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Les Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine (ou plus simplement Fables de La Fontaine) consistent en trois recueils publiés entre 1668 et 1694, comptant 243 fables écrites en vers, la plupart mettant en scène des animaux anthropomorphes et contenant une morale au début ou à la fin.

Jean de La Fontaine (né le 8 juillet 1621 à Château-Thierry et mort le 13 avril 1695 à Paris) est un poète français de grande renommée, principalement pour ses Fables et dans une moindre mesure ses contes licencieux. On lui doit également des poèmes divers, des pièces de théâtre et des livrets d'opéra qui confirment son ambition de moraliste.

Nous donnons ici la seconde partie de cette longue fable qui s'ouvre sur une adresse à un ambassadeur, M. de Barillon, dans une période délicate pour la politique extérieure de la France, qui pourrait voir se liguer contre elle plusieurs Etats européens.

 

LE POUVOIR DES FABLES
A M. De Barillon

Dans Athène (1) autrefois peuple vain et léger,
Un Orateur voyant sa patrie en danger,
Courut à la Tribune ; et d'un art tyrannique,
Voulant forcer les cœurs dans une république,
Il parla fortement sur le commun salut.
On ne l'écoutait pas : l'Orateur recourut
               A ces figures violentes
Qui savent exciter les âmes les plus lentes.
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put.
Le vent emporta tout ; personne ne s'émut.
               L'animal aux têtes frivoles
Etant fait à ces traits (2), ne daignait l'écouter.
Tous regardaient ailleurs : il en vit s'arrêter
A des combats d'enfants, et point à ses paroles.
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Cérès (3) , commença-t-il, faisait voyage un jour
               Avec l'Anguille et l'Hirondelle :
Un fleuve les arrête ; et l'Anguille en nageant,
               Comme l'Hirondelle en volant,
Le traversa bientôt. L'assemblée à l'instant
Cria tout d'une voix : Et Cérès, que fit-elle ?
               Ce qu'elle fit ? un prompt courroux
               L'anima d'abord contre vous.
Quoi, de contes d'enfants son peuple s'embarrasse !
               Et du péril qui le menace
Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet !
Que ne demandez-vous ce que Philippe (4) fait ?
               A ce reproche l'assemblée,
               Par l'apologue réveillée,
               Se donne entière à l'Orateur :
               Un trait de fable en eut l'honneur.
Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
               Si Peau d'âne (5) m'était conté,
               J'y prendrais un plaisir extrême,
Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.

 

1; Athène : l'absence de "s" s'explique par une raison prosodique, pour évter une syllabe excédentaire.

2. "étant fait à ces traits" : étant habitué à ces procédés rhétoriques

3. Cérès : dans la mythologie romaine, déesse des moissons et de l'agriculture, identifiée à la déesse grecque Déméter.

4. Philippe : Philippe de Macédoine, ennemi des Grecs, qui inspira à l'orateur athénien Démosthènes le discours des Philippiques.

5. Il s'agit du conte populaire, le conte de Perrault n'ayant été publié qu'en 1695

Introduction  :

Edité pour la première fois en 1678, "Le Pouvoir des fables" est la quatrième fable du livre VIII de Jean de la Fontaine.

Dans le "Proemium", l’humaniste italien Abstémius opposait déjà l’éloquence, genre noble, à la fable, considéré comme un genre mineur. Il avait lui-même emprunté le récit à Esope, dont La Fontaine s'inspire à son tour. ("L’Orateur Démade").

Dédiée à M. de Barillon, ambassadeur de France en Angleterre,  que La Fontaine avait rencontré dans le salon de Madame de La Sablière, "Le pouvoir des fables" n'est pas sans rapport avec la situation de la France qui voyait à ce moment-là se liguer contre elle plusieurs Etats européens.

"N'est-il point encor temps que Louis se repose?
Quel autre Hercule enfin ne trouvait las
De combattre cette hydre ? Et faut-il qu'elle oppose
Une nouvelle tête aux efforts de son bras?
            Si votre esprit plein de souplesse,
            Par éloquence et par adresse,
Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,
Je vous sacrifierai cent moutons: c'est beaucoup
            Pour un habitant du Parnasse."

Ce n'est pas, cependant, la politique extérieure de la France qui constitue le propos du fabuliste, mais la question de savoir pourquoi les fables exercent un tel pouvoir sur les hommes et l'intention de montrer comment ce pouvoir s'exerce.

Jean de la Fontaine illustre ce propos à  travers un apologue mettant en scène un orateur grec qui appelle ses compatriotes à défendre leur patrie en danger.

Comment l'orateur s'y prend-il pour atteindre finalement son but ? Nous étudierons la situation initiale de la fable, puis la fable dans la fable et enfin la morale de la fable.

I. La situation initiale de la fable

a) Un art tyrannique

Le début de la fable (du vers 1 au vers 15) met en scène un orateur athénien qui appelle ses compatriotes à défendre leur patrie en danger.

Le fabuliste qualifie les Athéniens de « peuple vain et léger », ce qui ne laisse pas de surprendre car Athènes est considérée comme le berceau de la civilisation occidentale, le lieu de naissance de la pensée philosophique, des mathématiques et des arts. La déesse tutélaire d’Athènes n’est pas Cérès, déesse de la paix et des moissons, dont il est question plus loin, mais Athéna, déesse de la sagesse et de la stratégie militaire dont le symbole est la chouette car elle voit dans l'obscurité.

La Fontaine suggère qu’il existe un décalage entre le développement d’une civilisation : la Grèce du IV ème siècle avant Jésus-Christ, la France du siècle de Louis XIV et l’étiage moral et intellectuel des peuples. Les Athéniens ont bâti l’acropole et inventé la démocratie, mais ils ont aussi condamné Socrate et laissé Philippe de Macédoine les envahir.

Le fabuliste transporte le lecteur « in medias res ». On ne sait quel péril précis menace Athènes et on ne connaît pas non plus l’identité de l’orateur. La Fontaine souligne son zèle et sa violence verbale par des hyperboles ("courut", "tyrannique", "fortement", "figures violentes").

Dans son ardeur à défendre la patrie menacée, l’orateur semble avoir oublié la première règle de la rhétorique : adapter son discours à son auditoire et s’attirer sa bienveillance. Tout discours bien constitué doit être introduit par la « captatio benevolentiae ».

Par ailleurs, cet « art tyrannique » ne semble guère approprié dans une « république » d’hommes libres qui n’ont pas l’habitude qu’on leur « force le cœur », si bien que les Athéniens ne l’écoutent pas.

b) L’animal aux têtes frivoles

« On ne l’écoutait pas » : le pronom indéfini « on » représente la foule anonyme qui sera qualifiée plus loin « d’animal aux têtes frivoles ».  Devant le désintérêt des Athéniens, l’orateur va habiller son « art tyrannique » de figures de style, en particulier d’une prosopopée (« il fit parler les morts »).

Mais la foule est « faite à ces traits », elle est habituée aux figures et aux discours et ne s’intéresse nullement à ce que dit l’orateur. Le fabuliste souligne la frivolité de la foule, son désir de nouveauté, sa facilité à se lasser de ce qu’elle connaît, son manque de sérieux.

 « L’animal aux têtes frivoles » est une expression empruntée au poète latin Horace pour désigner la foule. Dépossédés de leur personnalité, les individus se fondent dans la foule anonyme, animal aux cent têtes.

D’habitude, la Fontaine met en scène des animaux qui se comportent comme des êtres humains. Ce sont ici des êtres humains - les Athéniens -  qui se comportent comme un seul et unique animal. La définition aristotélicienne de l’homme comme « animal rationnel » ne leur convient donc pas.

La foule se détourne des paroles de l’orateur pour regarder des enfants se battre : « il en vit s’arrêter à des combats d’enfants, et point à ses paroles », alors que l’orateur les incite à se battre pour la patrie. La scène est vue à travers le regard de l’orateur (focalisation interne).

Avec "vain", "léger", "frivole", "contes", le mot « enfants » contribue à tisser une isotopie de la puérilité, suggérant que les Athéniens adultes se conduisent en fait comme des enfants.

c) Une scène tragi-comique

Le fabuliste met en évidence la solitude de l’orateur : « On ne l’écoutait pas », « Le vent emporta tout ; personne ne s’émut », « L’animal aux têtes frivoles (…) ne daignait l’écouter » et l’indifférence de la foule. Il est complètement coupé de son auditoire qui  fait comme s’il n’existait pas. La situation initiale a donc une dimension tragique. L’orateur ressemble ici à Cassandre, la prophétesse troyenne condamnée par les dieux à prédire la vérité et à ne jamais être crue. Mais le contraste entre le zèle de l’orateur et l’indifférence de cette foule de badauds distraits par un spectacle dérisoire lui confère également une dimension satirique.

II. La fable dans la fable

a) Le détour de la fable

La deuxième partie de la fable est constitué par une autre fable. « La force des fables » est donc une fable dans une fable. On parle de « mise en abyme ». Il s’agit pour La Fontaine de justifier à présent son titre en montrant que là où les discours rhétoriques ont échoué « un autre tour » peut réussir.

On note dans l’ensemble de la fable une quasi absence de conjonctions de coordination et de connecteurs argumentatifs (parataxe).

Elle comporte en revanche une majorité de propositions indépendantes coordonnées ou juxtaposées. Le procédé syntaxique dominant est l'asyndète (absence de mots de liaison) ; il évite la lourdeur et l’effet d’ennui liés à la multiplication des coordonnants, des subordonnants et des connecteurs et contribue à la vivacité de la narration : « il en vit s’arrêter à des combats d’enfants, et point à ses paroles/Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour. »

Après le discours narrativisé de la première partie de la fable, les paroles de l’orateur sont rapportées au style direct. Ayant épuisé les ressources de la rhétorique traditionnelle, l’orateur « prend un autre tour » en racontant une histoire qui semble n'avoir aucun rapport avec la situation, mais faite pour ces adultes immatures que sont les Athéniens, plus intéressés par un combat d'enfants que par le salut de la Cité.

L’anguille et l’hirondelle traversent le fleuve qui les arrêtait, la première en nageant, la seconde en volant. On a le sentiment d’une histoire improvisée uniquement dans le but de provoquer la réaction de l’assemblée : « Et Cérès que fit-elle ? »

b) L’efficacité de la fable

La Fontaine insiste sur l’unanimité de « l’animal aux têtes frivoles » qui pose « d’une voix » la question de savoir ce que fit la Cérès de la fable, alors que personne n’écoutait auparavant le discours de l’orateur. Cette réaction prouve que l’orateur a atteint son but, qu’il a enfin réussi à captiver son auditoire.

Mais au lieu de continuer son récit, l’orateur s’en prend aux Athéniens et ce n’est pas les morts qu’il fait parler à travers une prosopopée, comme dans son discours rhétorique, mais la déesse de la paix et des moissons, à travers une autre figure de style assez proche, mais plus efficace, la sermocination : « - Ce qu’elle fit ? Un prompt courroux, / L’anima d’abord contre vous. ». Les trois points d’exclamation : « Quoi ! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse ! /Et du péril qui le menace/ Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet ! » soulignent l’indignation de l’orateur, censé être celui de Cérès.

La harangue de l’orateur se termine par une question oratoire : « Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ? » La référence à Philippe place la fable dans un contexte historique connu.

Il s’agit de Philippe de Macédoine. Les Philippiques sont une série de quatre discours prononcés par l'orateur athénien Démosthène entre 351 et 341 avant J.-C. Démosthène dénonce les ambitions de Philippe II et critique avec véhémence l'oisiveté des Athéniens, tout en éveillant chez eux des sentiments patriotiques. Le terme de « philippique » est resté pour désigner une exhortation belliqueuse.

Le fabuliste emploie le mot « apologue ». L'apologue est un discours narratif démonstratif et allégorique à visée argumentative et didactique, rédigé en vers ou en prose ; c'est un récit dont on tire une leçon.

Le syntagme verbal  « se donne » au présent de narration souligne le brusque changement d’attitude de l’assemblée et le fait qu’elle est désormais complètement acquise à l’orateur. Le participe passé « réveillée » suggère que la foule était auparavant « endormie ». Le syntagme verbal "se donne entière à l'orateur" autorise à se demander si la foule n'est pas passée d'un extrême à l'autre :  de l'indifférence à la fascination.

III. La morale

La fable comporte une première morale : les fables permettent de transmettre un enseignement aux hommes. C’est la conception classique de la fable. Les hommes sont comme des enfants ; ils préfèrent les contes aux discours sérieux. Si l'on veut attirer leur attention, il faut d'abord les distraire.

Le fabuliste glisse dans la fable, de façon tout à fait inhabituelle, une confidence personnelle : « Si Peau d’âne m’était conté, / J’y prendrais un plaisir extrême. ». "Peau d’âne" n’est pas une fable, mais un conte populaire qui sera repris et publié par Charles Perrault en 1695.

La seconde partie de la morale apporte donc un correctif psychologique : les fables ne servent pas principalement à transmettre un enseignement moral, elles sont surtout destinées à amuser et à plaire : « Le monde est vieux, dit-on, je le crois ; cependant/Il le faut encor amuser comme un enfant. »

Conclusion

La fable met en scène un orateur athénien qui appelle ses compatriotes à défendre leur patrie en danger. Il use tout d’abord d’une tyrannie verbale qui demeure sans effet, puis il recourt aux artifices de la rhétorique. Rien n’y fait ; les Athéniens ne lui prêtent aucune attention. Une fable suscite enfin l’intérêt de l’auditoire. Le fabuliste se réfère à la définition traditionnelle de la fable : pour instruire les hommes, il faut d’abord chercher à leur plaire. Mais il nous fait ensuite une confidence inhabituelle : "Si peau d'âne m'était conté,/ J'y prendrais un plaisir extrême", confidence qu’il va élargir en montrant que l’enfant qui est en chaque homme éprouve un « plaisir extrême » à écouter raconter des histoires merveilleuses.

Le genre argumentatif a pour but de produire un effet sur l'auditeur, à le convaincre en s'adressant à sa raison par des procédés purement logiques et/ou à le persuader en jouant sur ses émotions, ses sentiments, son imagination et donc à l'amener à penser ou à agir d'une manière conforme aux vues du locuteur et à ses desseins. C'est ainsi que l'argumentation, sous le nom de rhétorique devient un instrument de pouvoir sur autrui, une forme plus ou moins subtile de manipulation.

La fin de la fable est une critique non moins subtile de la conception instrumentale, "pragmatique" du langage. Le langage poétique n'est pas destiné à produire un effet sur les autres, à les amener à penser et à agir comme nous voudrions qu'ils le fassent, et toujours au nom de grands idéaux : la patrie, la justice, la liberté ; "jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement disait Pascal, que quand on le fait en conscience".

Pour l'orateur athénien, tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins : la violence verbale, la rhétorique, la fable. Mais pour La Fontaine, les fables se suffisent à elles mêmes. Elles n'ont pas pour fin de nous assujétir, mais de nous libérer du "discours des maîtres penseurs" par l'ironie et par le sourire : "Au moment où je fais cette moralité, si Peau d'âne m'était conté, j'y prendrais un plaisir extrême."

 

 

 

 

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