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Ruy Blas : drame

Madrid dans les dernières années du XVIIème siècle. Don Salluste, pour se venger de la reine d'Espagne, se sert de son laquais Ruy Blas en lui donnant l'ordre de se faire aimer de la reine. Ruy Blas se fera passer pour le cousin de don Salluste, don César de Bazan, éloigné de la cour. Or Ruy Blas aime en secret la reine. Celle-ci, de son côté, aime le jeune inconnu qui lui écrit rendrement. Sous sa fausse identité, Ruy Blas va se faire connaître et les deux personnages s'avoueront leur amour. Sous le nom de don César, Ruy Blas accède aux plus hautes fonctions du royaume ; mais don Salluste vient lui rappeler qu'il n'est qu'un instrument à son service...

 

BON APPÉTIT, MESSIEURS !

RUY BLAS - Acte III - Scène II - Les mêmes, Ruy Blas.

Ruy Blas, survenant.
Bon appétit, messieurs ! –
     

Tous se retournent. Silence de surprise et d'inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.


Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,
L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !
Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur,
Tout s'en va. – nous avons, depuis Philippe Quatre,
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg ;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De côte, et Fernambouc, et les montagnes bleues !
Mais voyez. – du ponant jusques à l'orient,
L'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme,
La Hollande et l'anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
La France pour vous prendre attend des jours propices.
L'Autriche aussi vous guette. Et l'infant bavarois
Se meurt, vous le savez. – quant à vos vice-rois,
Médina, fou d'amour, emplit Naples d'esclandres,
Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
Quel remède à cela ? – l'état est indigent,
L'état est épuisé de troupes et d'argent ;
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
Et vous osez ! ... – messieurs, en vingt ans, songez-y,
Le peuple, – j'en ai fait le compte, et c'est ainsi ! –
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
Le peuple misérable, et qu'on pressure encor,
À sué quatre cent trente millions d'or !
Et ce n'est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! ... –
Ah ! J'ai honte pour vous ! – au dedans, routiers, reîtres,
Vont battant le pays et brûlant la moisson.
L'escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c'était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d'œuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L'Espagne est un égout où vient l'impureté
De toute nation. – tout seigneur à ses gages
À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.
L'alguazil, dur au pauvre, au riche s'attendrit.
La nuit on assassine, et chacun crie : à l'aide !
– Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède ! –
La moitié de Madrid pille l'autre moitié.
Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, espagnols que nous sommes.
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
S'habillant d'une loque et s'armant de poignards.

 

Extrait de Ruy Blas - Victor Hugo

 

Introduction :

Ruy Blas est un drame romantique écrit par Victor Hugo en 1838. A travers les personnages de Ruy Blas, de don Salluste et des ministres de Charles II "l'Ensorcelé", l'auteur exalte les vertus du peuple et dénonce la bassesse et la corruption de la noblesse.

Cette scène oppose Ruy Blas, valet de Don Salluste, devenu premier ministre du roi Charles II d'Espagne et les ministres du roi. Alors que l'Espagne est dans une situation catastrophique, les ministres ne pensent qu'à se partager les richesses du royaume. Ruy Blas s'adresse à eux pour leur reprocher leur conduite.

L'extrait comporte trois parties : Ruy Blas fustige le conseil royal, Ruy Blas évoque la situation désastreuse de l'Espagne, Ruy Blas évoque la figure de Charles Quint.

Comment se manifeste l'héroïsme de Ruy Blas face aux ministres ?

Nous étudierons d'abord la manière dont Ruy Blas met en cause les ministres, puis le tableau qu'il dresse de la situation désastreuse de l'Espagne et enfin l'évocation de la figure de Charles Quint.

1/ La situation d'énonciation 

Ruy Blas a entendu sans être vu les tractations des ministres. La didascalie finale de la sène précédente précise : "Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par la porte du fond et assiste à la scène sans être vu des interlocuteurs. Il est vêtu de velours noir, avec un manteau de velours écarlate ; il a la plume blanche au chapeau et la Toison d'or au cou. Il les écoute en silence, puis, tout d'un coup, il s'avance à pas lents et paraît au milieu d'eux au plus fort de la querelle...

La didascalie initiale de la scène 2 de l'Acte III : "Ruy Blas survenant. Silence de surprise et d'inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras et poursuit en les regardant en face." insiste, comme la précédente, sur l'autorité dont Ruy Blas a été investi. Il est le favori du roi d'Espagne et son premier ministre. Il se couvre, geste symbolique : seuls les grands d'Espagne avaient le droit de rester couverts en présence du roi. Certes, le roi n'est pas présent physiquement dans la salle du conseil, mais il est présent symboliquement

La didascalie qui précède la scène 1 de l'acte III souligne cette présence symbolique : "Le côté de la table qui fait face aux spectateurs est occupé par un grand fauteuil recouvert de drap d'or et surmonté d'un dais en drap d'or, aux armes de l'Espagne, timbrées de la couronne royale. A côté de ce fauteuil, une chaise". Cette chaise est le siège réservé à Don César de Bazan (Ruy Blas) qui vient donc immédiatement après le roi dans l'ordre des préséances.

Dans l'axe du savoir, les conseillers ne savent pas qu'il n'est pas Don César de Bazan, grand d'Espagne, mais Ruy Blas, le valet de don Salluste. Seuls Ruy Blas lui-même et, en vertu de la double énonciation, les spectateurs le savent.  Mais ce que ne savent ni les ministres, ni Ruy Blas, c'est que la reine assiste à la scène, cachée dans un cabinet secret. 

Dans l'axe du pouvoir, Ruy Blas est investi d'une autorité légitime sur les ministres qui lui permet de leur reprocher leur conduite, mais ce pouvoir est menacé : Ruy Blas apparaît comme un homme seul contre tous et il reste à la merci de don Salluste.

Enfin, sur l'axe du désir (ou de la volonté), Ruy Blas veut que l'Espagne recouvre sa puissance d'antan, mais il se heurte aux intérêts des ministres, à leur incurie, à l'apathie du roi, Charles II et, pour parler comme les stoïciens, à "l'ordre du monde". Cette situation lui confère un statut de héros romantique.

2/ La responsabilité des ministres

Ruy Blas fustige la conduite des ministres. Par sa virulence, sa dénonciation prend les allures d'un pamphlet. Sa tirade débute par une salutation sarcastique : "Bon appétit messieurs : Ô ministres intègres ! Conseillers vertueux ! Voilà votre façon de servir, serviteurs qui pillez la maison !". Il emploie le mot "intègre" par antiphrase pour signifier que les ministres sont corrompus et le mot" vertueux" pour signifier qu'ils sont intéressés et sans scrupules. Ils ne défendent que leurs intérêts personnels, alors qu'ils ont été choisis par le roi pour défendre ceux de l'Espagne. Il emploie la formule traditionnelle "bon appétit" dans un sens ironique. Les conseillers sont comparés à des ogres qui dévorent les richesses de l'Espagne.

Ruy Blas dresse contre eux un acte d'accusation en bonne et due forme, à la manière d'un juge ou d'un procureur en répétant le connecteur argumentatif "donc" en début de vers (anaphore) : "Donc vous n'avez pas honte...", "Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts..."

Les ministres sont comparés à des voleurs : "Donc vous n'avez pas ici d'autres inétrêts/Que remplir votre poche et vous enfuir après !"

La ponctuation expressive (points d'exclamation) exprime la colère et l'indignation de Ruy Blas. 

Ruy Blas leur reproche leur aveuglement : "Regardez", "Voyez".

Ruy Blas met directement en cause les ministres en employant des pronoms à la deuxième personne du pluriel ("vous") et des adjectifs possessifs ("votre façon"). Les formules performatives (dire = faire) à l'impératifs sifflent comme des coups de fouets : "Soyez flétris !", "Soyez déshonorés !"

Ruy Blas se bat "seul contre tous". Son attitude et ses propos ne peuvent qu'irriter les ministres et les liguer contre lui. Il apparaît comme un modèle d'héroïsme et de courage.

Note sur la notion de "performativité" : "Soyez flétris !", "Soyez déshonorés !" : en proférant ces malédictions à l'encontre des ministres, Ruy Blas réalise effectivement ce qu'il dit. "Soyez maudits !" est un énoncé "performatif". Autres exemples d'énoncés performatifs : "Je te baptise...", "je te pardonne", "Je vous déclare unis par les liens du mariage"...

Un énoncé performatif est un énoncé qui réalise une action par le fait même de son énonciation. Il est difficile de considérer les énoncés performatifs comme des propositions au sens strict, car ils ne sont ni vrais, ni faux. Ils obligent à élargir la notion de sens pour y introduire des notions comme celle de "réussite" ou de "malheur" de la parole.

Le recours par Ruy Blas à ce genre d'énoncé montre qu'il se sent investi d'une mission prophétique

3/ Le tableau d'une situation désastreuse

Ruy Blas évoque la situation désastreuse de l'Espagne à travers le champ lexical de la mort et de l'ombre : "l'heure sombre", "agonisante", "tombe" (substantif), "tombe" (verbe), "fossoyeurs", "tout s'en va", "perdu", "fantôme", "se meurt", "épuisé". L'attachement de Ruy Blas à sa patrie, le "chagrin et la pitié" qu'il éprouve pour elle s'expriment par une personnification : "Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,/L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !"

Il énumère les possessions espagnoles perdues : "le Portugal", "le Brésil", "Steinfort en Luxembourg", "le Roussillon", "l'Ormus", "l'Alsace", "Goa", "Pernambouc" "les montagnes bleues"... Cette accumulation de noms propres de villes et de territoires européens (l'Alsace, le Roussillon) ou à consonnance exotique (Ormuz, Goa, Pernambouc) soulignent l'importance et  de la diversité des possessions espagnoles perdues.

Il met en évidence la faiblesse de l'Espagne par rapport aux autres pays d'Europe : la France, la Hollande, l'Italie, l'Autriche, la Bavière et les Flandres.

Ces pays sont personnifiés : ils haïssent l'Espagne et la regardent en riant, ils se la partagent comme des bandits, ils la trompent, ils la guettent...

Ruy Blas montre aussi la faiblesse intérieure de l'Espagne : la mort de "l'infant bavarois", successeur de Charles II, la mauvaise conduite des vice-ministres : "Médina, fou d'amour, emplit Naples d'esclandres", "Vaudémont vend Milan, Laganez perd les Flandres"...

Il souligne la faillite financière de son pays : "L'Etat est indigent, l'Etat est épuisé de troupes et d'argent", ainsi que la perte de la flotte : "Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,/Perdu trois cent vaisseaux, sans compter les galères !"

Il se fait l'avocat du peuple : "Messieurs, en vingt ans, songez-y,/Le peuple, - j'en ai fait le compte, et c'est ainsi ! -/Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,/Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,/Le peuple misérable, et qu'on pressure encore,/a sué quatre cent trente millions d'or !" ; Les efforts du peuple auquel Ruy Blas s'identifie sont opposés à l'attitude des ministres qui pillent l'Espagne.

4) L'invocation de Charles Quint

Dans la troisième partie de la tirade, Ruy Blas s'adresse à Charles Quint sur les Etats duquel le soleil, disait-on, "ne se couchait jamais" pour le prendre à témoin de la situation de l'Espagne. On parle de "prosopopée".

Note :la prosopopée (substantif féminin), du grec prosôpon (« le visage ») et poiein (faire, fabriquer) est une figure de style qui consiste à faire parler (ou à parler avec) un mort, un animal, une chose personnifiée, une abstraction. Elle est proche de la personnification, du portrait et de l'éthopée. En rhétorique, lorsqu'elle fait intervenir l'auteur, qui semble introduire les paroles de l'être fictif, on la nomme la sermocination.

A travers ce procédé rhétorique qui consiste à prendre à témoin un mort, en l'occurrence Charles Quint, roi d'Espagne et empereur du Saint Empire romain germanique, l'homme le plus puissant de son temps, Ruy Blas établit un contraste saisissant entre la grandeur passée de l'Espagne et sa misère présente : "Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur ?" ; " Oh ! lève-toi ! Viens voir !" et le supplie d'intervenir : "Ce royaume effrayant, fait d'un amas d'Empires,. Penche..." "Il nous faut un bras ! Au secours, Charles Quint !/Car l'Espagne se meurt, car l'Espagne s'éteint."

Ruy Blas fait un parallèle entre l'Espagne du temps de Charles II "L'ensorcelé" (1661-1700) et l'Espagne du temps de Charles Quint (1500-1558). Le contraste entre le présent et le passé est fondé sur une série de métaphores. Le globe de Charles Quint, symbole du pouvoir impérial est comparé à un soleil éblouissant qui s'est mué en astre mort, en "Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore". 

La dégradation des insignes du pouvoir impérial, le passage d'un niveau de langue soutenu à un niveau de langue familier et du registre héroïque au registre burlesque : les rayons du soleil impérial transformés en piastres, le sceptre vendu au poids, le manteau dans lequel des "nains difformes" taillent des pourpoints, l'aigle impérial transformé en "pauvre oiseau plumé" qui cuit dans une "marmite infâme", symbolisent la décadence du royaume d'Espagne.

Conclusion :

Ruy Blas fait un sombre bilan de la situation politique et financière de l'Espagne à l'époque de Charles II : ses possessions perdues, sa faiblesse face aux autres puissances européennes. Il met en cause la responsabilité des ministres de Charles II et fustige leur incompétence, leur indifférence aux souffrances du peuple et leur comportement indigne.

Face aux ministres, la parole de Ruy Blas se révèle efficace et présente une légitimité, une force et une grandeur qui contraste avec la fragilité de sa situation sociale. Seul contre tous, Ruy Blas assume avec héroïsme les risques qu'il encourt.

Les propos de Ruy Blas permettent de se faire une idée de son idéal politique : une Espagne puissante, un souverain fort comme le fut l'empereur Charles Quint, ainsi que des ministres réellement 'intègres" et "vertueux".

En vertu de la "double énonciation", le spectateur ne peut oublier que c'est un valet qui parle, un homme issu du peuple et qui parle au nom du peuple, ce "quelque chose de grand, de sombre et d'inconnu qui remue dans l'ombre".

 

 

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