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Question de corpus, le théâtre, texte et représentation (Jarry, Sartre, Camus, Ionesco) I
Quelles figures de roi ces quatre extraits proposent-ils ?

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation.
    Textes : 
    Texte A - Alfred JARRY, Ubu Roi, acte Ill, scènes 3 et 4, 1888
    Texte B - Jean-Paul SARTRE, Les Mouches, Acte II, scènes 3 et 4, 1943
    Texte C - Albert CAMUS, Caligula, acte II, scène 5, 1944
    Texte D - Eugène IONESCO, Le Roi se meurt, 1962.

Texte A : Alfred JARRY, Ubu Roi, acte Ill, scènes 3 et 4, 1888.

[La scène se passe dans une Pologne imaginaire. Poussé par l'ambition de sa femme, le Père Ubu fomente une conspiration contre le roi Venceslas. Parvenu à ses fins, et une fois couronné, Ubu fait régner la terreur.]

ACTE III, SCÈNE III

Une maison de paysans dans les environs de Varsovie.
Plusieurs paysans sont assemblés.

UN PAYSAN, entrant : — Apprenez la grande nouvelle. Le roi est mort, les ducs aussi et le jeune Bougrelas s'est sauvé avec sa mère dans les montagnes. De plus, le Père Ubu s'est emparé du trône.
UN AUTRE : — J'en sais bien d'autres. Je viens de Cracovie1, où j'ai vu emporter les corps de plus de trois cents nobles et de cinq cents magistrats qu'on a tués, et il parait qu'on va doubler les impôts et que le Père Ubu viendra les ramasser lui-même.
TOUS : — Grand Dieu ! qu'allons-nous devenir ? le Père Ubu est un affreux sagouin et sa famille est, dit-on, abominable.
UN PAYSAN : — Mais, écoutez : ne dirait-on pas qu'on frappe à la porte ?
UNE VOIX, au-dehors : — Comegidouille2 ! Ouvrez, de par ma merdre, par saint Jean, saint Pierre et saint Nicolas ! ouvrez, sabre à finances, corne finances, je viens chercher les impôts !
La porte est défoncée, Ubu pénètre suivi d'une légion de Grippe-Sous.

SCÈNE IV

PERE UBU : — Qui de vous est le plus vieux ? (Un paysan s'avance.) Comment te nommes-tu ?
LE PAYSAN : — Stanislas Leczinski.3
PERE UBU : — Eh bien, comegidouille, écoute-moi bien, sinon ces messieurs te couperont les oneilles4. Mais, vas-tu m'écouter enfin ?
STANISLAS : — Mais Votre Excellence n'a encore rien dit.
PERE UBU : — Comment, je parle depuis une heure. Crois-tu que je vienne ici pour prêcher dans le désert ?
STANISLAS : — Loin de moi cette pensée.
PERE UBU : — Je viens donc de te dire, t'ordonner et te signifier que tu aies à produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à phynances5. (On apporte le voiturin.)
STANISLAS : — Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à la Saint-Mathieu.
PERE UBU : — C'est fort possible, mais j'ai changé le gouvernement et j'ai fait mettre dans le journal qu'on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système, j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m'en irai.
PAYSANS : — Monsieur Ubu, de grâce, ayez pitié de nous. Nous sommes de pauvres citoyens.
PERE UBU : — Je m'en fiche. Payez.
PAYSANS : — Nous ne pouvons, nous avons payé.
PERE UBU : — Payez ! ou ji6 vous mets dans ma poche avec supplice et décollation du cou et de la tête ! Cornegidouille, je suis le roi peut-être !
TOUS : — Ah, c'est ainsi ! Aux armes ! Vive Bougrelas, par la grâce de Dieu, roi de Pologne et de Lithuanie !
PERE UBU : — En avant, messieurs des Finances, faites votre devoir.
(Une lutte s'engage, la maison est détruite et le vieux Stanislas s'enfuit seul à travers la plaine. Ubu reste à ramasser la finance.)

1. Ancienne capitale de Pologne.
2. Un des jurons ubuesques les plus violents. On peut y voir une composante sexuelle (dans le préfixe corne) et une composante digestive (gidouille) qui symbolisent les « appétits inférieurs » du personnage.
3. Nom authentique d'un roi de Pologne dont la fille (Marie) épousa Louis XV.
4. Déformation d'oreilles. Le mot appartient au vocabulaire ubuesque comme merdre.
5. Phynance est une invention orthographique que Jarry justifie en rapprochant le mot de physique.
6. Ji : je.

Texte B  : Jean-Paul SARTRE, Les Mouches, acte II, scènes 3 et 4, 1943

[L'histoire se passe dans la ville d'Argos. Egisthe, après avoir assassiné Agamemnon, et épousé Clytemnestre sa femme, a instauré un régime de terreur. Oreste, fils de la reine, revient quinze ans plus tard, suivi par Jupiter. Electre, sa sœur, traitée en esclave, incite le peuple à la révolte. Egisthe la chasse. Elle se cache avec Oreste dans le palais.]

SCÈNE III
EGISTHE, CLYTEMNESTRE, ORESTE et ELECTRE (cachés)

EGISTHE. [... ] — Je regrette d'avoir dû punir Électre.
CLYTEMNESTRE. — Est-ce parce qu'elle est née de moi ? II vous a plu de le faire, et je trouve bon tout ce que vous faites.
EGISTHE. — Femme, ce n'est pas pour toi que je le regrette.
CLYTEMNESTRE. — Alors pourquoi ? Vous n'aimiez pas Électre.
EGISTHE. — Je suis las. Voici quinze ans que je tiens en l'air, à bout de bras, le remords de tout un peuple. Voici quinze ans que je m'habille comme un épouvantail : tous ces vêtements noirs ont fini par déteindre sur mon âme.
CLYTEMNESTRE. — Mais, Seigneur, moi-même...
EGISTHE. — Je sais, femme, je sais : tu vas me parler de tes remords. Eh bien, je te les envie, ils te meublent la vie. Moi, je n'en n'ai pas, mais personne d'Argos n'est aussi triste que moi.
CLYTEMNESTRE. — Mon cher seigneur...
Elle s'approche de lui.
EGISTHE. — Laisse-moi, catin ! n'as-tu pas honte, sous ses yeux ?
CLYTEMNESTRE. — Sous ses yeux ? Qui donc nous voit ?
EGISTHE. — Eh bien, le roi. On a lâché les morts, ce matin.
CLYTEMNESTRE. — Seigneur, je vous en supplie... Les morts sont sous terre et ne nous gêneront pas de sitôt. Est-ce que vous avez oublié que vous-même inventâtes ces fables pour le peuple ?
EGISTHE. — Tu as raison, femme. Eh bien, tu vois comme je suis las ? Laisse-moi, je veux me recueillir.
Clytemnestre sort.

SCÈNE IV
EGISTHE, ORESTE et ELECTRE (cachés)

EGISTHE. — Est-ce là, Jupiter, le roi dont tu avais besoin pour Argos ? Je vais, je viens, je sais crier d'une voix forte, je promène partout ma grande apparence terrible, et ceux qui m'aperçoivent se sentent coupables jusqu'aux moelles. Mais je suis une coque vide : une bête m'a mangé le dedans sans que je m'en aperçoive. A présent je regarde en moi-même, et je vois que je suis plus mort qu'Agamemnon. Ai-je dit que j'étais triste ? J'ai menti. Il n'est ni triste ni gai, le désert, l'innombrable néant des sables sous le néant lucide du ciel : il est sinistre. Ah ! je donnerais mon royaume pour verser une larme !
Entre Jupiter. 

 

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