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"Le vieux duc de Guermantes ne sortait plus, car il passait ses journées et ses soirées avec elle [Odette]. Mais aujourd'hui, il vint un instant pour la voir, malgré l'ennui de rencontrer sa femme. Je ne l'avais pas aperçu et je ne l'eusse sans doute pas reconnu, si on ne me l'avait clairement désigné. Il n'était plus qu'une ruine, mais superbe, et moins encore qu'une ruine, cette belle chose romantique que peut être un rocher dans la tempête. Fouettée de toutes parts par les vagues de souffrance, de colère de souffrir, d'avancée montante de la mort qui la circonvenaient, sa figure, effritée comme un bloc, gardait le style, la cambrure que j'avais toujours admirés ; elle était rongée comme une de ces belles têtes antiques trop abîmées mais dont nous sommes trop heureux d'orner un cabinet de travail. Elle paraissait seulement appartenir à une époque plus ancienne qu'autrefois, non seulement à cause de ce qu'elle avait pris de rude et de rompu dans sa matière jadis plus brillante, mais parce qu'à l'expression de finesse et d'enjouement avait succédé une involontaire, une inconsciente expression, bâtie par la maladie, de lutte contre la mort, de résistance, de difficulté à vivre. Les artères ayant perdu toute souplesse avaient donné au visage jadis épanoui une dureté sculpturale. Et sans que le duc s'en doutât, il découvrait des aspects de nuque, de joue, de front, où l'être, comme obligé de se raccrocher avec acharnement à chaque minute, semblait bousculé dans une tragique rafale, pendant que les mèches blanches de sa magnifique chevelure moins épaisse venaient souffleter de leur écume le promontoire envahi du visage. Et comme ces reflets étranges, uniques, que seule l'approche de la tempête où tout va sombrer donne aux roches qui avaient été jusque-là d'une autre couleur, je compris que le gris plombé des joues raides et usées, le gris presque blanc et moutonnant des mèches soulevées, la faible lumière encore départie aux yeux qui voyaient à peine, étaient des teintes non pas irréelles, trop réelles au contraire, mais fantastiques, et empruntées à la palette, à l'éclairage, inimitable dans ses noirceurs effrayantes et prophétiques, de la vieillesse, de la proximité de la mort."

 

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Sujet proposé aux élèves: Le narrateur du "Temps retrouvé" croise une femme qu'il a aimée dans sa jeunesse et pour laquelle il conserve une vive affection. Il perçoit, sous ses traits vieillissants, les traces de sa beauté d'autrefois. En vous inspirant de l'extrait proposé, vous imaginerez la description qu'il pourrait en faire. (sujet d'invention, Baccalauréat 2008)

" C'est alors qu'à la lumière dorée du crépuscule, ravivée par l'éclat vacillant des candélabres que l'actuelle duchesse de Guermantes dont nul ne se souvenait qu'elle fut jadis "Madame Verdurin",  avait fait apporter pour qu'ils luttassent contre la marée des ombres qui noyaient peu à peu le salon et assaillaient les dernières lueurs du jour, m'apparut le visage d'une femme que je reconnus sans parvenir à y poser un nom, portrait récent sous lequel apparaissaient les traces d'une esquisse plus ancienne, "remords de peintre" moins achevé peut-être mais non moins émouvant que l'actuel, plus lisse, plus coloré et plus ardent, Vénus printanière surgissant de l'écume sous la Pomone qui rayonnait dans la maturité sublime de son automne.

En dépit de l'indulgente parcimonie de la lumière, on voyait cependant que cet épanouissement portait en lui les prémisses d'un déclin et qu'un rival jaloux ou un apprenti maladroit s'était plu à retoucher ce chef d'oeuvre : des rides apparaissaient aux coins des yeux et de la bouche, griffaient la blancheur du front dont le douloureux déchiffrement m'avait si longtemps et si souvent tenu éveillé tandis qu'elle s'échappait dans le sommeil, comme si un oiseau insouciant avait laissé en sautillant l'empreinte de ses pattes sur de la neige ; seuls les yeux épargnés qui témoignent en nous de la permanence du moi profond, me l'avaient fait reconnaître.
 

Et tout à coup, de ce pays obscur que l'on appelle l'oubli, mais où rien n'est vraiment oublié, où les souvenirs vivent d'une vie étrange, ralentie et fantomatique qui n'est ni le néant, ni l'absence, mais qui sont à l'intensité de l'instant présent, paradis ou enfer,  ce que les théologiens appellent "les limbes", surgit un prénom autour duquel gravitaient tous les souvenirs heureux et malheureux que cette vie qu'elle avait vécue avec moi, sans moi et en dehors de moi avait laissé en moi : Albertine !

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Et j'y lus qu'à son tour, son imagination tâchait dans un effort symétrique au mien d'ajuster l'image qu'elle voyait avec celle qu'elle gardait dans la chambre obscure de sa mémoire, pour juger que celui qu'elle avait devant elle et celui dont elle conservait le souvenir comme le négatif d'une photographie qu'elle "développait", ne faisaient qu'un.

J'y lus aussi qu'elle était resté la jeune fille espiègle, la "femme enfant" que j'avais aimée et qui m'avait tant fait souffrir, mais aussi, à leur éclat mélancolique, si tant est que le temps ait pour mission de punir la coquetterie des femmes et la vanité des hommes, qu' elle payait trop cher le mal qu'elle m'avait fait, qui n'était après tout que celui de m'avoir aidé à grandir - c'est-à-dire à changer des illusions contre des regrets - car pour les êtres comme elle qui ne vieillissent qu'en apparence, la tragédie de la vieillesse, ce n'est pas qu'ils vieillissent, mais qu'ils restent jeunes.

Et de même que les traits sauvegardés de la jeune fille en fleur que j'avais si douloureusement aimée et dont j'avais si vainement cherché à déchiffrer l'énigme - une énigme qui, à vrai dire, n'existait pas ou qui n'était plutôt que dans l'impossibilité même de la "posséder", comme il en est toujours ainsi de ceux que nous aimons, alors que nous croyons à tort qu'ils se "dérobent",  absurde malentendu sur lequel repose la souffrance absurde de la jalousie -  affleuraient sous ceux de la femme mûre, on pressentait que dans vingt ans peut-être l'oeuvre du temps découvrirait aussi, sous les cheveux blanchis, sous le masque de la vieillesse, la clairière d'une enfance intacte et renouvelée.

L'enfance qui est la première esquisse de notre être mais aussi la période de notre vie dont nous nous rapprochons en vieillissant, car le temps est semblable au cycle des saisons dont la dernière est à la fois le terme et le recommencement."

Marcel Proust :

"Mais quand d'un passé ancien, rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable l'édifice immense du souvenir." ("Du côte de chez Swann",   éditions de la Pléiade, tome I, pg. 47)

"Moi je dis que le loi cruelle de l'art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourrions en épuisant toutes les souffrances, pour que pousse l'herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en dessous, leur déjeuner sur l'herbe." ("Le Temps retrouvé", pg. 1038)

 

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