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Résultat d’images pour avons-nous la maîtrise de nos paroles

Au début de La flûte enchantée, l'opéra d'inspiration maçonnique de Mozart, l'oiseleur Papageno se vante d'avoir tué un serpent monstrueux... Les trois servantes de la reine de la nuit le punissent de ce mensonge en le privant de vin et en le réduisant au silence en lui fermant la bouche avec un cadenas en or pour lui apprendre à maîtriser ses paroles.

"La parole est d'argent, le silence est d'or", tel est le sens métaphorique de ce cadenas. Ce proverbe tend à privilégier le silence par rapport à la parole, comme nous y invitent toutes les grandes traditions spirituelles, aussi bien en orient qu'en occident. Avons-nous la maîtrise de nos paroles ? Le pronom personnel "nous" renvoie à une dimension collective et sous-entend que ce problème concerne tout le monde à des degrés divers.

La "maîtrise" suppose que nous disions exactement ce que nous voulons dire, ni plus ni moins, que nous tenions nos paroles pour ainsi dire "en bride", que nous ne nous laissions pas déborder par nos désirs, nos passions, notre inconscient, qu'il n'y a pas quelque chose en nous, une sorte de "malin génie" qui nous ferait prononcer des paroles que nous ne maîtrisons pas et que nous pourrions regretter par la suite.

Le mot "parole" renvoie à la question du langage. Au sens large, le langage signifie tout système ou ensemble de signes permettant l'expression ou la communication. Le langage, au sens strict, est une institution universelle et spécifique de l'humanité. Le langage est la faculté ou l'aptitude à constituer un système de signes.  La langue est un instrument de communication propre à une communauté humaine. La parole est un acte individuel par lequel s'exerce la fonction linguistique. La parole est la dimension individuelle de la langue.

Cependant, nous n'avons pas la maîtrise de la langue. Nous naissons au sein d'une civilisation donnée, nous parlons une langue que nous n'avons pas choisie et nous pensons et nous rêvons dans cette langue que nous n'avons pas inventée, qui nous préexiste depuis des siècles. La parole dépend en grande partie de la langue. La part d'invention inhérente à la parole est limitée par les possibilités de la langue.

Pour Hegel, il n’y a pas de pensée sans langage. En effet on ne peut parler de pensées que lorsque ces pensées ont une forme objective, c’est-à-dire lorsqu’une certaine extériorité manifeste ce qui est purement intérieur.

Cette extériorité, c’est le mot. Quand nous cherchons nos mots, nous les cherchons avec d'autres mots. C'est dans les mots que nous pensons, la vraie pensée est le mot même. La maîtrise de la parole suppose la maîtrise des mots et celle du langage. L'un des obstacles à la maîtrise de nos paroles, est la difficulté de trouver les mots pour donner une forme à nos pensées. Les mots sont comme des flambeaux pour contre l'obscurité du monde. Penser, c'est refuser de subir.  "Avant l'invention du mot "chien" dit Ferdinand de Saussure, l'un des plus éminents fondateurs de la linguistique moderne, les hommes avaient peur du loup". 

Là où il n'y a pas de mots pour dire "ce qui est", règne l'obscurité de la caverne. Comme l'a montré Lucien Scève, quand le mot n'existe pas ou n'existe pas encore, l'idée ne peut pas "s'incarner". "Plus nous aurons de mots et plus notre langue sera parfaite" affirme Ronsard. Le manque de vocabulaire est donc un obstacle à la maîtrise de nos paroles et de nos actes. C'est pourquoi il est important d'inciter les enfants (de "in-fans", qui n'est pas encore doué de parole) à lire et d'expliquer la signification des mots. "Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde" disait Albert Camus. 

1. Nous n'avons pas toujours la maîtrise de nos paroles. 

La maîtrise de nos paroles suppose qu'il existe une instance en nous qui surveille et critique ce que nous disons, qui nous interdit de dire "tout ce qui nous passe par la tête". Sigmund Freud a nommé cette instance le "surmoi". Quand nous étions enfants, nos parents, nos grand-parents, nos professeurs, nos aînés nous reprenaient parfois en nous disant : "Surveille tes paroles !", "Ne dis pas de grossièretés !", "ça n'est pas drôle !", "Ne dis pas n'importe quoi", "Réfléchis à ce que tu dis !", etc.

Nous avons appris que nous devions faire attention à nos paroles, que nous devions les maîtriser, qu'elles n'étaient pas toujours socialement acceptées. Il est plus facile de maîtriser nos paroles que nos pensées. Mais contrairement à nos paroles, nos pensées sont invisibles et nous ne sommes pas tenus de les exprimer à haute voix.

La maîtrise de nos paroles n'est pas donnée, c'est une acquisition sociale, le fruit d'une éducation. En réalité, en nous enjoignant de maîtriser nos paroles, les adultes avaient en vue tout autre chose, la parole étant l'extériorisation de notre vie intérieure : nos pensées, nos sentiments, nos désirs, nos passions... Ce n'est pas seulement sur nos paroles qu'ils entendaient exercer un droit de regard, voire une "censure", mais sur ces sentiments, ces émotions, ces passions et en fin de compte sur nos comportements.

Nous apprenons donc - ou parfois nous n'apprenons jamais ! - à vivre en société et donc à employer le langage "à bon escient" et non de façon blessante, sauvage, illogique ou anarchique. La dimension de la parole est dépendante de la figure d'autrui. qu'il convient d'éviter de froisser, de blesser. On doit donc réfléchir à ce que nous disons en essayant de prévoir les effets de nos paroles sur autrui.

2. Pourquoi la maîtrise de nos paroles nous échappe-t-elle ?

Maurice Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la Perception, distingue entre deux formes de pensée : la pensée pensée et la pensée pensante. Nous n'avons pas toujours la maîtrise de nos paroles parce que, sauf si nous lisons un discours préparé à l'avance,  nous ne savons pas toujours ce que nous allons dire, en particulier au cours d'un dialogue. 

Selon Freud, l'intelligence est subordonnée à la vie affective ; nous avons le sentiment d'être libres de faire ce que nous voulons, mais nous sommes gouvernés par la part inconsciente de nous-mêmes : nos émotions, nos sentiments, nos affects... L'intelligence, selon Freud n'est pas une instance "indépendante" ; vie intellectuelle et vie affective sont inséparables.

"Les philosophes et les connaisseurs d'hommes", dont Freud fait partie, nous mettent en garde contre l'illusion non seulement de l'autonomie de l'intellect, mais de l'illusion plus grave encore de la toute-puissance de l'intelligence par rapport à la vie affective. Pour Freud, c'est le contraire qui est vrai.

Il y a donc selon Freud deux volontés : une volonté consciente et une volonté inconsciente. Quand les influences affectives sont trop fortes, la volonté consciente et l'intellect deviennent des "instruments" de la volonté inconsciente. Cette dépendance de la volonté consciente (le "moi" conscient) par rapport à la volonté inconsciente se révèle, selon Freud, dans les actes manqués, les lapsus et les rêves.

Dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, Freud donne l'exemple du président d'une assemblée qui ouvre la séance en disant "la séance est close", au lieu de dire "La séance est ouverte." Freud explique que ce lapsus ("close" au lieu de "ouverte") exprime le désir caché du président qui s'attend à une séance houleuse qu'il voudrait magiquement voir se clore avant même qu'elle ne s'ouvre.

Cet exemple amusant illustre bien la dépendance de la volonté consciente. La volonté consciente du président était de dire : "la séance est ouverte." Sa volonté inconsciente était que la séance n'ait pas lieu ou soit déjà terminée et donc de ne pas avoir à l'ouvrir. "La séance est close" est le résultat produit par le désir du président. Le désir s'est emparé de sa volonté pour parler à sa place.

Par ailleurs, dans un régime dictatorial où les mots veulent dire le contraire de ce qu'ils signifient, comme dans le roman de George Orwell, 1984, les gens n'ont pas la maîtrise de leur parole. Soit ils emploient la "novlangue" et  répètent comme des perroquets les paroles prescrites par le pouvoir, la propagande étant, selon le philosophe Théodor Adorno "la répétition de la bêtise", soit ils emploient, mais à leurs risques et périls, les mots selon leur vrai sens.

C'est le cas par exemple dans un pays où une guerre qui dure depuis quatre ans s'appelle toujours "officiellement" une "opération spéciale". Comme l'a dit Gilles Deleuze, la censure ne consiste pas à inter-dire, mais à obliger à dire, soulignant le fait qu'elle est un processus complexe qui ne se limite pas seulement à l'interdiction, mais aussi  à l'incitation à répéter la parole du pouvoir.

3. Est-il toujours souhaitable de maîtriser nos paroles ?

Est-il toujours souhaitable, cependant, de surveiller et de maîtriser étroitement et constamment nos paroles. Le psychanalyste nous invite à "dire ce qui nous passe par la tête", à parler librement, à faire des "associations libres", sans nous soucier de la bienséance et des convenances sociales. Cette "libération de la parole", d'une parole trop longtemps contenue ou réprimée étant considérée comme bénéfique car elle permet lever les "résistances" et le "refoulement".

L'artiste, le créateur, l'écrivain, le poète, tentent de déserrer l'emprise du "surmoi" sur la parole. Le poète Robert Desnos, par exemple dont André Breton disait "qu'il parlait surréaliste à volonté", participait à des séances de "rêve éveillé" au cours desquelles il parlait dans un état de demi-sommeil, sans chercher à exercer de contrôle sur le sens et sur la logique de ses paroles, ce qui donnait parfois d'étonnantes trouvailles comme : "le cadavre exquis boira le vin nouveau". Mais il n'est pas toujours facile de distinguer entre le délire du fou et les inventions du génie. 

C'est pourquoi il convient d'exercer sa faculté de discernement. Comme le dit l'Ecclésiaste : "Il est un temps pour parler et un temps pour se taire". Il existe des moments appropriés pour se taire, pour écouter et pour réfléchir et d'autres pour parler, pour exprimer ses pensées et pour défendre une cause juste ou dénoncer une injustice, comme le fait l'orateur inspiré ou le prophète. C'est en exerçant ce discernement que nous parviendrons à maîtriser nos paroles.

 

 

 

 

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