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Penser hors du cadre : les présupposés dans les sujets  de dissertation de philosophie

Il est important de ne pas prendre les sujets de philosophie (de même  que les discours des hommes et des femmes politiques, les publicités, les analyses des "experts", les questions posées dans les sondages d'opinion, etc.) pour "argent comptant" et d'en analyser, voire d'en critiquer les "présupposés".

Voici ce qu'écrit, à ce propos, Oswald Ducrot dans Dire et ne pas dire, "la notion de présupposition, l'acte de présupposer", principes de sémantique linguistique (Herman, collection savoir, deuxième édition corrigée et augmentée, 1980, p.94-95) :

"Le rapport, publié il y a quelques années, du jury d'un concours de grande école fournit un bon exemple de cette création de "pseudo-évidences de discours", par la présupposition. Le sujet de l'épreuve de philosophie était le suivant : "La justice a-t-elle pour fonction de compenser les inégalités naturelles ?" L'intention des examinateurs, en formulant ainsi la question, était d'inciter les candidats à discuter la notion même d'inégalité naturelle (...) Comme écrit le rapporteur, il s'agissait de "provoquer" les candidats. Provocation, malheureusement sans effet sur les intéressés. Tout en sachant cette notion d'inégalité naturelle contestable, la plupart se sont contentés de présenter, dans l'introduction, quelques réserves ; mais ils ont cru nécessaire ensuite, pour traiter le sujet, de faire comme si, à un certain point de vue, il y avait de telles inégalités, et de chercher quelle est la fonction de la justice à leur égard. Cette résignation des candidats poursuit Oswald Ducrot, qui a déçu le jury nous semble illustrer assez clairement le pouvoir des présupposés. Car la question, comportant l'expression "les inégalités naturelles", devait nécessairement, vu la présence d'un article indéfini (des), introduire le présupposé "Il y a des inégalités naturelles". Et il devenait prévisible que cette existence apparaîtrait à de nombreux candidats comme la charte même du discours qui leur était imposé : pour eux, leur copie ne serait réponse à la question posée que si elle admettait l'existence d'inégalités naturelles. D'où l'idée qu'on ne pouvait pas, dans le cadre de l'examen, mettre en cause cette idée, et qu'elle devait, le temps au moins d'une copie, jouer le rôle d'une évidence. Ce que les examinateurs demandaient en fait aux candidats, c'était de mettre en pratique la conception socratique de la philosophie, comme subversion du discours naïf. Mais un candidat peut-il se représenter un sujet d'examen comme un discours naïf ?"

Lire également à ce sujet Henri Pena Ruiz, Méthodologie philosophique, maîtrise de la dissertation, Bordas 1978

Présupposé : ce qui est supposé pour qu'un énoncé soit possible. affirmation (thèse) implicite dont un jugement tient son existence. L'explicitation des présupposés d'un sujet (ou d'un énoncé quelconque) constitue une des démarches fondamentales de la réflexion philosophique. (Henri Pena Ruiz, ouvrage cité, p. 229)

"Il faut de manière générale effectuer une caractérisation critique de la question avant de "répondre", car une réponse hâtive, sans étude préalable, engagerait d'emblée la réflexion dans une acceptation naïve de la formulation proposée. Il est bien connu maintenant que la manière de poser la question conditionne le type de réponse, prédéfinit en quelque sorte des registres, les domaines, et même les références obligées de la future réponse. L'examinateur sera donc attentif à la manière dont le candidat aura étudié l'énoncé du sujet, le libellé de la question, afin de poser non des réponses, mais des conditions critiques dans lesquelles on propose un certain type de réponses. Les sondages d'opinion, les référendums, sont là pour nous montrer le caractère souvent orienté des questions. Accepter la question telle quelle, c'est souvent accepter un certain type de réponse (la question oriente la réponse.) (p.97)

H. Pena Ruiz met en évidence (p.97-98) les présupposés d' une question posée dans le cadre d'un sondage d'opinion : "Quel homme politique, parmi tous ceux qui suivent, vous semble avoir le plus d'avenir ?" ("la question n'est pas neutre, et y répondre sans autre forme de procès relève de la naïveté.")

Il analyse ensuite les présupposés d'une question plus directement philosophique : "L'éducation est-elle une dénaturation ?"

"Dénaturation implique processus de dégradation d'une nature, qui fonctionne comme référence par rapport à un processus (idée contenue dans la définition : "action de dénaturer"). Le processus est jugé, qualifié (disqualifié) par rapport à une norme dont on pose l'existence (présupposé central : il existe une nature humaine)"

Henri Pena Ruiz met en évidence la question critique : "Par quel paradoxe est-on conduit à faire de l'action éducative, théoriquement positive et constructive, un processus dégradant et négatif ?

Il y a, selon lui, deux implication possibles :

  • ou bien la nature, dont on pose la préexistence par rapport à l'éducation, est bonne ou innocente et l'éducation se règle sur elle et si elle ne le fait pas, elle constitue effectivement un processus négatif, une dénaturation. Connoté négativement, le mot dénaturation devient alors dégradation, déchéance.
  • ou bien la nature (toujours présupposée) est mauvaise, et l'éducation doit la corriger ; si elle le fait, elle est un processus positif, car la négation d'un mal est un bien. la dénaturation est alors connotée positivement ; elle est perfectionnement, redressement.

"Mais les deux solutions, poursuit Henri Pena Ruiz, quoique opposées, relèvent d'un même présupposé (la préexistence d'une nature). Si l'on problématise ces présupposés, notamment à la lumière des sciences humaines, on est amené du même coup à remettre en question une certaine présentation de la question de l'éducation, puisqu'il apparaît alors inutile et même impossible de parler de "dénaturation" (ou d'absence de dénaturation). cette problématisation exige du même coup une refonte de la question. Le statut de l'éducation est en jeu, puisqu'il s'agit de savoir si l'éducation a uniquement un rôle correcteur (redresser les mauvaises inclinations) ou adjuvant (aider la nature à se manifester), ou bien si elle a un rôle constitutif de formation (le cas des enfants sauvages). La formulation de la question renvoie donc à des présupposés très nets, que l'on peut formuler ainsi :

I. Il existe une nature prédéfinie

II.

a) cette nature est bonne

b) cette nature est mauvaise

De ces deux niveaux de présupposés découlent quatre thématisations possibles du statut de l'éducation :

  • L'éducation réglée sur la nature est "bonne"
  • L'éducation qui contredit la nature est mauvaise
  • L'éducation réglée sur la nature est mauvaise (laisser-aller)
  • L'éducation qui contredit la nature est bonne (correction)

Conclusion : "Il est bien entendu qu'une tentative de réponse qui ne partirait pas d'une élucidation préalable des présupposés (...) serait d'avance condamnée à une approche partielle et contestable." (p.99)

Exercices :

Travailler sur les présupposés d'un sujet de dissertation

Présupposé : supposition préalable, hypothèse admise comme point de départ de la réflexion. certains sujets ne présupposent aucune réponse, ils sont "neutres", ouverts.

Exemple : Qu'est-ce que le juste ?

Il s'agit de définir le juste.

D'autres, au contraire, dans la manière dont ils sont formulés présupposent déjà certains éléments de réponse :

Exemple : Suffit-il d'obéir aux lois pour être juste ?
 
Il s'agit de savoir ce qui est juste, mais la question contient déjà une réponse : la formulation présuppose qu'être juste consiste en effet à obéir aux lois, mais demande si ce n'est que cela ou bien autre chose qui viendrait en plus.

Autres exemples de présupposés dans des sujets de dissertation :

A-t-on le droit de refuser la vérité?
présupposé = la vérité existe.
 
Doit-on renoncer aux passions ?
présupposé = on est capable de porter un jugement sur les passions et de s'en dégager.

A noter que toutes les questions en "doit-on" ou "faut-il" présuppose qu'on peut le faire.

A quelles conditions est-on un homme libre ?
présupposé = on peut être libre et il y a des conditions à la liberté.
 
Faut-il aimer la vérité?
présupposé = on peut aimer la vérité.
 
(source : le blog terminale littéraire)
 
Pour éviter le hors-sujet, il faut analyser (et au besoin critiquer) les présupposés. C'est-à-dire ce qu'on admet déjà comme vrai.
 
Exercice 1 :
 
Les sujets suivants contiennent-ils un présupposé ? Si c'est le cas, formulez-le :
  • La loi est-elle toujours au service des plus faibles ?
  • Être libre, est-ce faire ce qui nous plaît ?
  • L'obéissance s'oppose-t-elle nécessairement à la liberté ?
  • Faut-il être libre pour être heureux ?
  • Le bonheur n'est-il qu'une accumulation de plaisirs ?
  • Pour être moral, faut-il écouter sa raison ou sa sensibilité ?
  • La science a-t-elle le monopole de la vérité ?
  • Penser librement, est-ce penser n'importe quoi ?
  • L'esprit est-il plus libre que le corps ?
  • Peut-on être libre sans être raisonnable ?

Exercice 2 :

Pour les sujets de la liste précédente qui contiennent un présupposé, construisez un plan dont la dernière partie est une question qui le remet en cause.

(source : site de l'académie d'Amiens)

 

 

 

 
 
 
 
 

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