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Moses Mendelssohn, Qu'est ce qu'éclairer ? - Le blog de Robin Guilloux
Les éditions Mille et une nuit ont eu la bonne idée de publier l'opuscule de Kant : &Réponse à la question : &Qu'est-ce que les Lumières& en même temps que la réponse à la même question de...
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E. Kant, Qu'est-ce que les Lumières ? (explication et commentaire) - Le blog de Robin Guilloux
Le salon de Madame Geoffrin, à Paris. &Qu'est-ce que les Lumières ? La sortie de l'homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de so...

Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, traduit de l'allemand par Jeanne Hersch, Plon, colle. 10/18
Professeur à l'Université de Heidelberg avant guerre, puis à l'Université de Bâle à partir de 1947, Karl Jaspers (1883-1969) est, parmi les philosophes à tendance existentialistes, celui qui a conçu le système le plus achevé et le plus proche de la métaphysique. Il a publié de nombreux ouvrages, dont plusieurs ont été traduits en français : ouvrages théoriques, études d'histoire de la philosophie, ouvrages de vulgarisation philosophique, essais sur les grands problèmes de notre temps, etc. auxquels viennent s'ajouter une quantité d'articles et de textes de conférences qui ont été peu à peu regroupés en volumes. Jaspers incarne, en Allemagne, l'existentialisme chrétien. Partant de la constatation primordiale de l'existence, le philosophe, échappant au réalisme matérialiste, doit rechercher les conditions du salut de l'homme, c'est-à-dire l'accomplissement de sa liberté. Cet accomplissement, Jaspers le situe en Dieu. Récusant donc la primauté de la science sur la métaphysique et la foi, Jaspers montre comment ont peut, depuis Platon, déduire et construire un humanisme philosophique de la liberté.
Aux élèves :
Pour poursuivre la réflexion sur les Lumières (Aufklärung), après le commentaire du texte de Kant "Qu'est-ce que les Lumières ?" et le rapprochement avec celui de Moses Mendelssohn, "Qu'est-ce qu'éclairer ?", je vous invite à lire le chapitre VIII de l'Introduction à la philosophie de Karl Jaspers : "La Foi et les Lumières".

Extrait :
"Les Lumières, comme l'a dit Kant, c'est pour l'homme, "après avoir été mineur par sa propre faute, atteindre sa majorité". Il faut voir en elles tout ce qui permet à l'homme de parvenir à soi.
Mais il est si facile de se méprendre sur ce que les Lumières exigent que leur signification est toujours équivoque. Et c'est pourquoi la lutte contre les Lumières est elle-même équivoque. Elle peut se déchaîner à bon droit contre les fausses Lumières, ou à tort contre les vraies. Souvent les deux se confondent.
Luttant contre les Lumières, on a dit : elles détruisent la tradition sur laquelle repose toute vie ; elles dissolvent la foi et mènent au nihilisme ; elles donnent à tout homme le droit de s'abandonner à ses volontés arbitraires et engendrent ainsi le désordre et l'anarchie ; elles rendent malheureux l'homme qui sent le sol lui manquer.
Ces critiques n'atteignent que les fausses Lumières, qui ignorent jusqu'au sens des véritables et reposent sur la conviction que tout savoir, toute volonté, toute action peuvent se fonder sur le seul entendement (alors que l'entendement doit être utilisé seulement comme l'instrument indispensable servant à éclairer ce qui doit être fourni par ailleurs). Elles érigent en absolu les connaissances toujours particulières de l'entendement (au lieu de ne les appliquer, conformément à leur signification, que dans le domaine qui est le leur). Elles séduisent l'individu en suscitant en lui la prétention de posséder un savoir pour lui tout seul et d'être capable, en se fondant sur ce savoir, d'agir seul, comme si l'individu était tout (au lieu de se fonder sur les échanges vivants d'un savoir qui se trouve sans cesse remis en question et stimulé au sein de la communauté). Le sens de l'être exceptionnel et celui de l'autorité leur échappe, alors que pourtant toute vie humaine doit s'orienter par rapport à ces deux réalités. Bref, elles veulent que l'homme se suffise à lui-même, de telle façon que toute vérité, tout ce qui pour lui est l'essentiel, puisse être atteint par l'évidence rationnelle. Elles incitent seulement à savoir, non à croire.
Les vraies Lumières en revanche, ne fixent pas exprès, du dehors et de force, une limite à la pensée et au libre examen, mais elles font prendre conscience d'une limite qui existe en fait. C'est qu'elles ne servent pas à élucider seulement ce qui n'avait pas été mis en question auparavant, les préjugés et les prétendues évidences qui paraissent tomber sous le sens, mais aussi à s'élucider elles-mêmes. Elles ne confondent pas les procédés de l'entendement avec les valeurs réelles de la condition humaine. Il s'avère alors que celles-ci peuvent être éclairées par des opérations raisonnables de l'entendement, mais qu'elles ne peuvent par trouver en lui leur fondement." (Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, chap. VIII : "La Foi et les Lumières", Editions Plon, coll. 10/18, p.93-94)

Les éditions Mille et une nuit ont eu la bonne idée de publier l'opuscule de Kant : "Réponse à la question : "Qu'est-ce que les Lumières" en même temps que la réponse à la même question de Moses Mendelssohn, le grand-père du compositeur Félix Mendelssohn et le plus célèbre représentant d'un judaïsme des Lumières, la Haskalah, texte auquel Kant fait allusion à la fin de son opuscule :
"Dans les nouvelles hedomadaires du Buensching du 13 septembre je lis aujourd'hui 30 du même mois l'annonce de la revue Mensuelle berlinoise, où se trouve la réponse de M. Mendelssohn à la même question. Je ne l'ai pas encore eue entre les mains ; sans cela elle aurait arrêté ma présente réponse, qui ne peut être considérée maintenant que comme un essai pour voir jusqu'où le hasard peut réaliser l'accord des pensées."
(Kant, La philosophie de l'Histoire (les origines de la pensée de Hegel), chez Denoël/Gonthier, p. 46 et suiv., édition établie et traduite par Stéphane Piobetta)
Nous verrons les points communs entre ces deux textes, mais aussi ce qui les distingue.
Note sur la HASKALAH :
Dérivé de l'hébreu sekhel (« raison » ou « intellect »), le terme Haskalah désigne un mouvement social et culturel dans le judaïsme d'Europe centrale et orientale, à la fin du XVIIIème et au XIXème siècle. Bien qu'inspiré de la philosophie des Lumières, ses racines, son caractère propre et son développement sont éminemment juifs. Lorsque le mouvement commença, les juifs vivaient dans les conditions socio-géographiques du ghetto et restaient soumis au régime de la ségrégation et à une législation discriminatoire. Dans certaines villes, à Berlin notamment, puis en Europe orientale, quelques « juifs itinérants » (surtout des marchands) et des « juifs de cour » (au service de souverains et de princes), dont le contact avec la civilisation européenne avait aiguisé le désir de s'intégrer à la société globale, se décidèrent à entreprendre de changer cette situation. Au début, les partisans de l'Haskala croyaient pouvoir faire participer les juifs au grand courant culturel européen par une réforme de l'éducation juive traditionnelle et par l'abolition de la vie de ghetto. Cela impliquait l'addition de disciplines profanes aux programmes scolaires, l'adoption de la langue vernaculaire à la place du yiddish, l'abandon du costume du ghetto, la réforme des services de la synagogue et l'engagement dans des professions jusque-là écartées par les juifs, telles que l'artisanat et l'agriculture. Moïse Mendelssohn (1729-1786) exprima symboliquement ce programme en donnant une traduction allemande de la Torah, traduction qui fut cependant imprimée en caractères hébraïques. Le renouveau de l'écriture hébraïque elle-même fut stimulé par la publication en 1784 du premier périodique juif moderne, entreprise qui représentait une tentative très significative en vue de retrouver le sens de la civilisation juive « classique ». Tout en étant fondamentalement rationaliste, l'Haskala véhiculait des tendances romantiques, telles que le souci d'un retour à la nature et l'estime du travail manuel. (source : encyclopédie universalis)

Moses (Moïse) Mendelssohn (1729-1786) fut un penseur aussi créatif qu'éclectique, dont les écrits sur la métaphysique et l'esthétique, la politique et la théologie, conjugués avec l'héritage spécifique du judaïsme le placèrent au centre du mouvement allemand des Lumières (Aufklarüng). Pendant près de trois décennies. Ayant fait siennes des conceptions métaphysiques dérivées des écrits de Leibniz, de Wolff et de Baumgarten, il fut aussi l'un des critiques littéraires les plus talentueux de son temps. Ses célèbres travaux su Homère, Esope, Burke, Maupertuis et Rousseau - pour ne citer qu'une faible partie de ses nombreux essais critiques, furent l'objet de plusieurs publications qu'il co-édita avec C.G. Lessing et Friedrich Nicolai. Surnommé "le Luther juif", Mendelssohn s'impliqua profondément dans la vie de la communauté et de la culture juives en Allemagne, faisant campagne pour les Droits civils des Juifs et traduisant le Pentateuque et les Psaumes en allemand. Profondément convaincu, en tant que Juif, des bienfaits de l'analyse et du discours rationels, Mendelssohn rejoignit les rangs des porte-paroles institutionnels ou auto-proclamés, aussi bien du judaïsme que du christianisme. C'est dans ce contexte que Johan Lavater le mit impudemment au défi de réfuter les arguments d'un théologien piétiste, Charles Bonnet, ou de se convertir au christianisme, défi que Mendelssohn déclina en plaidant pour la tolérance et en alléguant une série de raisons pour s'abstenir de ce genre de controverses religieuses. Paralèlement, un certain nombre de penseurs juifs critiquèrent l'ouvrage de Mendelssohn Jérusalem, sa conception de la religion et du judaïsme et ses arguments en faveur d'un judaïsme fondé uniquement sur la raison. Au-delà de "l'affaire Lavater" et de son travail d'éditeur et de critique, Mendelssohn fut probablement mieux connu de ses contemporains pour ses pénétrantes considérations sur l'expérience du sublime, pour ses arguments sur l'immortalité de l'âme et sur l'existence de Dieu, pour son étroite collaboration avec C.G. Lessing, pour sa dispute prolongée sur le panthéisme (Pantheismusstreit) avec Jacobi durant les années 1780 et pour sa controverse avec Jacobi sur le "spinozisme" de Lessing. (souce : Stanford Encyclopedia of Philosophy, traduction personnelle)
Parallèle entre l'article de Kant et celui de Mendelssohn :
Les deux articles ne portent pas le même titre : celui de Kant s'intitule "réponse à la question qu'est-ce que les Lumières ?", celui de Mendelssohn : "Que signifie éclairer ?" Kant emploie le mot "Aufklärung", plus général et plus abstrait, Mendelssohn préfère employer le mot "éclairer" (aufklaren), plus localisé et plus concret.
Pour Mendelssohn, le concept "d'Humanité" ne correspond à aucune réalité concrète. Il ne peut donc y avoir de progrès de l'Humanité dans son ensemble, puisqu'il n'y a que des individus. Mendelssohn ne pense pas non plus qu'il y ait des époques plus "vertueuses" que d'autres.
Pour Mendelssohn, les deux composantes d'une société donnée sont la culture et la civilisation. Les Lumières représentent la dimension théorique (objective) de la société : la science et la réflexion rationnelle, la culture représente les moeurs et les arts.
Ces deux composantes (culture et civilisation) font de l'homme davantage qu'un animal borné et instinctif, mais elles doivent être contrôlées, car elles ont tendance à outrepasser leurs limites et à s'opposer entre elles. C'est pourquoi les Lumières, selon Mendelssohn, disciple de Leibniz, de Wolff et de Baumgarten, doivent s'inscire dans une structure métaphysique. On voit bien, là encore, la différence avec Kant.
Bien qu'il se présente comme un défenseur des Lumières, Mendelssohn est moins optimiste que Kant et met en garde contre ses dérives possibles : "L'abus des Lumières (et non les Lumières en elles-mêmes) affaiblit le sens moral, conduit à la dureté, à l'égoïsme, l'irreligion et l'anarchie. L'abus de la culture engendre l'hypocrisie, l'amolissement, la superstition et l'esclavage."
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