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Voir les détails de l’image associée. La Philosophie Critique De L'Histoire. Essai Sur... de Raymond Aron ...

"Serait-il possible de s'en tenir à la conscience instantanée de soi ? Ne pourrait-on pas dire que la sincérité absolue serait, à la limite, la coïcidence incessamment renouvelée de l'être avec lui-même, le respect absolu des impression naïves ? Se connaître authentiquement, n'est-ce pas forger et maintenir l'illusion que l'on est étranger à soi-même, et que l'on se découvre sans se modifier ?

En dépit de sa séduction littéraire, cet idéal de la sincérité passive est inacceptable. Il est irréalisable parce que, sous couleur de les respecter, il mutile et défigure les données de l'existence humaine. Une telle sincérité serait instable autant que son objet. Comment ferait-elle la distinction entre ce qui est superficiel et ce qui est profond, entre les pensée errantes et les impulsions enracinées ?

Elle serait incapable de discerner les sentiments que l'on éprouve et ceux que l'on se figure éprouver. Elle en viendrait ainsi à consacrer tout le vécu et à construire le moi, sous prétexte de ne pas construire. Car bon gré mal gré, toujours on se détermine, partiellement au moins, par l'idée que l'on se fait de soi-même. Si l'on obéissait à une telle morale, on se créerait par cette obéissance, mais au lieu de se créer un, on s'imposerait de perpétuels renouvellements, ou du moins on les accepterait parce que le devenir serait la valeur suprême." 

Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l'Histoire, 1946

Première partie :

Dans quelle mesure, peut-on, selon ce texte, se connaître authentiquement ?

Deuxième partie :

La littérature permet-elle de "discerner les sentiments que l'on éprouve, et ceux que l'on se figure d'éprouver"?

Se poser les questions suivantes :

1. En quoi consiste la "conscience instantanée de soi"

2. En quoi pourrait constituer, selon Raymond Aron, la "sincérité absolue" ?

3. En quoi est-il illusoire de se connaître authentiquement soi-même ?

4. Expliquer "en dépit de sa séduction littéraire". En quoi l'idéal de la sincérité passive est-il inacceptable ?

5. Pourquoi est-il irréalisable ? 

6. Pourquoi se détermine-t-on par l'idée que l'on se fait de soi-même et non par la "sincérité passive" ?

7. Dans quelle mesure est-il possible selon ce texte, de se connaître authentiquement ?

8. La littérature permet-elle de "discerner les sentiments que l'on éprouve, et ceux que l'on se figure d'éprouver" ?

Explication du texte :

Au début du texte, l'auteur se demande "s'il est possible de s'en tenir à la conscience instantanée de soi". La conscience instantanée de soi est le simple fait de vivre, d'exister sans se poser de questions sur soi-même, sans réfléchir, sans se dédoubler dans cet acte complexe qu'est la réflexion. La réflexion, la pensée, "dialogue silencieux de l'âme avec elle-même" comme le dit Platon, échappent à la conscience instantanée de soi-même.

Vivre, c'est donc se dédoubler et même les hommes les moins portés à la réflexion, à l'auto-analyse, ne vivent constamment pas dans la conscience instantanée d'eux-mêmes.

Dans son Esthétique, Hegel, philosophe allemand du XIXème siècle, explique que "les choses de la nature n'existent qu'immédiatement et d'une seule façon, tandis que l'homme, parce qu'il est esprit a une double existence."

Il montre que contrairement aux "choses de la nature", les pierres, les plantes et les animaux, l'homme ne se contente pas d'être, il réfléchit sur ce qu'il est, il se "re-présente". Selon Hegel, l'homme a une double existence : il existe au même titre que les choses de la nature, il a une existence immédiate, il "est", et d'autre part, il existe aussi pour soi : il réfléchit, il se pense, il s'analyse, il se découvre... L'homme existe en soi, mais aussi  pour soi, en tant que "conscience de soi", ce qui implique un dédoublement du cogito, une non coïncidence de soi-même avec soi-même.

Il est peut-être possible de s'en tenir à la conscience instantanée de soi, mais uniquement dans l'enfance, avant l'acquisition du langage qui ne se fait pas immédiatement, mais progressivement, par des détours, comme l'a montré le psychologue Jean Piaget dans L'acquisition du langage chez l'enfant. A partir du moment où l'on est "pris par et dans le langage", on échappe à la conscience instantanée de soi.

C'est donc une illusion de croire que l'on peut être absolument sincère, coïncider incessament avec soi-même, respecter absolument les impressions naïves et  "se découvrir sans se modifier".

Cet idéal de sincérité passive est à la fois inacceptable et irréalisable. Il est irréalisable, explique l'auteur parce que  sous couvert de respecter les données de l'existence humaine, il les mutile et les défigure. Il ne rend pas compte de la complexité de l'être humain.

Aux dimensions de "l'en soi" et du "pour soi", Sartre en ajoute une autre, le "pour autrui". Cette dimension est fondamentale et structurante pour comprendre la formation de la personne et de la conscience de soi. "Pour apprendre quelque chose sur moi-même, explique Maurice Merleau-ponty, je dois passer par autrui. C'est autrui qui me renseigne sur moi-même, qui me dit si je suis un héros ou un lâche, si je suis beau ou laid, admirable ou criticable, intelligent ou stupide, etc. 

Ce sont les autres qui me disent ce que je suis et ils ne se privent généralement pas de le faire. Nous construisons ce que appelons notre "personalité" avec et sous le regard des autres et nous intériorisons le jugement d'autrui pour nous définir.

L'idéal de sincérité passive est donc une illusion puisque à partir du moment ou nous avons intériorisé le regard d'autrui, il n'est plus possible de nous construire en dehors de ce regard qui va me définir au moins partiellement.

"J'aurais voulu ne me tenir que de moi-même", déplore Jean-Paul Sartre dans Les Mots, mais on ne peut pas "se connaître authentiquement" sans tenir compte du fait que nous sommes partiellement "construits" par les autres.

Se connaître authentiquement, ce n'est pas obéir à un idéal de sincérité passive, à la fois inacceptable et irréalisable, mais s'interroger sur les autres qui ont participé à ce que nous sommes, à commencer par nos parents, nos ancêtres, d'où la pertinence de la psychanalyse, nos amis nos professeurs sur tous ceux qui nous ont servis de "modèles" ou de "contre-modèles", c'est refuser de croire aveuglément à la spontanéité illusoire de nos désirs qui, comme l'a montré René Girard, sont "médiatisés" par autrui.

Toutes ces influences multiples ont contribué à construire notre moi, un moi "un" et non de multiples moi qui s'ignorent les uns les autres. En effet, nous avons le sentiment d'être nous-mêmes, d'être "unifiés" malgré la diversité des influences que nous avons subies et même si nous pouvons changer en matière d'opinions et d'humeurs. 

Il peut arriver cependant que le moi ne parvienne pas à cette unification, que l'inconscient ait pris le commandement et que la conscience apparaisse comme "dissociée", ce qui relève alors de la psychopathologie.

La littérature, explique l'auteur, permet de "discerner les sentiments que l'on éprouve et ceux que l'on se figure éprouver". La littérature, les oeuvres littéraires jouent un rôle important dans la construction de la personnalité car elle nous relie à des "mondes" totalement ou partiellement différents de celui où nous vivons.

Par exemple, Jean-Paul Sartre, dans Les Mots, évoque l'importance dans son enfance d'un personnage de roman ce cape et d'épée imaginaire, Pardailhan qui est doté de toutes les qualités : la bravoure, la force physique, l'intelligence. Il s'aperçoit, au contact de la réalité et à la faveur d'une promenade au Jardin du Luxembourg avec sa mère et au contact avec des enfants de son âge qu'il n'a pas les qualités du personnage auquel il s'était identifié et il en est très malheureux. 

En évoquant son enfance longtemps après les événements, dans son autobiographie ou son autofiction, Sartre est en mesure, avec son intelligence d'adulte de discerner entre les sentiments que l'enfant se figurait éprouver à travers son identification à Pardailhan et ceux qu'il éprouve en tant qu'adulte. Sartre n'est plus l'enfant qu'il était et c'est la littérature en tant que réflexion sur soi-même qui lui permet de le comprendre et de le dire.

La littérature, mais aussi la poésie, l'histoire, les livres en général, participent à la construction de notre personnalité, au même titre qu'autrui. 

La littérature nous permet de mettre des mots sur des sentiments, des émotions, qui sans elle, demeurerait dans une sorte de brume informe.

Dans  Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley, Il y a ce passage étonnant où "le sauvage" parvient à mettre des mots sur des sentiments et des émotions "à l'état brut" grâce à un livre, les oeuvres complètes de William Shakespeare, interdit dans le "meilleur des mondes" et qu'il a trouvé dans une réserve : "Semblables aux tambours, semblables aux hommes chantant l'incantation du blé, semblables à des formules magiques, les mots se répétaient et se répétaient dans sa tête. Après la sensation de froid, il eut soudain très chaud. Il avait les joues en feu sous l'afflux du sang, la chambre tournoyait et s'assombrissait devant ses yeux. Il grinça des dents : "Je le tuerai (l'amant de sa mère, Linda), je le tuerai, je le tuerai", disait-il sans fin. Et brusquement, il y eut d'autres mots encore :

"When he is drunk asleep, or in his rage

Or in the incestuous pleasure of his bed..." (Hamlet, II, 3)

"Quand il dormira, ivre mort, ou dans sa rage,

Ou dans le plaisir incestueux de son lit.

La littérature, les livres en général, nous font échapper à la "conscience instantanée de soi" et à mettre des mots sur des sentiments et des émotions qui, sans eux, resteraient à l'état latent ou peut-être n'existeraient tout simplement pas.

 

 

 

 

 

 

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