Roger Caillois, L'homme et le sacré, édition augmentée de trois appendices sur le sexe, le jeu, la guerre dans leurs rapports avec le sacré, Folio essais/Gallimard, 1950

Roger Caillois, né le 3 mars 1913 à Reims et mort le 21 décembre 1978 au Kremlin-Bicêtre est un écrivain, sociologue et critique littéraire français.
Dans L'Homme et le sacré, paru à la veille de la guerre (en 1939), Roger Caillois inaugure une nouvelle manière de faire de la sociologie, sans rompre pour autant avec la tradition : il part des acquis de l'Ecole de Durkheim et en particulier des recherches de Mauss et de Hubert qu'il confronte avec celle des maîtres de la sociologie allemande, anglaise et américaine. L'ouvrage qui a mis l'ethnologie à la portée d'un public plus large que celui des seuls "spécialistes", marque une étape dans l'évolution de l'ethnologie, entre la conception du totémisme de Lévy-Bruhl et le structuralisme, né de la rencontre à New York pendant la guerre entre Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson, le fondateur de la linguistique structurale. Roger Caillois ne pose pas, à proprement parler, la question réputée alors insoluble de l'origine du sacré, mais prépare la percée décisive de l'anthropologie girardienne par la subtilité et la justesse de ses analyses sur l'ambiguïté du sacré, sur la fonction en apparence contradictoire des interdits et des rituels et sur le caractère paradoxal de la fête, comme transgression obligatoire des interdits.
Remarque : Si les interdits défendent ce que permettent les rituels, c'est qu'ils "miment" deux aspects diachroniques (qui se succèdent dans le temps) du même processus de sacralisation victimaire : avant la crise mimétique (le début des rituels) et après (les interdits, la fondation ou la refondation de la culture).
Le souci de classification logique (binaire) et de genèse de la pensée comme espacement (et donc élimination d'un élément) du "continu" au profit du "discontinu" et du principe d'identité du structuralisme, essentiellement soucieux de synchronicité, ne permet pas de penser à la fois l'indifférenciation instaurée par les rituels et la redifférenciation instaurée par interdits.
Table des matières :
Préface à la seconde édition
Préface à la troisième édition
Avant-propos
I. Rapports généraux du sacré et du profane
II. L'ambiguïté du sacré
1. Sainteté et souillure
2. La polarité du sacré
3. Cohésion et dissolution
III. Le sacré de respect : théorie des interdits
1. L'organisation du monde.
2. Lois saintes et actes sacrilèges.
3. Hiérarchie et lèse-majesté
IV. Le sacré de transgression : théorie de la fête
1. La fête, recours au sacré
2. La recréation du monde
3. Fonction de la débauche
V. La sacré, condition de la vie et porte de la mort
"Toute conception religieuse du monde implique la distinction du sacré et du profane, oppose au monde où le fidèle vaque librement à ses occupations, exerce une activité sans conséquence pour son salut, un domaine où la crainte et l'espoir le paralysent tour à tour, comme au bord d'un abîme, le moindre écart dans le moindre geste peut irrémédiablement perdre. A coup sûr, pareille distinction ne suffit pas toujours à définir le phénomène religieux, mais au moins fournit-elle la pierre de touche qui permet de le reconnaître avec le plus de sûreté. En effet, quelque définition qu'on propose de la religion, il est remarquable qu'elle enveloppe cette opposition du sacré et du profane, quand elle ne coïncide pas purement et simplement avec elle. A plus ou moins longue échéance, par des intermédiaires logiques ou des constatation directes, chacun doit admettre que l'homme religieux est avant tout celui pour lequel existent deux milieux complémentaires : l'un où il peut agir sans angoisse ni tremblement, mais où son action n'engage que sa personne superficielle, l'autre où un sentiment de dépendance intime retient, contient, dirige chacun de ses élans et où il se voit compromis sans réserve. Ces deux mondes, celui du sacré et celui du profane, ne se définissent rigoureusement que l'un par l'autre. Ils s'excluent et ils se supposent. On tenterait en vain de réduire leur opposition à quelque autre : elle se présente comme une véritable donnée immédiate de la conscience (Roger Caillois fait allusion au titre d'un ouvrage de Bergson). On peut la décrire, la décomposer en ses éléments de, en faire une théorie. Mais il n'est pas plus au pouvoir du langage abstrait de définir sa qualité propre qu'il ne lui est possible de formuler celle d'une sensation. Le sacré apparaît ainsi comme une catégorie de la sensibilité. Au vrai, c'est la catégorie sur laquelle repose l'attitude religieuse, celle qui lui donne son caractère spécifique, celle qui impose au fidèle un sentiment de respect particulier, qui prémunit sa foi contre l'esprit d'examen, la soustrait à la discussion, la place au-dehors et au-delà de la raison.
"C'est l'idée-mère de la religion, écrit Henri Hubert (collaborateur de Marcel Mauss). Les mythes et les dogmes en analysent à leur manière le contenu, les rites en utilisent les propriétés, la moralité religieuse en dérive, les sacerdoces l'incorporent, les sanctuaires la fixent au sol et l'enracinent. La religion est l'administration du sacré." On ne saurait marquer avec plus de force à quel point l'expérience du sacré vivifie l'ensemble des diverses manifestations de la vie religieuse. Celle-ci se présente comme la somme des rapports de l'homme et du sacré. Les croyances les exposent et les garantissent. Les rites sont les moyens qui les assurent pratiquement." (Roger Caillois, L'homme et le Sacré, p. 17-18)

"En recherchant les principes de la vie, les énergies pures du sacré, qui l'entretiennent en se mêlant, l'être (chose, organisme, conscience ou société) se rapproche moins d'elle qu'il ne s'en éloigne. Il faut lire les pages où sainte Thérèse d'Avila décrit ses ravissements. Si l'on prend soin d'écarter les expressions trop spécifiquement chrétiennes, on verra combien les confidences de la sainte illustrent ce paradoxe, comment le contact du sacré institue un douloureux débat entre une espérance enivrante de s'abîmer définitivement dans une plénitude vide et cette sorte de pesanteur par quoi le profane alourdit tout mouvement vers le sacré et que Thérèse elle-même attribue à l'instinct de conservation. Retenant dans l'existence l'être qui meurt de ne pas mourir, cette pesanteur apparaît comme l'exact pendant de l'ascendant exercé par le sacré sur le profane, toujours tenté de renoncer à sa part de durée pour un assaut de gloire éphémère et dissipatrice.
Le sacré est ce qui donne la vie et ce qui la ravit, c'est la source d'où elle coule, l'estuaire où elle se perd. Mais c'est aussi ce qu'on ne saurait en aucun cas posséder pleinement en même temps qu'elle. La vie est usure et déperdition. Elle s'acharne en vain à persévérer dans son être et à se refuser à toute dépense, afin de mieux se conserver. La mort la guette.
Il n'est pas d'artifice qui vaille. Chaque être vivant le sait ou le pressent. Il connaît le choix qui lui est laissé. Il redoute de se donner, de se sacrifier, conscient de dilapider ainsi son être même. Mais de retenir ses dons, ses énergies et ses biens, d'en user avec prudence dans des buts tout pratiques et intéressés, profanes par conséquent, ne sauve personne, à la fin, de la décrépitude et de la tombe. Tout ce qui ne se consume pas, pourrit. Aussi la vérité permanente du sacré réside-t-elle simultanément dans la fascination du brasier et l'horreur de la pourriture."
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)
/image%2F0931521%2F20220222%2Fob_498694_l-homme-et-le-sacre.jpg)