L'auteur :
Marc Bloch, né le 6 juillet 1886 à Lyon (Rhône) et mort le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans (Ain), est un historien français, fondateur avec Lucien Febvre des Annales d'histoire économique et sociale en 1929. Il est l'auteur de L'Étrange Défaite, ouvrage de référence sur la bataille de France. Marc Bloch a donné à l'école historique française une renommée qui s'étend bien au-delà de l'Europe.
Ancien combattant de la Première Guerre mondiale et de la Seconde Guerre mondiale, il est décoré de la Légion d'honneur à titre militaire, de la croix de guerre 1914-1918 (avec quatre citations) et de la croix de guerre 1939-1945 (avec une citation). Membre de la Résistance durant l'Occupation, il est arrêté, torturé, puis exécuté par la Gestapo le 16 juin 1944.
L'œuvre :
Apologie pour l'histoire ou Le métier d'historien est un essai de Marc Bloch rédigé entre la fin de 1940 et les premiers mois de 1943. Inachevé, il est publié de manière posthume en 1949, à l’initiative de Lucien Febvre. Marc Bloch s'interroge sur ce qu'est l’histoire, et plus particulièrement sur le rôle et les méthodes de l’historien dans la construction de cette science. L'Apologie est souvent vu comme le « testament » historique de Marc Bloch, et a un écho mondial les années qui suivent sa sortie. Il est en cela emblématique de la pensée de l'Ecole des Annales, que l'auteur a cofondée à la fin des années 1920 avec Lucien Febvre. Il est peu lu dans les années 1970 en France, alors que les méthodes historiques se tournent vers de nouveaux courants (le "Linguistic Turn", ou la "Nouvelle Histoire", par exemple). En outre, Il a une influence sur de nombreux historiens du monde anglo-saxon, se diffusant au moment où d'autres universitaires des Annales sont traduits en anglais. L'ouvrage regagne en popularité dans les années qui suivent. Il est republié dans une nouvelle édition critique en 1993, préfacée par Jacques Le Goff. (source : Wikipédia)
Présentation du texte :
"Le présent éclaire le passé en jetant sur lui une lumière récurrente. Il n'y a pas d'histoire du présent parce que celui-ci a besoin d'être expliqué par un avenir qui lui donnera sa véritable signification. "L'expérience du Front Populaire, écrivait Aron en 1938, révélera progressivement sa véritable portée aux historiens à venir : selon qu'elle mènera à un régime social nouveau ou à la réaction (...). Les contemporains sont partisans ou aveugles, comme les acteurs ou les victimes." (Introduction à la philosophie de l'histoire, Gallimard). La science historique exige et attend la constatation des résultats.
Cependant notre situation historique actuelle dépend du passé à un degré que l'on ne soupçonne pas toujours ; nos structures mentales, sociales, institutionnelles, géographiques même, ne sont pas indifférentes à la tradition. L'histoire souvent la plus lointaine pèse encore sur nous et explique, du moins partiellement, ce que nous sommes."
(André Roussel, Textes philosophiques, Terminales F,G,H nouveau programme, nouvelle édition Nathan technique, 1984)
Le texte :
"L'homme passe son temps à monter des mécanismes, dont il demeure ensuite le prisonnier plus ou moins volontaire.
Quel observateur parcourant nos campagnes du Nord n'y a été frappé par l'étrange dessin des champs ? En dépit des atténuations que les vicissitudes de la propriété ont, au cours des âges, apporté au schéma primitif, le spectacle de ces lanières qui, démesurément étroites et allongées, découpent le sol arable en un nombre prodigieux de parcelles, garde encore aujourd'hui de quoi confondre l'agronome.
Le gaspillage d'efforts qu'entraîne une pareille disposition, les gênes qu'elle impose aux exploitants ne sont guère contestables.
Comment l'expliquer ? Par le code civil et ses inévitables effets, ont répondu des publicistes trop pressés. Modifiez donc, ajoutaient-ils, nos lois sur l'héritage ; et vous supprimerez tout le mal.
S'ils avaient mieux su l'histoire, s'ils avaient aussi mieux interrogé une mentalité paysanne formée par des siècles d'empirisme, ils auraient jugé le remède moins facile.
En fait, cette armature remonte à des origines si reculées que pas un savant, jusqu'ici, n'est parvenu à en rendre un compte satisfaisant ; les défricheurs de l'âge des dolmens y sont probablement pour davantage que les légistes du premier Empire. L'erreur sur la cause se prolongeant donc ici, comme il arrive presque nécessairement, en faute de thérapeutique, l'ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent ; elle compromet, dans le présent, l'action même.
Il y a plus. Pour qu'une société, quelle qu'elle fût, pût être déterminée tout entière par le moment immédiatement antérieur à celui qu'elle vit, il ne lui suffirait pas d'une structure si parfaitement adaptable au changement qu'elle serait véritablement désossée ; il faudrait encore que les échanges entre les générations s'opérassent seulement, si j'ose dire, à la file indienne - les enfants n'ayant de contact avec leurs ancêtres que par l'intermédiaire des pères.
Or, cela n'est pas vrai, même dans les communications purement orales. Regardez, par exemple, nos villages. Parce que les conditions du travail y tiennent pendant presque toute la journée le père et la mère éloignés des jeunes enfants, ceux-ci sont élevés surtout par les grands-parents.
A chaque nouvelle formation d'esprit un pas en arrière se fait donc qui, par-dessus la génération éminemment porteuse de changements, relie les cerveaux les plus malléables aux plus cristallisés. De là vient, avant tout, n'en doutons pas, le traditionalisme inhérent à tant de sociétés paysannes. (...)
A plus forte raison, l'écrit facilite-t-il grandement, entre des générations parfois très écartées, ces transferts de pensée qui font, au propre, la continuité d'une civilisation. Luther (1), Calvin (2), Loyola (3) : des hommes d'autrefois, sans doute, des hommes du seizième siècle, que l'historien occupé à les comprendre et faire comprendre, aura le premier devoir de replacer dans leur milieu, baignés par l'atmosphère mentale de leur temps, face à des problèmes de conscience qui ne sont plus exactement les nôtres.
Osera-t-on pourtant dire qu'à la juste compréhension du monde actuel l'intelligence de la Réforme protestante ou de la Réforme catholique, éloignées de nous par un espace plusieurs fois centenaire, n'importe pas davantage que celle de beaucoup d'autres mouvements d'idée ou de sensibilité, plus proches, assurément, dans le temps, mais plus éphémères ?"
Marc Bloch, Apologie pour l'histoire ou le métier d'historien, Librairie Armand Colin, Paris, 1961.
Notes :
1. Martin Luther (1483-1546) : théologien allemand ; il fut l'un des premiers fondateurs du protestantisme.
2. Jean Calvin (1509-1654) : théologien réfugié à Genève, l'un des fondateurs du protestantisme (calvinisme).
3. Ignace de Loyola (1491-1556) : fondateur de la Compagnie de Jésus.
Questions sur le texte :
1. Analysez l'exemple que nous donne Marc Bloch
2. Expliquez : "l'erreur sur la cause se prolongeant... en faute de thérapeutique ; "structure si parfaitement adaptable qu'elle serait véritablement désossée".
3. Quels arguments l'auteur invoque-t-il en faveur d'une influence prolongée du passé ?
4. Quelle importance accordez-vous personnellement au passé dans l'explication du monde contemporain ?
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)
/image%2F0931521%2F20221023%2Fob_4bff7c_apologie-pour-l-histoire.jpg)
/image%2F0931521%2F20221023%2Fob_924e93_marc-bloch.jpg)