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Bac Philo 2017, séries technologiques, commentaire d'un texte de Durkheim ("On voit à quoi se réduirait l'homme si...")

David Émile Durkheim, né le  à Épinal et mort le  à Paris,  est un sociologue français considéré comme l'un des fondateurs de la sociologie moderne.

"On voit à quoi se réduirait l’homme, si l’on en retirait tout ce qu’il tient de la société : il tomberait au rang de l’animal. S’il a pu dépasser le stade auquel les animaux se sont arrêtés, c’est d’abord qu’il n’est pas réduit au seul fruit de ses efforts personnels, mais coopère régulièrement avec ses semblables ; ce qui renforce le rendement de l’activité de chacun. C’est ensuite et surtout que les produits du travail d’une génération ne sont pas perdus pour celle qui suit. De ce qu’un animal a pu apprendre au cours de son existence individuelle, presque rien ne peut lui survivre. Au contraire, les résultats de l’expérience humaine se conservent presque intégralement et jusque dans le détail, grâce aux livres, aux monuments figurés, aux outils, aux instruments de toute sorte qui se transmettent de génération en génération, à la tradition orale, etc. Le sol de la nature se recouvre ainsi d’une riche alluvion qui va sans cesse en croissant. Au lieu de se dissiper toutes les fois qu’une génération s’éteint et est remplacée par une autre, la sagesse humaine s’accumule sans terme, et c’est cette accumulation indéfinie qui élève l’homme au-dessus de la bête et au-dessus de lui-même. Mais, tout comme la coopération dont il était d’abord question, cette accumulation n’est possible que dans et par la société."

DURKHEIM, Education et sociologie (1922)

Se poser les questions suivantes :

1) De quoi parle ce texte ?

2) Quelle est la thèse de l'auteur ?

3) Quels sont ses arguments ?

4) Quels exemples donne-t-il ?

5) Pourquoi et comment, selon Durkheim, l'homme a-t-il pu dépasser le stade auquel les animaux se sont arrêtés ?

6) Expliquer : "le sol de la nature se couvre ainsi d'une riche alluvion qui va sans cesse en croissant"

Le thème du texte : la différence entre l'homme et l'animal

La thèse de l'auteur :

Si l'homme a pu dépasser le stade auquel les animaux se sont arrêtés, c'est d'une part parce qu'il coopère avec ses semblables et d'autre part parce que le savoir accumulé se transmet de génération en génération.

Les  termes clés du texte sont "société", "coopération", "transmission", accumulation

Ses arguments :

1. l'homme n'est pas réduit à ses efforts personnels, mais coopère régulièrement avec ses semblables. (la coopération)

2. Cette coopération renforce le rendement de l'activité de chacun. (avantages de la coopération)

3. Les produits du savoir et du travail humain se transmettent d'une génération à l'autre. (la transmission)

4. Presque rien ne survit, au contraire de ce qu'un animal a pu apprendre au cours de son existence individuelle.

5. Les résultats de l'expérience humaine se conservent intégralement dans les moindres détails.

6. La conservation de l'expérience humaine s'effectue grâce aux livres, aux monuments portant des inscriptions ("figurés"), aux outils, aux instruments de toutes sortes.

7. La culture enrichit sans cesse la nature.

8. La sagesse humaine s'accumule sans terme.

9. Cette accumulation indéfinie élève l'homme au-dessus de la bête et au-dessus de lui-même.

10. La coopération entre les hommes et l'accumulation de l'expérience humaine n'est possible que dans et par la société.

Ce texte évoque la différence entre l'homme et l'animal. L'auteur soutient que si l'homme a pu dépasser le stade auquel les animaux se sont arrêtés, c'est d'une part parce qu'il coopère avec ses semblables et d'autre part parce que le savoir accumulé se transmet de génération en génération.

Emile Durkheim met en évidence l'importance de la société dans le processus d'hominisation, aussi bien sur le plan individuel que sur le plan collectif. L'homme est un animal social, il n'existe, selon lui que dans et par la société. Dans un passage qui précède ce texte, Durkheim explique à quoi se réduirait l'homme si "on lui retirait tout ce qui tient à la société" : "il tomberait au rang de l'animal".

On sait, par l'exemple des "enfants sauvages" analysé par Lucien Malson que l'homme à l'état sauvage n'est ni un animal ni un homme, mais un "monstre".

Les animaux, dès la naissance, ont en eux les capacités de s'adapter rapidement à leur environnement. Le petit homme au contraire est un "animal inachevé" ; il ne fait presque rien par instinct. Il est complètement dépendant de ses parents, en particulier de sa mère, pendant de nombreuses années et a besoin d'un long apprentissage.

Durkheim explique que l'homme a réussi à dépasser le stade auquel les animaux se sont arrêtés grâce à la coopération avec ses semblables. Cette coopération existe également dans certaines sociétés animales, par exemple chez les fourmis et chez les abeilles, ce qui leur permet de réaliser des "artefacts" (ruches, fourmilières) ; c'est ce même esprit de coopération qui permet aux hommes de réaliser des objets artificiels (bâtiments, routes...) qu'aucun être humain pris isolément ne serait capable de produire.

Mais, ajoute Durkheim, "c'est ensuite et surtout" que les produits du travail d'une génération ne sont pas perdus pour celle qui suit". L'auteur insiste ici sur une deuxième caractéristique de la culture humaine, après la coopération et qui lui est spécifique : la transmission.

Les animaux possèdent à la naissance dans leur constitution corporelle presque tout ce qui leur est nécessaire pour s'adapter à leur environnement. L'apprentissage s'effectue par imitation et porte sur des conduites très spécifiques. 

"Alors que presque rien ne peut lui survivre de ce qu'un animal a pu apprendre au cours de son existence individuelle, les résultats de l'expérience humaine se conservent presque intégralement dans les moindres détails" : la différence entre l'homme et l'animal réside essentiellement pour Durkheim dans le fait que l'expérience humaine se transmet de génération en génération. Selon lui, cette transmission est rendu possible par le fait que l'homme a inventé des moyens pour transmettre cette expérience : tradition orale et écrite, monuments portant des inscriptions, outils, instruments de toute sorte...

Le point commun entre ces différents moyens de transmission est le fait qu'ils sont en rapport étroit avec le langage articulé (l'outil étant une sorte de signe matérialisé) ; c'est le langage, phénomène éminemment social, qui permet la transmission au sein de l'espèce humaine. Comme l'a expliqué Ferdinand de Saussure (Cours de Linguistique générale, 1922), le langage, en tant que faculté ou aptitude à constituer un système de signes, instaure la langue dont la dimension collective préexiste à la parole individuelle et la rend possible.

Le langage permet à l'homme d'ajouter à la nature des savoirs et des savoir-faire et de les transmettre d'une génération à l'autre d'une manière cumulative.

Durkheim explique que le savoir humain, contrairement aux savoir-faire des animaux "va sans cesse en croissant". Selon Marx, ce qui distingue l'abeille la plus habile de l'architecte le plus maladroit, c'est le fait que l'abeille construit toujours sa ruche de la même façon. Il n'y a pas d'histoire de l'architecture des abeilles. On observe en effet une certaine invariance dans le comportement des animaux. Les animaux n'ont pas d'histoire, alors que l'homme invente sans cesse de nouvelles techniques, produit de nouvelles oeuvres d'art, fait sans cesse de nouvelles découvertes.

Les savoirs techniques et scientifiques se transmettent de génération en de génération, mais les hommes les modifient sans cesse. Ils ne se contentent pas de reproduire à l'identique des objets préexistants, ils les transforment, les adaptent, les perfectionnent sans cesse. Durkheim donne l'exemple de ces prolongements de la main humaine que sont les outils qui n'ont fait qu'évoluer depuis l'âge de pierre et l'époque de "l'homo faber".

Selon la définition d'Aristote, l'homme est "animal parlant "(zoon logikon), un animal doué de raison, de parole, de pensée. Le langage est une faculté propre à l'homme. Inversement, comme l'a montré Descartes dans Le Discours de la Méthode, les animaux qui disposent d'organes phonatoires comme les perroquets, reproduisent les sons du langage humain, mais sans les comprendre. Ils ne font qu'imiter les sons qu'ils entendent. Ils ont donc un langage, mais pas de pensée.

Le langage animal est inné, alors que le langage humain est acquis. Les animaux n'ont pas besoin d'apprendre à communiquer avec leurs congénères. Ils le font spontanément, naturellement, dès leur plus jeune âge, par instinct. Un langage naturel, celui des animaux, est étroitement lié aux besoins : chez les abeilles, l'éclaireuse ne peut transmettre que des informations concernant la direction, la hauteur et la distance d'une source de miel, alors qu'un langage artificiel, comme le langage humain, est transmis par l'éducation et par la culture et n'est pas rivé aux besoins et  à l'instinct : le langage humain est capable de transmettre toutes sortes d'idées. L'enfant apprend à parler grâce à l'éducation transmise par ses proches, ses parents, ses éducateurs. Comme le montre l'exemple des enfants sauvages, un enfant sans éducation ne saura jamais parler.

Durkheim établit une relation entre le langage, la culture et l'idée de progrès : les hommes font des progrès car ils disposent d'un langage conventionnel qu'ils peuvent modifier à leur gré, en inventant de nouveau mots. Il y a une histoire de la pensée, car il y a sans cesse de nouveau mots qui apparaissent. Le langage mathématique a permis à l'homme de "se rendre comme maître et possesseur de la nature".

Le langage n'est pas spécifiquement lié à un organe spécialisé. A la différence du langage animal, le langage humain n'est pas inné, mais acquis. La dimension culturelle du langage renvoie à une faculté proprement humaine : la conscience, l'esprit et explique que l'homme a une Histoire.

Le sol de la nature se recouvre ainsi d’une riche alluvion qui va sans cesse en croissant : Durkheim compare la culture humaine à une "riche" alluvion, "riche", c'est-à-dire fertile. Une alluvion (du latin alluvio (ad- et luere), « inondation ») est un dépôt de débris (sédiments), tels du sable, de la vase, de l'argile, des galets, du limon ou des graviers, transportés par de l'eau courante. Les alluvions peuvent constituer des plaines alluviales très fertiles. C'est une ressource importante d'éléments nutritifs, pour les végétaux. Il en est ainsi par exemple du Nil, dont les crues déposaient des tonnes d'alluvions et rythmaient la vie agricole de l'Ancienne Égypte. C'est une des raisons principales de l'essor des civilisations de l'Égypte antique. la culture est à la nature ce qu'une alluvion est à la terre, elle s'y ajoute de l'extérieur et la fertilise.

Renan a dit que l'humanité était composée de plus de morts que de vivants" et Bernard de Chartres que nous étions "des nains perchés sur les épaules de géants". L'expérience des hommes qui nous ont précédés ne s'éteint pas à leur mort, elle subsiste sous forme d'outils, de paroles orales ou écrites, de monuments et elle s'accumule "sans terme", il n'y a pas de bornes à l'accumulation du savoir et du savoir-faire humain. Les scientifiques feront toujours de nouvelles découvertes, observeront de nouvelles planètes, perceront de nouveaux mystères. ,

Selon Durkheim, plus encore que la coopération et la transmission, "c'est cette accumulation indéfinie qui élève l'homme au-dessus de la bête".

Durkheim conclut en affirmant que cette accumulation n'est possible que dans et par la société. L'homme est avant tout un animal social, un "être de relation", dit Saint-Exupéry. C'est la vie en société qui permet la mise en oeuvre des trois principaux facteurs de l'hominisation, selon Durkheim : la coopération, la transmission et l'accumulation.

Note : Selon André Leroi-Gourhan, l’humain est essentiellement et dès l’origine un être technique, dont le rapport au milieu est médiatisé par des organes artificiels, et les grandes étapes de l’hominisation peuvent être globalement associées à des phases successives d’ « externalisation », d’abord du squelette (silex taillés, leviers, etc.), puis de la force musculaire et thermique (machines motrices), enfin du système nerveux (informatique, réseau, numérique). Ainsi l’homme est cette espèce dont la voie évolutive originale consiste à s’articuler toujours davantage à des dispositifs techniques extérieurs, au travers desquels se configurent et se prolongent ses fonctions internes ou propres : il est donc depuis toujours un être « augmenté » par son extériorisation artificielle. Sur le plan plus spécifiquement cognitif, c’est l’histoire du langage qui peut être également interprétée selon un processus d’externalisations successives, qui détermine en profondeur l’évolution de la pensée : dès le départ, la cognition humaine se constitue dans et par le langage oral, qui représente la première extériorisation, originaire et constituante, de la pensée ; la pensée humaine est ensuite profondément transformée par le passage de l’oralité à l’écriture, deuxième phase décisive de l’extériorisation de la mémoire et de l’activité symbolique, que l’anthropologue Jack Goody avait associée à l’apparition d’une nouvelle raison « graphique » ; vient ensuite le développement de l’imprimerie, qui approfondit et démultiplie les possibilités ouvertes par l’écriture manuscrite, inaugurant les transformations profondes de l’époque moderne (humanisme, science moderne, etc.) ; la fin du XXe siècle apparaît enfin comme l’époque de la numérisation généralisée de la mémoire humaine, et le réseau Internet peut être ainsi conçu analogiquement comme une sorte de système nerveux mondial extériorisé.

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