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Hélène Prigent, Mélancolie, Les métamorphoses de la dépression, Découvertes Gallimard, Réunion des musées nationaux. Cet ouvrage a été édité à l'occasion de l'exposition Mélancolie, Génie et folie en Occident (Paris, Grand Palais, 13 octobre 2004 - 16 janvier 2005)

 

La mélancolie hante toute l'Histoire culturelle de l'Occident. Hippocrate en fait l'une des humeurs du corps humain, Aristote s'interroge sur le rapport entre mélancolie et génie, la psychanalyse aujourd'hui en propose d'autres interprétations. Entre l'Antiquité et l'aube du XXIème siècle, de la "bile noire" qu'à l'origine elle désigne, la mélancolie s'est perpétuée sous d'autres noms : acedia, spleen, neurasthénie, dépression. D'illustres personnages ont souffert de cette "maladie sacrée".

 

La persistance du thème est illustré par l'abondante iconographie liée à la mélancolie, au coeur de laquelle se trouve la célèbre gravure de Dürer, Melancolia I."

 

Quel est le sens de cette persistance ? Que désigne-t-elle ? En quoi la mélancolie est-elle si intimement liée à la création et, en deçà, à l'imagination ?

 

La dépression, terme qui recouvre aujourd'hui celui de mélancolie, n'est que la patine d'un monument vieux de plus de deux mille ans, auquel chaque époque a apporté sa pierre. Ce qu'est la mélancolie, et qui affleure encore sous la persistance du mot, évoque une réalité complexe que seule l'histoire du mot et des différents sens qu'il a successivement pris éclaire.

 

Transmises au Moyen-âge occidental, la tradition grecque de la mélancolie et la tradition orientale de l'acedia font l'objet d'un long travail de réflexion morale. Sous la double tutelle de Saturne et de Satan, elles finissent par désigner les pires des maux qui peuvent s'abattre sur l'individu. 

 

Si, dans l'Antiquité, l'être humain est d'abord l'émanation d'une physis, le christianisme, en s'interrogeant sur la conscience de l'homme, a préparé le terrain de l'humanisme. En poursuivant le mouvement de subjectivation amorcé à la fin du Moyen-âge, la Renaissance renoue avec la tradition aristotélicienne selon laquelle le mélancolique est d'abord un homme de génie. Une oeuvre témoigne de ce renversement de perspective : la gravure de Dürer intitulée Melancolia I.

 

Avant même la fin du XVIème siècle, alors que la mode mélancolique fait chaque jour ou presque de nouveaux adeptes, des voix s'élèvent pour démythifier ses prestiges et dénoncer les méfaits qu'elle engendre. Au terme de cette évolution qui parcourt les XVIIème et XVIIIème siècle, la mélancolie a singulièrement changé de visage.

 

En valorisant l'individu sensible en marge de la société, en préférant les ressources de l'imaginaire à celles de la raison, en reconnaissant dans le fantastique un moyen d'expression original, les artistes romantiques renouent avec certains caractères de la mélancolie antique. Dans la figure de Satan ou dans des visions d'un érotisme exacerbé ; dans l'attention portée au cauchemars et l'exaltation de la folie, c'est même tout le vocabulaire de l'acedia qui réapparaît.

 

S'il a rétabli l'imagination dans le champ mélancolique, le romantisme n'en a pas moins éprouvé la perte du rapport de transcendance et le basculement de la mélancolie dans le temps : ce qui n'était encore qu'une figure de style au siècle des Lumières, sous les traits de la vanité, est devenu une réalité. Dans quel rapport désormais la mélancolie, privée de tout au-delà va-t-elle s'inscrire ?

 

En offrant un très large panorama de cette iconographie, depuis les stèles antiques jusqu'aux oeuvres de Dürer, Valentin, Goya, Delacroix, Friedrich, Munch, Redon, Hopper, Kiefer..., ce livre éclaire d'une lumière singulière l'histoire de la mélancolie et des attributs qui lui sont attachés.

 

 

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Aux représentations du tempérament mélancolique, la gravure de Dürer substitue une figure allégorique : la Mélancolie. Elle fixe aussi l'iconographie d'un sujet où l'individu est désormais au coeur de la Création.

 

"Melencolia I :

 

La scène se passe à l'extérieur, la nuit, sur un promontoire qui domine la mer et, au loin, une ville côtière. Même s'il est à l'air libre, le lieu est bâti et encombré, et l'on n'y trouve rien qui évoque la nature, ni herbe folle, ni arbre. Au contraire, il abrite une étrange construction sans fenêtres contre laquelle est appuyée une échelle. A son pied, une femme est assise. Richement vêtue, les cheveux dénoués surmontés d'une couronne, elle est immobile, et son dos a beau être doté de deux puissantes ailes, son corps est si massif qu'il semble incapable de s'envoler. La tête de la femme est appuyé sur son poing gauche, tandis que sa main droite tient un compas, mais ce n'est ni sur le compas, ni sur le livre à fermoir caché dans les replis de la robe que porte son regard. Il n'est pas non plus tourné vers les instruments de mesure accrochés aux parois de la construction - une balance, un sablier, un cadran solaire surmontant une cloche et une table de Jupiter -, ni sur les outils de géomètre ou d'architecte qui gisent épars sur le sol - l'embout d'un soufflet, des clous, une scie, une règle, un rabot, un trusquin, des tenailles, un marteau -, ni même sur les réalisations que représentent la sphère et le polyèdre, cette figuration du prisme. L'angelot juché sur une meule, occupé à griffonner sur une tablette d'écolier, et le chien endormi, animal de compagnie des mélancoliques et des érudits, ne retiennent pas davantage l'attention de la femme, pas plus que les étranges phénomènes qui apparaissent à l'horizon - une comète, un arc-en-ciel ou encore le passage d'un animal ressemblant à une chauve-souris et portant une bannière sur laquelle est inscrit, Melencolia I.

 

Si le regard est effectivement concentré comme l'indiquent les yeux ouverts, levés vers un ailleuirs invisible, il l'est sur quelque chose qui se trouve en dehors du champ de la gravure, à moins que ce regard tendu ne soit finalement absorbé qu'en lui-même, dans la réflexion. Le caractère énigmatique de la gravure n'a cessé de susciter des interprétations..." (pg. 45 et suiv.)


 

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Hélène Prigent travaille à la Réunion des musées nationaux. Ella a collaboré pendant un an à l'organisation de l'exposition Mélancolie. Génie et folie en Occident (Paris, Grand Palais, 13 octobre 2004 - 16 janvier 2005) auprès de Jean Clair. Elle est par ailleurs l'auteur, avec Pierre Rosenberg, de Chardin, la nature silencieuse, dans la colection Découvertes Gallimard (1999), de "J'ai voulu vouloir", Paul Gauguin (Editions La Martinière/Xavier Barral, collection Voix, 2003), elle a également collaboré au Journal de la France et des Français (Gallimard, collection Quarto, 2001) et au catalogue de l'exposition De Cézanne à Dubuffet. Collection Jean Planque (Editions Hazan, 2001)

 

 

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