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Friedrich Nietzsche, Fragments et aphorismes, extraits choisis et présentés par Louis Van Delft

"Présenté par Louis Van Delft, professeur à l'université de Nanterre et spécialiste des moralistes européens, cet ouvrage se veut une introduction vivante et accessible à l'œuvre d'un très grand philosophe. Il présente et réunit de courts extraits des principales œuvres selon un classement thématique : la vie, la morale, la volonté, le Bien et le Mal, la guerre, les femmes et l'amour, la littérature et la musique."

Tables des matières :

Introduction par Louis Van Delft - La vie comme voyage - Sur le théâtre du monde - L'esprit libre - Les femmes et l'amour - Le renversement des valeurs - l'école de guerre de la vie - Morale. Bien et Mal. Maîtres et esclaves - Littérature et musique

Portrait Louis Van Delft.jpg

Louis Van Delft, né à Amsterdam, est un professeur émérite de langue et littérature française à l'université Paris-X, grand spécialiste des moralistes français et européens. Louis Van Delft choisit d’enseigner vingt-cinq ans à l’étranger (Allemagne, Cameroun, Canada, USA). Il fut professeur invité notamment aux Universités de Düsseldorf, Harvard, Jérusalem, Pise, Yale. Il fut nommé professeur titulaire à l’Université Paris X en 1981. Lauréat à diverses reprises de l’Académie française et de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, il reçut en 1988 le Prix de la Fondation Alexander von Humboldt pour la coopération scientifique entre la France et l'Allemagne. Il tint de 1991 à 2001 la chronique dramatique des revues Commentaire et Théâtres du monde.

On en vient à aimer son désir et non plus l'objet de son désir.  - Friedrich Nietzsche

"(...) La forme aphoristique de mes écrits présente une certaine difficulté : mais elle vient de ce qu'aujourd'hui l'on ne prend pas cette forme assez au sérieux. Un aphorisme dont la fonte et la frappe sont ce qu'elles doivent être n'est pas encore "déchiffré" parce qu'on l'a lu ; il s'en faut de beaucoup, car l'interprétation ne fait alors que commencer et il faut tout un art de l'interprétation. (...) Il est vrai que, pour élever ainsi la lecture à la hauteur d'un art, il faut posséder avant tout une faculté qu'on a précisément le mieux oublié aujourd'hui - et c'est pourquoi il s'écoulera encore du temps avant que mes écrits soient "lisibles" -, une faculté qui exigerait presque que l'on ait la nature d'une vache et non point, en tous les cas, celle d'un "homme moderne" : j'entends la faculté de ruminer... (Nietzsche, Généalogie de la morale, p. 775-776)

Mon avis :

Je ne fais pas partie des admirateurs inconditionnels de Nietzsche, mais j'ai toujours plaisir à  lire et à relire l'auteur d'Aurore et du Gai savoir, le psychologue et le moraliste, héritier de Gracian, de La Rochefoucauld et de Vauvenargue.

Le  florilège de Louis van Delft met en évidence le caractère déconcertant de la pensée nietzschéenne, le meilleur côtoyant le pire, une pensée aux antipodes de l'esprit de système et de cohérence de la philosophie traditionnelle et en particulier de la pensée allemande (Leibniz, Kant, Hegel).

A chaque affirmation positive de Nietzsche, que ce soit au sujet de Socrate, du judaïsme, du christianisme, des femmes, de la musique de Wagner, de la bonté, de la guerre...  s'oppose une affirmation contraire.

Une des clés de ces contradictions qui ne se résolvent jamais dans une synthèse au terme d'un processus dialectique, comme chez Hegel, est peut-être dans une confidence de Nietzsche qui aurait mérité de figurer dans ce florilège : "Je suis une nuance".

Par ailleurs, Nietzsche ne nous prescrit pas vraiment "ce que nous devons penser", mais nous pousse à risquer une interprétation personnelle, voire, peut-être, à penser contre lui.

Louis Van Delft a fort judicieusement sélectionné le célèbre (et très énigmatique) fragment n° 125 du Gai Savoir sur la "mort de Dieu" dont René Girard a fait un commentaire "révolutionnaire" (René Girard, Colloque de Cerisy, Violence et Vérité, autour de René Girard, sous la direction de Paul Dumouchel, Grasset, 1985, p. 597 et suiv. : "Le meurtre fondateur dans la pensée de René Girard")

La grandeur de Nietzsche est dans son refus d'une synthèse des contradictoires à la manière de Hegel et d'avoir bien vu, comme Kierkegaard, son contemporain, que la pensée consistait à choisir "Ou bien... ou bien".

Son drame est dans l'alternance de plus en plus rapide (maniaco-dépressive) entre deux polarités contradictoires, nommées "Dyonisos et le Crucifié" dans Ecce Homo, son dernier ouvrage, avant qu'il ne sombre définitivement, veillé, dans l'extrême enfance de sa raison dévastée, par l'ange de la compassion, le Logos héraclitéen et le Logos johannique.

"Du XVIe au XVIIIe siècle, le moraliste fut la grande figure littéraire des pays de culture d'Europe. Et le français, le plus souvent sa langue. Son objet ? Le sujet humain, à la fois indivisible et partie minime d'un tout, ego singulier et miroir de la société. Entre littérature et anthropologie, le moraliste est une figure ondoyante à la manière de la « matière aussi changeante et inconnue qu'est l'homme » selon La Rochefoucauld. Le moraliste saisit donc le mouvement des êtres et des choses dans une écriture par fragments qui ne fige ni ne fixe. De l'Espagne à la Prusse, de Londres à Paris, Louis Van Delft cerne le corpus des auteurs, recense les genres - car volontiers Maximes en France, l'oeuvre du moraliste sera Essai en Angleterre, Manuel en Espagne, ou Opinions en Allemagne - et la diversité des écritures : discours sur l'homme dans l'abstraction de son espèce, ou bien, au contraire, réflexions sur le monde comme théâtre où l'homme ne jouerait que des rôles de composition. Le moraliste déploie un mode de connaissance sans dogmatisme ni certitudes qui mérite qu'aujourd'hui on en fasse l'apologie."  (4ème de couverture)

Fragments et aphorismes :

"Survie des parents.- Les dissonances non résolues dans les rapports de caractère et de tour d'esprit des parents continuent à résonner dans l'être de l'enfant et font l'histoire intérieure de sa souffrance."

"Corriger la nature. - Si l'on n'a pas un bon père, on doit s'en donner un."

"Les circonstances manquent. - Beaucoup de gens attendent toute leur vie l'occasion d'être bon à leur manière."

"Profession. - Une profession est l'épine dorsale de la vie."

"Raison de beaucoup d'humeur. Celui qui, dans la vie, préfère le beau à l'utile finira, comme l'enfant qui préfère les sucreries au pain, par se gâter l'estomac et par regarder le monde avec beaucoup d'humeur."

"Copies. - Il n'est pas rare de rencontrer des copies d'hommes supérieurs ; et la plupart des gens, comme il arrive pour les tableaux, prennent aussi plus de plaisir aux copies qu'aux originaux."

"Dans une société sans esprit. - personne ne sait gré à l'homme spirituel de sa courtoisie, quand il se met au niveau d'une société où il n'est pas courtois de montrer de l'esprit."

"En pleine nature. - Si nous aimons être en pleine nature, c'est parce que la nature n'a pas d'opinion sur nous."

"Demi-savoir. - Le demi-savoir triomphe plus facilement que le savoir complet : il voit les choses plus simples qu'elles ne sont et par là en donne une idée plus compréhensible et plus convaincante."

"La vérité ne tolère pas d'autre dieu. - La foi en la vérité commence avec le doute au sujet de toutes les "vérités" en quoi l'on a cru jusqu'à présent."

"Volonté d'être aimé. - L'exigence d'être aimé est la plus grande des prétentions."

"La musique du meilleur avenir. - Le premier musicien serait pour moi celui qui ne connaîtrait que la tristesse du plus profond bonheur et qui ignorerait toute autre tristesse. Il n'y a pas eu jusqu'à présent de pareil musicien."

"Nuit et musique. - Ce n'est que dans la nuit et dans la pénombre des forêts et des cavernes obscures que l'oreille, organe de la crainte, a pu se développer aussi abondamment qu'elle l'a fait, selon la façon de vivre de l'âge de la peur, c'est-à-dire de la plus longue époque humaine qu'il y ait eu : lorsqu'il fait clair, l'oreille est beaucoup moins nécessaire. De là le caractère de la musique, art de la nuit et de la pénombre."

"Peu de penseurs se prêtent autant aux malentendus, et en sont en même temps aussi responsables que Nietzsche. Il est aujourd'hui très à la mode, tout le monde parle de lui. Il est invoqué tant à gauche qu'à droite de l'éventail politique. Jaspers avait coutume de rapprocher Kierkegaard et Nietzsche, qu'il considérait comme les deux grandes "exceptions", les deux grandes figures mythiques qui se tiennent sur le seuil de notre modernité. Il était d'avis que nul aujourd'hui ne peut se permettre de les ignorer s'il veut affronter l'époque dans un esprit de vérité, mais que nul ne peut non plus les prendre pour modèles sans des conséquences catastrophiques." (Jeanne Hersche, L'étonnement philosophique, Friedrich Nietzsche, p. 372)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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