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Jean de La Bruyère (1645-1696)

Après des études de Droit, La Bruyère s'inscrit au barreau mais plaide très peu. Pour s'assurer une rente, il s'achète alors une charge de trésorier à Caen. Il reçoit, en outre, la responsabilité d'éduquer le jeune Condé. Sa fréquentation quotidienne des "grands" et des gens de robe donne matière à la rédaction des Caractères. La première édition, qui date de 1688, cache, derrière une traduction de Théophraste, quelques remarques personnelles qui sont appréciées du public. Dès lors, en huit ans, neuf éditions se succèdent, dont une posthume. Il entre à l'Académie française en 1693. L'année suivante, il avait déjà livré quelques 1120 portraits et maximes. Les "traits" de caractère de La Bruyère sont le fruit d'un esprit sagace, critique et indépendant. Ses observations impitoyables sur la nature humaine, conservent une valeur intemporelle.
 
Source : Evene.fr



83 (VI)

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s'arrête, et l'on s'arrête ; il continue de marcher, et l'on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace.


Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.


Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre ; il dort peu, et d'un sommeil fort léger ; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus ; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement ; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis ; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé ; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur ; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre ; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent.


Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir ; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place ; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu ; il se replie et se renferme dans son manteau. Il n'y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu.


Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège ; il parle bas dans la conversation, et il articule mal ; libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre ; il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie : il n'en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre.



Cette page de Jean de la Bruyère, écrivain français du XVIIème siècle (le siècle de Louis XIV) est extraite des Caractères. Cette suite de portraits destinés à amuser, mais aussi à édifier le lecteur (visée apologétique), évoque des types humains (le pauvre, le riche, le distrait, le vaniteux...) et porte un regard critique sur la société et les hommes qui la composent.

 

Le texte comporte deux parties (dyptique). La première partie évoque un homme riche, Giton, la deuxième un homme pauvre, Phédon, mais leur statut social n'est indiqué qu'à la toute dernière ligne de chaque partie du dyptique. Les deux portraits se présentent donc comme des énigmes, obligeant le lecteur à se poser des questions. Les deux phrases finales : "Il est riche", "il est pauvre", n'ont pas seulement une valeur descriptive, comme les portraits qui les précèdent, mais aussi et surtout une valeur explicative de tout ce qui précède.

Le texte se présente de façon symétrique, comme un jardin à la française. Le style de Jean de la Bruyère est représentatif du goût classique : simplicité, économie de moyens, symétrie. Le recours à l'asyndète (absence de coordination) et l'accumulation des épithètes détachées contribuent à donner au texte une extraordinaire vivacité et aux personnage quelque chose de "mécanique" qui tient à la fois du comique : "le comique est de la mécanique plaqué sur du vivant" (Bergson) et du tragique, dans la mesure où les personnnages sont agis par le destin d'un "caractère", plutôt qu'ils n'agissent.     

Les phrases sont construites sur un schéma récurrent : sujet, verbe, attribut du sujet / sujet, verbe, complément. Le portrait physique de Giton est plus long que celui de Phédon, mais le portrait psychologique et social de Phédon, personnage plus complexe, est plus long que celui de Giton (environ 8 lignes de plus).

Le portait de Giton est majoritairement composé de phrases simples (propositions indépendantes juxtaposées), alors que celui de Phédon privilégie l'emploi de propositions coordonnées et de phrases complexes (principale + subordonnée). Les phrases qui composent le portrait de Phédon sont plus complexes, à l'image du personnage lui-même.

La syntaxe du portrait de Giton évoque le caractère "indépendant", direct et sans  nuances du riche, celle du portrait de Phédon le caractère soumis, sinueux, et embarrassé du pauvre.

On remarque dans le portrait de Giton l'emploi du pronom indéfini "on" pour désigner son entourage, soulignant le fait que les autres ne sont que des faire-valoir sans importance. Phédon lui-même fait d'ailleurs vraisemblablement partie, habituellement ou occasionnellement, de ces "on".

On remarque également l'emploi de tournures négatives pour évoquer Phédon, alors que le portrait de Giton ne comporte que des tournures affirmatives, ainsi que la présence d'un champ lexical de l'effacement, en contraste avec un champ lexical de l'affirmation dans le portrait de Giton.

L'accumulation des adjectifs qualificatifs essentialisent les personnages.

La Bruyère ne décrit pas des individus précis, mais des types humains qui se veulent universels dans le temps et dans l'espace. La notion d'universalité est une constante de la pensée du XVIIème siècle. Toutefois, le dernier paragraphe du portrait de Phédon ancre le texte dans le "siècle de Louis XIV" : "libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère".

"Les deux personnages offrent un contraste frappant :

a) contraste physique

 

b) contraste moral et psychologique
(parallélisme psycho-physiologique)

 

c) contraste social

Le texte est construit sur des antithèses :

Giton : "Le teint frais", "le visage plein", "les joues pendantes", "l'œil fixe et assuré", les épaules larges", "l'estomac haut"...

 

Phédon : "les yeux creux", "le teint échauffé", "le corps sec", "le visage maigre"...

 

Giton : "il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie."

 

Phédon : "il dort peu et d'un sommeil léger" (La Bruyère suggère que Phédon est assailli par les soucis)

 

Giton : "Il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut."

 

Phédon : "il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie : il n'en coûte à personne ni salut ni compliment."

 

Giton : "Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre"

 

Phédon : "il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place"

Giton est relativement statique (il dort souvent, il se promène lentement, il est souvent assis), alors que Phédon est sans cesse en mouvement.

Tous ceux qui l'entourent se règlent sur Giton : "il s'arrête et l'on s'arrête ; il continue de marcher et l'on marche", alors que Phédon se règle sur les autres.

La Bruyère suggère que Phédon pourrait bien être l'un des auditeurs complaisants de Giton :

Giton : "on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite" : "les nouvelles qu'il débite" suggère que Giton parle à tort et à travers de choses qu'il ne connaît pas, comme Arias, autre personnage des Caractères, doté lui aussi d'un aplomb phénoménal.

 

Phédon : "Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis..."

 

A l'aplomb et à l'insolence de Giton s'oppose la timidité de Phédon.

Giton est présenté comme un personnage odieux et déplaisant. La Bruyère insiste sur :

- sa confiance excessive en lui-même - son insolence - son aplomb - son manque de discrétion (il fait du bruit, il se fait remarquer, il occupe l'espace) - son égocentrisme - sa vanité

 

L’auteur évoque également le comportement des flatteurs et des parasites qui l'entourent : ils n'ont pas d'existence propre, ils se règlent sur le comportement de Giton, si  bien que la satire d'un  type humain (et non d'un individu précis) se double d'une satire sociale (celle de la servilité).

 

L'asyndète finale : "Il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche." suggère  que la bonne opinion que Giton a de lui-même vient uniquement de sa richesse et ne correspond à aucune qualité réelle. On pourrait traduire la phrase ainsi : 'Il se croit des talents et de l'esprit parce qu'il est riche."

Le portrait de Giton fait penser à la remarque d'un autre moraliste contemporain de La Bruyère, Blaise Pascal dans les Pensées : "C'est là ma place au soleil". Voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre."


Dans le portrait qu'il fait de Phédon, La Bruyère insiste sur :

- sa timidité (il ne fait pas de bruit, il passe inaperçu, il occupe le moins d'espace possible - son manque de confiance en soi - sa dépendance par rapport au jugement des autres - son humilité

 

La Bruyère évoque, comme il fait pour Giton, le comportement des autres à son égard :  ils l'ignorent, comme s'il était transparent.

Phédon a plus d'esprit que Giton, mais ne sait pas se mettre en valeur car il n'a aucune confiance en lui. La Bruyère montre comment le "siècle" (la civilisation, l'ordre social) favorise l'hégémonie de l'avoir et de l'apparence sur l'être  : "et il a avec de l'esprit un air stupide : il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus ; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement, il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire".
Il a, lui aussi, ses défauts : "complaisant", "flatteur", "empressé", "quelquefois menteur", "superstitieux", "scrupuleux", "timide".

 

Les deux derniers paragraphes du portrait de Phédon le montrent en mouvement ("il court, il vole pour rendre de petits services"), alors que le portrait de Giton est relativement statique. Si Giton ressemble davantage à un ours qu'à un homme, Phédon tient de l' anguille ou du serpent (un serpent inoffensif, quoi que...) : "il n'y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu."

Alors que le portrait de Giton décrit un type relativement intemporel, celui de Phédon est ancré davantage dans le siècle de Louis XIV : "libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère." Alors que Giton est présenté comme un "imbécile heureux, parfaitement satisfait de son sort, La Bruyère suggère la frustration et le ressentiment de Phédon qui pourrait bien, par sa capacité à se fondre dans la foule à laquelle Giton ne se mêle jamais, à passer inaperçu, par son intelligence aussi (une intelligence d'autant plus redoutable qu'elle ne se voit pas), constituer un danger politique.

 

Le riche Giton et le pauvre Phédon sont aux antipodes l'un de l'autre, aussi bien physiquement que moralement. Ils diffèrent aussi dans l'image qu'ils ont d'eux-mêmes et dans celle que les autres ont d'eux.

Ce que montre aussi La Bruyère, c'est l'interdépendance entre le riche et le pauvre : le pauvre a besoin du riche pour survivre, le riche a besoin du pauvre pour exister, puisqu'il n'existe qu'à travers ceux qu'il tyrannise, si bien que d'une certaine façon, le pauvre est une "créature" du riche et réciproquement.

 Dans la perspective chrétienne qui est celle de Jean de la Bruyère, le "monde" est une caricature de l'ordre des choses voulues par Dieu. L'animalisation des humains chez La Fontaine et chez La Bruyère - Giton tient de l'ours et Phédon de l'anguille - répond au même souci de montrer que pour restaurer l'ordre de la création, l'humanité de l'homme doit être conquise sans rupture sur son animalité par la vertu d'un "modèle" : celui de "l'honnête homme".

A travers ces deux portraits fortement contrastés, La Bruyère dénonce l'importance de l'argent en montrant son rôle corrupteur sur le "caractère" des hommes, sur ceux qui en ont trop, comme sur ceux qui n'en ont pas assez : Giton est présenté comme un personnage odieux et déplaisant dont la fortune lui tient lieu d'esprit et de talents. Toutefois, Phédon n'est pas épargné, même si l'auteur semble avoir plus de sympathie pour lui, bien qu'ils soient aussi éloignés l'un que l'autre de l'idéal de "l'honnête homme".


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Entrée du Lycée La Bruyère, à Versailles...

 

Souvenirs, souvenirs (hypokhâgne 1969-1970)

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