en plein siècle des Lumières, d'avoir recours à une "idée dogmatique commune" : la notion de Providence.

Selon Laurent Bouvet, "si Tocqueville a su montrer en quoi la démocratie américaine était à bien des égards exceptionnelle et qu’elle pouvait aisément faire figure d’idéal, il en a aussi clairement exposé les limites et les risques. Qu’il s’agisse de la légitimité du choix du « peuple » et de ses conséquences, de la représentation des intérêts et des différences dans l’espace politique ou encore quant à l’efficacité de la décision dans le contexte démocratique."

Le problème qui est posé dans ce texte est celui de la conciliation entre la liberté et l'intérêt commun. Ce problème ne se posait pas dans la cité grecque dans la mesure où le citoyen se reconnaissait pleinement dans les "valeurs" de la cité et ne se saisissait pas encore en tant qu'individu séparé. Être "libre" signifiait alors : être citoyen à part entière d'une cité.

Le problème d'une action fondée sur des idées communes se pose à partir de l'existence d'une pluralité d'opinions politiques et religieuses et avec le développement de l'individualisme et du communautarisme.

Tocqueville s'attache dans De la démocratie en Amérique (tome II) aux dérives possibles des sociétés démocratiques. L'individualisme peut prendre une forme négative et signifier "le repli sur la sphère privée et l'abandon des affaires publiques.

il faut des valeurs communes, c'est une affaire entendue. Mais en cas de conflit entre les valeurs communes et la conscience, à quoi doit-on obéir ? 

Note : "J'ai demandé avec insistance au Saint-Père, depuis le début de décembre, de faire une encyclique sur le devoir individuel d'obéir au dictamen de la conscience, car c'est le point vital du christianisme (...) Je crains que l'histoire n'ait à reprocher au Saint-Siège d'avoir fait une politique de commodité pour soi-même, et pas grand-chose de plus. C'est triste à l'extrême, surtout quand on a vécu sous Pie XI." (Lettre du cardinal Tisserand au cardinal Suhard, Rome, le 11 juin 1940).

La réflexion de Tocqueville conserve donc toute son actualité. Sur quelles croyances communes constituer une société qui puisse non seulement subsister mais encore prospérer en conciliant la liberté de conscience et l'intérêt commun ?

 

 

 

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