Roland Barthes, Marcel Proust, Mélanges Edition établie et annotée par Bernard Comment, Editions du Seuil/INA, 2022
"Un ouvrage imposant dont beaucoup ont sans doute rêvé et qui vient réparer un manque." (Proustonomics)
Table : Note de l'éditeur - Les vies parallèles (1966) - Proust et les noms (1967) - Proust et les noms (1967) - Dossier d'enseignement pour un cours donné à Rabat (1970) - Une idée de recherche (1971) - Une homme, une ville : Marcel Proust France culture (1978) : 1. A la recherche du faubourg - 2. Du côté de Combray - 3. A l'ombre des jardins et des bois - "Longtemps, je me suis couché de bonne heure" (1978) - Préface inachevée pour le Livre de Poche - (Sur Proust) - ça prend (1979) - Fragments du cours "La préparation du roman" - Proust et la photographie. Examen d'un fonds d'archives photographiques mal connu - Séminaire du Collège de France (1980) - Une sélection de fiches du grand fichier consacrées à Proust - Notes - Bibliographie.
L'auteur : Roland Barthes (1915-1980) a été directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études avant d'occuper dès 1977 la chaire de sémiologie littéraire au Collège de France. Il est notamment l'auteur du Degré zéro de l'écriture (1953) et des Fragments d'un discours amoureux (1977)
Quatrième de couverture :
"De son vivant, Roland Barthes a peu publié sur Proust - bien que ce fût, de son propre aveu, sans doute l'auteur le plus important de son univers et celui qui aura le plus lu. Ce volume regroupe l'ensemble des textes que Barthes a consacrés à l'auteur d'A la recherche du temps perdu, accompagnés par les photographies du monde proustien par Nadar, la transcription de trois émissions radiophoniques mémorables et une sélection de fiches. Il en ressort une vision magnifiquement moderniste d'un écrivain lui-même extraordinairement moderne.
Extraits :
"Tout résumé est déjà un acte critique responsable. Je propose, pour ma part, de résumer RTP (La recherche du temps perdu) de la façon suivante.
La RTP est l'histoire d'une "écriture" : c'est le récit de la naissance difficile d'un livre que nous ne connaitrons pas, puisque le livre écrit par Proust s'arrête lorsqu'il devient enfin possible à N (le narrateur) d'écrire un livre fictif. Cette naissance, fort longue, puisqu'elle occupe toute la RTP à travers de multiples description, réflexions, dissertations, et s'entremêle de bien d'autres sujets que la naissance d'un livre, se déroule comme un drame, en trois actes (diffus le long du livre) :
I. La volonté d'écrire. Dès son enfance, N. veut être écrivain ; il a découvert le plaisir d'écrire en lisant les phrases d'un écrivain admiré, Bergotte, et en réussissant lui-même un petit "morceau" : la description des trois clochers du village de Martinville.
II. L'impuissance à écrire (cet acte occupe presque tout RTP). Le second acte se joue en trois scènes qui, selon une progression désespérante, persuadent finalement N qu'il est incapable d'écrire :
a. Première détresse : un vieux diplomate, Norpois présente à N. une image de la littérature, dérisoire, ridicule, décourageante - et cependant inaccessible.
c. Seconde détresse : N. découvre dans une bibliothèque de campagne un fragment inconnu du Journal des frères Goncourt (ce Journal existe, mais le fragment retrouvé par N, relatant des souvenirs qui ont trait à certains personnages de RTP, est un pastiche écrit par Proust) ; en ressentant vivement tous les prestiges d'une écriture très littéraire, par comparaison, N reconnaît que contrairement aux vrais écrivains, tels les Goncourt, il ne saura jamais transformer ses sensations en notations.
c. Troisième détresse : du train qui le ramène à Paris, après une longue retraite due à la maladie, N aperçoit dans la campagne trois arbres ; hélas, il n'en ressent plus la beauté : c'est sa sensibilité même qui est atteinte (et non plus seulement son talent) : il ne sera jamais écrivain. N'ayant plus de raison de s'abstraire du monde pour travailler à son œuvre, puisqu'il est forcé d'y renoncer, il décide de se rendre à une matinée de la princesse de Guermantes (ex-Mme Verdurin)
III. Le pouvoir d'écrite. Il se produit alors un revirement inattendu, qui occupe le dernier volume (Le Temps retrouvé) et se joue lui aussi en trois périodes :
1. "Arrivant au Concert de la princesse de Guermantes, N (le narrateur) est, sans s'y attendre, l'objets de trois éblouissements successifs et répétés ; ces éblouissements sont des réminiscences brusques, qui d'une façon inexplicable l'inondent de bonheur :
a. Son pied trébuchant sur les pavés de la cour de l'hôtel de Guermantes, N reçoit au présent Venise (où il a fait un voyage avec sa mère), la place Saint-Marc, son baptistère et les pavés inégaux qui l'entourent.
b. Un peu plus tard, un valet lui apportant un verre d'orangeade, le tintement de la petite cuiller contre la soucoupe lui rappelle de la même façon brusque le son du marteau dont le cheminot frappait les roues du train arrêté dans la campagne, lorsque N constatait avec désespoir son indifférence à la beauté des arbres.
c. De la même façon encore, la serviette de table que lui tend le valet a la même raideur empesée que les serviettes de bain du Grand Hôtel de Balbec, plage normande où N passait ses vacances, et c'est brusquement toute l'odeur, toute la couleur de la mer qui lui reviennent dans cette sensation.
2. Ces trois réminiscences, qui sont comme des explosions brusques et totales du passé dans le présent de N, des passés restitués comme présents, comme si le Temps et la Mort étaient vaincus, sont des bonheurs. N décide alors d'explorer méthodiquement le phénomène dont il vient d'être l'objet, de façon à le comprendre et à le provoquer à volonté ; en réfléchissant, il découvre que la réminiscence constitue l'accès à une essence des choses, que l'écriture a précisément le pouvoir de restituer, sans qu'il soit nécessaire, d'attendre le hasard : le livre qu'il voulait écrire et auquel il avait renoncé est désormais possible et il sait désormais de quoi il sera fait : d'une réminiscence généralisée, source d'un bonheur victorieux de la mort. Il décide d'écrire ce livre.
3. Un dernier suspense vient retarder l'issue de ce drame de l'écriture : en poursuivant ces réflexions, N est entré dans le salon de la princesse de Guermantes ; il est stupéfié en constatant que les personnages qu'il a connus et qu'il y retrouve rassemblés ont vieilli pendant le temps de sa retraite. Il comprend alors que le Temps menace son œuvre : le Temps qui lui a donné l'écriture (par la réminiscence) risque de la lui reprendre (par la mort) : aura-t-il le temps d'écrire son œuvre ? Il décide de renoncer au monde, de s'enfermer et d'écrire sans désemparer : le livre de Proust finit sur cette image d'un Temps futur (celui de l'écriture du livre enfin possible), dont le récit nous a cependant déjà été donné au passé par RTP (La recherche du temps perdu) : dessin dont il ne faut cesser d'approfondir le paradoxe (...)"
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)
/image%2F0931521%2F20221023%2Fob_0fee33_roland-barthes-proust.jpg)
/image%2F0931521%2F20221023%2Fob_994086_roland-barthes-1382591-330-540.jpg)