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Hannah Arendt, La philosophie de l'existence et autres essais (Essais in Understanding 1930-1954), introduction de Jérôme Kohn, PBP classiques, 2000 et 2015 pour l'édition de Poche

Table : Introduction par Jérôme Kohn - Augustin et le protestantisme - Philosophie et sociologie - Soren Kierkegaard - Friedrich von Gentz - Salon berlinois - Franz Kafka - Chrétienté et révolution - Qu'est-ce que la philosophie de l'existence ? - L'existentialisme français - Hommage à Karl Jaspers - Conférence de la Rand School - La religon et les intellectuels - Les oeufs se rebiffent - Compréhension et politique - Heidegger le renard - L'intérêt pour la politique dans la pensée philosophique européenne aujourd'hui.

"L'essentiel pour moi, c'est de comprendre. L'écriture, chez moi, relève également de cette compréhension : elle fait, elle aussi, partie du processus de compréhension." (Entretien télévisé avec Günter Gaus, le 28 octobre 1964)

Née à Hanovre (Allemagne) en 1906, dans une famille juive, Hannah Arendt montre très tôt les signes d'une grande précocité intellectuelle. Elève de Heidegger, puis de Husserl, elle soutient, à vingt-deux ans, son doctorat sur "le concept d'amour chez saint Augustin", sous la direction de Karl Jaspers. En 1933, elle fuit l'Allemagne nazie et se réfugie en France, où elle résidera jusqu'en 1940. A Paris, elle milite dans des organisations sionistes, aux côtés d'intellectuels tels que Jean-Paul Sartre, Raymond Aron, Stefan Zweig, ou encore Berthold Brecht. Elle y fait aussi la connaissance de Heinrich Blücher, un commuiniste allemand, qui l'épouse quelques années plus tard. En 1941, elle émigre aux Etats-Unis avec sa mère et son mari. Devenue citoyenne américaine, la publication de Les origines du totalitarisme en 1951, qui n'apparaît que vingt ans après en France, marque le début de sa renommée. Dès 1955, elle donne, dans diverses universités américaines, des conférences, qui seront reprises dans ses différents ouvrages : La crise de la cuture (1961), La Condition de l'homme moderne (1958) et L'Essai sur la révolution. Elle est, jusqu'à sa mort, professeur à la New School for Social research de New York. Hannah Arendt meurt à New York en 1975. Son dernier livre, resté inachevé, La vie de l'esprit, est publié après sa mort, en 1978.

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Karl Jaspers (1883-1969)

"Ces essais sur la religion chez les intellectuels, l'intérêt des philosophes pour la politique, la philosophie de l'existence et l'existentialisme français, Heidegger "le renard", ou encore l'antistalinisme américain, témoignent de la réflexion que, toute sa vie, Hannah Arendt a menée sur les questions du politique, de la modernité et de la condition humaine.

Qu'est-ce que la philosophie de l'existence ?

Notes de lecture

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Martin Heidegger (1889-1976)

"La philosophie de l'existence a une histoire au moins centenaire. Elle a débuté avec le vieux Schelling et avec Kierkegaard, elle s'est développée avec Nietzsche (...) elle a déterminé l'essentiel de la pensée de Bergson et de ce que l'on appelle la philosophie de la vie (Lebensphilosophie), avant d'atteindre finalement, dans l'Allemagne de l'après-guerre, avec Scheller, Heidegger et Jaspers, à une conscience non encore égalée de ce qui est réellement en jeu dans la philosophie moderne." (p. 155)

H.A. revient sur la généalogie du terme "existence" : ce terme a désigné tout d'abord l'Etre de l'homme, indépendamment de toutes les qualités et aptitudes de l'individu décelables par la psychologie.

Ce n'est pas un hasard, explique H.A. si le mot "être" a été remplacé par le mot "existence". Ce changement terminologique cache, selon elle, un des problèmes fondamentaux de la philosophie moderne.

La philosophie de Hegel, "dernier mot de la philosophie occidentale" affirme l'identité de la pensée et de l'être. Les philosophes qui ont succédé à Hegel se sont définis par rapport à lui, comme des "épigones", dans la mesure où ils cherchent à reconstruire l'unité de la pensée et de l'être : Karl Marx, ou comme des rebelles. : Sören Kierkegaard."

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Edmund Husserl (1859-1938)

La tentative de reconstruction phénoménologique

"Husserl a cherché à reconstituer la relation séculaire entre l'être et la pensée qui avait garanti à l'homme sa demeure dans le monde par le biais de la structure intentionnelle de la conscience." (p. 157)

"Le grand problème de la pensée moderne qui se reflète dans la peinture, la littérature et le théâtre est l'effroi philosophique (l'expérience de l'absurde) que suscitent l'existence des choses, indépendamment de leur définition et de leur fonction."

Note : On peut penser, par exemple  à l'oeuvre du peintre Magritte et au théâtre de Ionesco (Les chaises) et en littérature au roman de Jean-Paul Sartre, La Nausée et le passage sur la racine du marronnier.

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Dans ce célèbre passage de La Nausée, le narrateur, Antoine Roquentin, évoque l'expérience de l'existence comme pure contingence (ce qui est pourrait ne pas être) et de la gratuité (ce qui est n'a aucun fondement nécessaire). Cette expérience de la contingence de l'être donne le tournis et provoque la  nausée.

"La version propre à Sartre de l'absurdité de l'existence, la contingence, est parfaitement illustrée dans le chapitre de La Nausée qui est publié dans le dernier numéro de la Partisan Review sous le titre "The Root of the Chestnut Tree". Tout ce qui existe, autant qu'on puisse en juger, n'a pas la moindre raison d'être. C'est simplement de trop, superflu. Le fait que je sois incapable d'imaginer un monde dans lequel il n'y aurait non pas trop de choses mais rien, montre l'impuissance et le désespoir de l'homme éternellement empêtré dans son existence." (Hannah Arendt, La philosophie de l'existence et autres essais, "L'existentialisme français", PBP, 2005, p. 207)

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Jean-Paul Sartre (1905-1980)

"Donc j'étais tout à l'heure au jardin public. La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination.
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Ça m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces dernier jours, je n'avais pressenti ce que voulait dire « exister». J'étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je disais comme eux « la mer est verte ; ce point blanc là-haut, c'est une mouette », mais je ne sentais pas que ça existait, que la mouette était une « mouette-existante » ; à l'ordinaire, l'existence se cache. Elle est là, autour de nous, en nous, elle est nous, on ne peut pas dire deux mots sans parler d'elle et, finalement, on ne la touche pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien, j'avais la tête vide, ou tout juste un mot dans la tête, le mot « être ». Ou alors, je pensais... comment dire? Je pensais l'appartenance, je me disais que la mer appartenait à la classe des objets verts ou que le vert faisait partie des qualités de la mer. Même quand je regardais les choses, j'étais à cent lieues de songer qu'elles existaient : elles m'apparaissaient comme un décor. Je les prenais dans mes mains, elles me servaient d'outils, je prévoyais leurs résistances. Mais tout ça se passait à la surface. Si l'on m'avait demandé ce que c'était que l'existence, j'aurais répondu de bonne foi que ça n'était rien, tout juste une forme vide qui venait s'ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà: tout d'un coup, c'était là, c'était clair comme le jour : l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l'existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s'était évanoui : la diversité des choses, leur individualité n'était qu'une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre - nues, d'une effrayante et obscène nudité. [...]
J'étais là, immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais, au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d'apparaître; je comprenais la Nausée, je la possédais. À vrai dire je ne me formulais pas mes découvertes. Mais je crois qu'à présent, il me serait facile de les mettre en mots. L'essentiel c'est la contingence. Je veux dire que, par définition, l'existence n'est pas la nécessité. Exister, c'est être là, simplement; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça. Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi. Or, aucun être nécessaire ne peut expliquer l'existence : la contingence n'est pas un faux semblant, une apparence qu'on peut dissiper; c'est l'absolu, par conséquent la gratuité parfaite. Tout est gratuit, ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu'on s'en rende compte, ça vous tourne le coeur et tout se met à flotter."
 
Jean-Paul Sartre, La Nausée (1938)
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"La phénoménologie permet de reconstituer "le monde brisé" à partir de la conscience dans la mesure où le monde perdrait son caractère de contingence (qui est en même temps son caractère de réalité) et qu'il n'apparaîtrait plus comme un monde donné d'avance à l'homme, mais comme un monde créé par lui. (p. 158)
Selon H.A., la phénoménologie de Husserl est une tentative "néo classique" de créer magiquement une "nouvelle patrie" dans ce monde devenu absurde et inquiétant.
Mais l'apport décisif de Husserl à la philosophie moderne est de l'avoir arrachée à l'historicisme : "L'insistance de Husserl sur "les choses en tant que telles" et son souci de séparer de sa genèse le contenu phénoménal d'un événement, a eu un effet libérateur dans la mesure où l'homme lui-même, et non pas le déroulement naturel, biologique ou psychologique dans lequel il est impliqué, a pu devenir le sujet de la philosophie.
Cette libération de la philosophie, cet acte quasi négatif dont Husserl, dépourvu du moindre sens de l'histoire, n'a jamais eu réellement conscience, a produit son effet. Elle est devenue bien plus essentielle que la philosophie positive de Husserl par laquelle il cherche à nous rassurer - ce que l'ensemble de la philosophie moderne n'a pu faire - sur le fait que l'homme est contraint de dire oui à un être qu'il n'a pas créé et qui lui est, de par son essence, étranger." (p. 161)
 
La destruction par Kant du vieux monde et l'appel de Schelling pour un monde nouveau
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Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775-1854)
 
"Le mot existence, dans le sens moderne du terme, apparaît à ma connaissance pour la première fois dans le dernier travail de Schelling. Schelling savait exactement contre quoi il se rebellait lorsqu'il opposait à la "philosophie négative", à la philosophie de la pensée pure, la "philosophie positive" qui part de "l'existence" qu'elle n'a débord que comme essence pure". Il sait que le philosophe a ainsi pris congé de la "vie contemplative" ; il sait que c'est "(le) Moi qui a donné le signal du changement de direction", parce que la philosophie de la pensée pure, dans son échec à "expliquer l'arbitraire des événements et la réalité des choses" a conduit le Moi vers le désespoir absolu. L'irrationalisme moderne dans son ensemble, toute l'hostilité moderne à l'égard de l'esprit et de la raison, trouve son fondement dans ce désespoir." (p. 162)
 
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Sören Kierkegaard (1813-1855)
 
La naissance du soi : Kierkegaard
 
"Avec Kierkegaard débute la philosophie moderne de l'existence. Nul philosophe de l'existence chez lequel on ne pourrait démontrer son influence. Comme on le sait, Kierkegaard prend pour point de départ une critique de Hegel (et, pourrait-on ajouter, un silence de Schelling dont il connaissait les conférences tardives). Au système hégélien qui prétendait saisir et expliquer le "tout", il oppose "l'unique", l'homme individuel pour lequel il ne se trouve ni place ni sens dans ce tout dirigé par l'esprit du monde. Autrement dit, Kierkegaard part de l'abandon de l'individu dans un monde totalement expliqué. Le rapport de l'individu à ce monde expliqué est sans cesse contradictoire parce que son "existence", c'est-à-dire le pur fait qu'il existe dans toute la dimension du hasard (que je sois justement moi et non un autre et que je sois au lieu de ne pas être) ne peut ni être prévu par la raison, ni être dissout par celle-ci en un pur pensable." (p. 173)
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Le soi comme être et néant : Heidegger
 
"L'entreprise de Heidegger d'établir, malgré et contre Kant, une ontologie, a conduit à un profond bouleversement de la terminologie philosophique en cours. C'est pour cette raison que Heidegger paraît toujours à première vue, bien plus révolutionnaire que Jaspers ; cette apparence terminologique a beaucoup nui à l'exacte appréciation de sa philosophie. Il dit explicitement qu'il voulait fonder à nouveau une ontologie, ce qui ne signifie rien d'autre que l'intention de revenir sur la destruction entreprise par Kant du concept antique de l'être. Il n'y a aucune raison de ne pas le prendre au sérieux, même si l'on pense, en fin de compte, que l'ontologie, dans le sens traditionnel, ne saurait être rétablie à partir des contenus issus de la révolte à l'égard de la philosophie." (p. 179)
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Indications de l'existence humaine : Jaspers
 
"D'un point de vue historique, il aurait été plus exact de commencer la discussion sur l'actuelle philosophie avec Jaspers. La Psychologie des conceptions du monde, parue pour la première fois en 1919, est sans aucun doute le premier livre de la "nouvelle" école. A un tel commencement s'opposait non seulement le fait que le grand Philosophie de Jaspers (en trois volumes) est paru environ cinq ans après Etre et Temps (Sein und Zeit) mais également celui, plus important, que la philosophie de Jaspers n'est pas véritablement achevée et qu'elle est en même temps bien plus moderne. Moderne n'a pas un autre sens ici que de permettre à la pensée philosophique actuelle de trouver directement des points d'accroche. De tels points d'accroche existent naturellement aussi chez Heidegger ; mais ils ont ceci de particulier de ne pouvoir conduire qu'à des polémiques ou de provoquer une radicalisation du projet heideggerien - comme par exemple dans l'actuelle philosophie française. En d'autres termes, soit Heidegger a dit son dernier mot sur l'état de la philosophie actuelle, soit il lui faudra rompre avec sa propre philosophie. Tandis que Jaspers, sans une telle rupture, fait partie de la philosophie actuelle, philosophie qu'il développera et dont il orientera de façon déterminante la discussion.
 
Jaspers a accompli la rupture avec la philosophie traditionnelle dans la Psychologie des conceptions du monde où il relativise tous les systèmes philosophiques en les présentant comme des constructions mythologisantes dans lesquelles l'homme cherche refuge pour fuir les véritables questions de son existence. les conceptions du monde qui, en effet, prétendent avoir saisi le sens de l'être, les systèmes, comme "doctrines élaborée d'un tout", sont pour Jaspers des "boîtes" qui coupent court à l'expérience des "situations-limites" et procurent à l'âme une paix qui est fondamentalement non philosophique. Jaspers cherche, à partir des situations-limites, à esquisser un nouveau type de pratique philosophique en invoquant Nietzsche et Kierkegaard ; cette pratique philosophique ne vise pas, dans un premier temps, à enseigner, mais insiste sur sa volonté "d'ébranler sans cesse, d'en appeler à sa propre force vitale et à celle de l'autre". C'est ainsi que Jaspers se place dans la révolte contre la philosophie qui fonde la philosophie récente. Il cherche à dissoudre la philosophie dans les philosophies et à trouver des voies qui permettent de communiquer les "résultats" philosophiques de telle sorte qu'ils perdent leur caractère de résultats." Un des problèmes centraux de cette philosophie est donc la question de la communication en tant que telle." (p. 192)
 
 

 

 

 

 

 

 

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