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Columbo, le  Socrate de Beverly Hills

"Vous êtes encore là, Columbo, vous n'êtes pas encore parti  ? Vous savez à quoi vous me faites penser ? A une tique, vous savez ce que c'est ? - J'en  ai jamais vu M'sieur !" (Suitable For Framing)

"Pour ma part, Socrate, j’entendais dire, avant même de t’avoir fréquenté, que toi, tu ne faisais rien d’autre que d’être toi-même dans le doute, et de faire douter les autres. Et s’il faut même faire une plaisanterie, tu me sembles être absolument le plus semblable, pour la forme et tout le reste, à ce poisson-torpille plat que l’on trouve dans la mer." (Platon, Le Ménon) 

J'aime beaucoup le personnage de l'inspecteur Columbo : un homme sans prétention, qui se moque des "grandeurs d'établissement" et de passer pour un plouc, mais d'une clairvoyance et d'une ténacité redoutables.

Columbo n'est ni surhomme, ni un super héros, mais un homme ordinaire auquel on peut facilement s'identifier. Il est sujet au vertige et au mal de mer, il a peur de prendre l'avion, la vue du sang le rend malade, il est allergique aux pollens, il n'aime aller ni chez le dentiste, ni dans les hôpitaux, il déteste les armes à feu...

Il apparaît dans Les ailes du désir de Wim Wenders, l'histoire de deux anges qui demandent à devenir des hommes.

La plupart des épisodes se déroulent à San Francisco ou à Las Vegas, sauf trois : l'un à Londres dans le milieu du théâtre shakespearien, l'autre à bord d'un bateau de croisière et le troisième dans une ganadera (élevage de taureaux de combat) au Mexique.

La série comporte 69 épisodes, tournés entre 1968 et 2003 ; ils témoignent de l'évolution de la société, notamment sur le plan technologique, les gadgets jouant un rôle important (le fax, le répondeur, la machine à écrire électrique, l'ordinateur, le téléphone cellulaire...) et du contexte historique et politique, par exemple Publish our Perish (Edition tragique), diffusé en 1974, le tueur à gages est un vétéran de la guerre du Vietnam. The Conspirators (Des sourires et des armes), diffusé pour la première fois en 1978, aborde le thème particulièrement d'actualité à l'époque du terrorisme irlandais.

Les épisodes se déroulent dans les milieux les plus divers : l'édition, l'armée, le cinéma, la télévision, l'art, la musique classique,  la musique country, le bâtiment, les cosmétiques, l’œnologie, la politique, la publicité (l'épisode a contribué à révéler au grand public l'utilisation  des images subliminales), un club de surdoués, les courses hippiques, les pompes funèbres...

Le dernier épisode (Columbo likes the Nightlife) diffusé en 2003 - Peter Falke a alors 75 ans et ses cheveux ont blanchi - se déroule dans le milieu des boîtes de nuits branchées sur fond de rave music.

A chaque fois, Columbo découvre avec une candeur amusante un domaine qu'il ne connaît pas, et dont il finit parfois par devenir un expert (le vin par exemple dans Any Old Port in the Storm).

Auprès de Columbo, les autres personnages semblent tantôt insignifiants (les autres enquêteurs, par exemple), tantôt trop signifiants (les "méchants") : il fait ressortir le fait qu'il n'y a pas chez eux de distance entre le signifiant et le signifié,  l'essence et l'existence, comme chez le garçon de café de Sartre.

Cependant, si certains "méchants" sont franchement antipathiques (le directeur sportif qui se déguise en marchand de glaces dans The Most Crucial Game, le critique d'art dans Suitable For Framing par exemple), d'autres sont plus complexes, parfois pathétiques  (le chef d'orchestre dans Etude in Black), et parfois même amusants et presque sympathiques (l'ingénieur chimiste dans Short Fuse, le poète irlandais dans The Conspirators)

Il arrive même qu'il y ait une certaine complicité entre Columbo et le meurtrier comme dans le 1er épisode, de la saison 6, Fade in To Murder,  le coupable est un acteur qui joue le rôle d'un détective. ou dans Any Old Port in The Storm (Quand le vin est tiré) où Columbo trinque avec le meurtrier avant de l'arrêter.

Dans The Conspirators (Des sourires et des armes), Columbo se lie même d'amitié avec l'assassin, un poète irlandais membre du Sinn Fein.

Ils appartiennent en général aux hautes sphères de la société ou ambitionnent d'en faire partie. Ils sont certes intelligents, mais ont une (trop) haute opinion d'eux-mêmes et ont tendance à se croire infaillibles et à faire preuve d'arrogance et d'ubris, par exemple dans le premier épisode de la saison 10 : Columbo Goes To College, inspiré par le film The Rope (La corde) d'Alfred Hitchcock.

Il arrive que l'on compatisse en voyant tout le mal qu'ils se sont donnés pour réaliser un crime parfait qui achoppe toujours sur un minuscule détail.

Ils ne sont jamais tout à fait mauvais. Par exemple dans The Green House Jungle (Dites-le avec des fleurs), le "méchant" joué par le distingué Ray Milland tue froidement son neveu et complice, mais "ressuscite" la plante de la femme de Columbo.

Leurs méthodes vont des plus classiques aux plus originales. Dans Short Fuse (Accident), le meurtrier utilise une boîte de cigares piégés commandés à distance, dans Uneasy Lies the Crown (Couronne mortuaire), il place une dose mortelle de digitaline sous une couronne dentaire. Dans How to Dial a Murder, le meurtrier emploie un moyen aussi ingénieux que cruel en utilisant des chiens dressés pour tuer à distance (par téléphone) l'amant de sa femme quand ils entendent le mot "Rosebud".

Leurs mobiles sont des plus variés, des plus classiques : la vengeance, l'ambition, la jalousie, l'argent, le pouvoir...  aux plus originaux,  comme un amour paternel pathologique (Mind over Mayhem, Butterfly in Shades of Grey) ou le désir de liberté (Swan Song). Dans Reste in Peace Mrs Columbo (L'enterrement de Madame Columbo) l'assassin cherche à se venger de Columbo en empoisonnant sa femme.

Dans A Trace of Murder (La griffe du crime), le meurtrier, un criminologiste, membre de l'équipe de Columbo, accumule de fausses  preuves contre le mari de la femme qu'il aime.

Ces "premiers seconds rôles" sont excellemment interprétés par des pointures hollywoodiennes comme Robert Culp, Dean Stockwell, Martin Landau, Ray Milland, Patrick Mc Goohan (remarquable dans le rôle d'un colonel névropathe à la tête d'une école militaire dans le très antimilitariste By Dawn's Early Light), Roddy McDowall, Mel Ferrer, John Cassavetes ou Johnny Cash...

Parmi les réalisateurs, on relève les noms tout aussi prestigieux de Steven Spielberg, John Cassavetes, Patrick McGoohan, James Frawley, Vincent McEveety (c'est lui qui a réalisé le plus d'épisodes, 7 au total), Jonathan Demme et Peter Falk lui-même, l'interprète du rôle titre.

Le principal atout de Columbo est qu'il n'a pas l'air d'un policier américain. On retrouve le même décalage dans le personnage d'Hercule Poirot qui n'a pas l'air d'un anglais (il est belge). 

C’est un avantage pour lui car les Anglais dans les romans d’Agatha Christie sont généralement xénophobes, mais paradoxalement, ils se confient plus facilement à un étranger, un peu comme ces femmes qui n’hésitaient pas à se montrer nues devant leur esclave parce qu’elles ne le considéraient pas vraiment comme un homme.

C’est une idée qui "fonctionne bien" que celle d' un personnage de détective belge qui ne partage pas les valeurs et ne maîtrise pas les codes de la bonne société anglaise ou de quelqu'un  comme Columbo qui tourne délibérément le dos aux valeurs de la société de consommation américaine.

"Columbo" est "amer et astringent" comme la racine d'une plante sarmenteuse (menispermum palmatum) appelée "Columbo", du nom d'une ville de Ceylan d'où provient cette racine.

Contrairement à la plupart des romans et des films policiers, on sait dès le début qui a commis le crime et comment. L'intérêt ne réside pas dans la façon dont Columbo s'y prend pour découvrir l'assassin - il semble le savoir dès le début - mais comment il va trouver le "modus operandi", le mobile, ainsi que la preuve décisive ("the evidence") contre lui et le pousser à la faute. il y a des exceptions à la règle : Last Salute to the Commodore où le personnage que l'on voit au début et que tout désigne comme étant l'assassin ne l'est pas et Columbo Cries Wolf (Tout finit par se savoir) qui commence par un faux crime et se termine par un vrai avec le fameux "Gotcha !" sur le cadran de la montre connectée.

Dans  certaines enquêtes l'assassin fait semblant de collaborer avec Columbo pour le mettre sur une fausse piste et Columbo fait semblant de lui faire confiance (par exemple dans l'épisode déjà mentionné : Columbo Goes to College).

J’avais acheté un jour dans une brocante Meurtre en différé de William Harrington, une enquête « inédite » de Columbo transposée en roman. Alors que le fait de savoir dès le début qui est l’assassin et comment il s’y est pris n’enlève rien à l’intérêt du film, le procédé ôte tout intérêt à la lecture du roman.

En fait l'intérêt principal et constamment renouvelé d'enquête en enquête est la relation que Columbo établit avec le suspect dans le cadre d'une intrigue concentrée à l'extrême (entre 70 et 95 minutes).

Il voit toujours immédiatement, sans l'aide des techniques scientifiques, le détail qu'il faut voir (un journal, une bague, une boîte de cigares, une plume, la présence d'eau dans le bac du réfrigérateur...)

C'est l'étranger, le "bon sauvage" qui porte sur la société un regard d'autant plus lucide qu'il n'en fait pas tout à fait partie et qu'il n'en partage pas les préjugés.

Il a quelque chose d'un enfant dont il a la naïveté au sens étymologique (il n'est pas blasé,  il regarde la vie et les gens avec des yeux neufs), le naturel, la spontanéité, le goût du jeu, par exemple dans Murder under Glass (Meurtre parfait), quand il joue avec le moniteur du studio de télévision ou dans It's all in the Game où il s'amuse avec le commutateur électrique dans l'appartement de la victime.

Il fait un peu penser à Socrate, le poil à gratter de la société athénienne qui interroge sans relâche ses concitoyens. Ces derniers comparent Socrate à un "poisson-torpille" parce qu'il paralyse ses interlocuteurs, les laissent à court d'arguments, tandis que Columbo est comparé à une tique ou à un chien de chasse.

Comme Socrate, Columbo ne se fie pas à l'opinion mais à l'observation et à  la raison, au-delà des préjugés et des apparences et cherche, comme Socrate dans le Théétète à vérifier une hypothèse heuristique par une expérience décisive (par exemple dans le huitième épisode de la saison 2, Double Shock avec Martin Landau).

Note : selon Balzac, l'observation se manifeste de manière immédiate et fulgurante par une aptitude à remonter instantanément de l'effet à la cause. "L'observateur est incontestablement homme de génie au premier chef. Toutes les inventions humaines découlent d'une observation analytique (ou intuitive) dans laquelle l'esprit procède avec une incroyable rapidité d'aperçus". (Honoré de Balzac, Facino Cane)

Son mode de vie n'obéit pas aux impératifs de la société de consommation : il garde sa vieille  Peugeot 403 cabriolet des années 60, son vieux chien (un basset hound), son vieil imperméable, sauf dans Undercover (Columbo change de peau) où il se déguise successivement en gangster, en amateur d'art, en parrain de la mafia et en clown et bien qu'il lui arrive dans certains épisodes de porter un smoking.

Le chien "sans nom" de Columbo ressemble à son maître dans la mesure où il est beaucoup plus intelligent qu'il n'en a l'air, comme en témoigne l'épisode où il réconforte la femme handicapée de l'assassin (An Exercise in Fatality) et celui où il détecte la présence du chiot de la victime derrière une porte (Ashes to Ashes), ce qui s'avère déterminant pour l'enquête.

Comme Socrate traversant le marché d'Athènes, il pourrait s'écrier : "Que de choses dont je n'ai pas besoin !"

Dans Murder Under Glass (Meurtre parfait), la meurtrière lui explique que la différence entre elle et lui, c'est qu'il prend les choses comme elles sont, alors qu'elle essaye de les changer. S'accommoder de l'ordre du monde plutôt que vouloir le changer l'apparente aux stoïciens de l'antiquité (Le Manuel d'Epictète) et au Descartes du Discours de la Méthode : "Et je tâchais à me vaincre plutôt que la fortune et à changer mes désirs que l'ordre du monde".

Sa femme qu'on ne voit jamais en même temps que lui et dont il parle toujours, joue un rôle important. Dans A Lady in Waiting, c’est elle qui lui fournit la solution par une simple remarque, du reste assez banale : « Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs ». Cette remarque est un éclair de génie ; elle lui permet de comprendre que le témoin aurait dû entendre le coup de feu après le déclenchement du signal d’alarme et non avant.

D'un point de vue psychanalytique, sa femme pourrait représenter l’intuition, l’inconscient et son "chef" dont il s'efforce de mériter l'estime et le soutien dont il est très fier, la figure du Père, le raisonnement logique, le surmoi.

Il ressemble également à l'Idiot de Dostoïevski. C'est pourquoi les gens ne s'en méfient pas et il amuse tout le monde, y compris les criminels, mais contrairement à l'Idiot,  il réussit toujours et sa maladresse est à la fois réelle et calculée (c'est d'ailleurs toute la difficulté du rôle). La suprême habileté est de passer pour un maladroit.

Il faut que le spectateur se demande "s'il est vraiment comme ça", s'il joue ou s'il ne joue pas et jusqu'à quel point pour que le personnage reste sympathique - sauf dans les épisodes à mon avis les moins réussis de la saison 1 comme Prescription : Murder où il a trop l'air d'un "tough guy", d'un dur à cuire, mais il faut dire aussi qu'il a affaire à forte partie - , alors qu'on est sûr que la maladresse du prince Muychkine, qui ne réussit pas, est involontaire.

L'un cherche adroitement et obstinément à démasquer des criminels et l'autre, maladroitement, à en sauver un (ainsi que sa future victime, mais sans succès), mais tous deux voient d'emblée le détail essentiel ("Le diable se cache dans les détails", dit Goethe) et semblent lire dans les âmes.

"Pourvu qu'elle soit bonne !", s'exclame Muychkine devant le portrait de Nastasya Filippovna qu'il n'a pas encore rencontrée, et tout serait sauvé !"... Columbo : "Voyez vous, M'sieur, j'ai tout de suite su que c'était vous."

Dans l'épisode avec la femme névrosée qui tue son frère (Lady In Waiting) et dans celui avec le psychiatre pervers narcissique (Prescription : Murder), Columbo semble partager le souci du prince Muychkine de sauver les gens contre eux-mêmes. Il ne parvient pas à "sauver" le psychiatre meurtrier, mais il "sauve" sa complice. Contrairement aux amants de la nouvelle de Barbey d'Aurevilly, il était dit qu'ils ne connaîtraient pas le "bonheur dans le crime".

Il y a une dimension psychologique, morale et métaphysique souvent profonde dans ce genre que l'on qualifie un peu trop vite de superficiel, sans oublier la critique sociale, voire politique, même si la revanche de l'homme de la rue sur les riches et les puissants, qui explique en partie le succès de la série, y est plus symbolique que réelle.

Par exemple dans l'épisode 3 de la saison 1, Dead Weigh, Columbo inculpe de meurtre le général à la retraite qui a assassiné un subordonné qui menaçait de le dénoncer pour corruption dans un marché d'armement, mais le complexe militaro-industriel lui-même, les millions de morts qu'il occasionne et la menace que la bombe atomique et les missiles fait peser sur la survie de l'humanité, au nom de la "légitime défense" n'est pas remis en question, tant que les normes de la légalité formelle sont observées.

Cependant, l'épisode de la saison 3 intitulé Mind Over Mayhem (Au-delà de la folie) suggère un lien symbolique entre les conflits militaires internationaux et la personnalité paranoïde du directeur de l'institut de cybernétique qui les simule, comme si la folie d'un individu reflétait celle du monde et réciproquement.

Dans certains épisodes, des personnages gravement névrosés occupent des positions importantes dans la société et ce sont les plus ardents défenseurs de la loi et de l'ordre qui sont les plus corrompus (Candidat au crime, En toute amitié).

Les criminels les plus dangereux ne sont pas des assassins à la petite semaine, mais des personnalités  respectées et intouchables dont les intérêts sont liés à ceux des gouvernements en place et, au-delà de ces intérêts à l'essence de la civilisation moderne fondée sur le productivisme, le profit maximum, l'épuisement des ressources naturelles et la violence. Jamais Columbo ne pourrait s'occuper de crimes contre l'humanité et l'environnement (écocides) en arrêtant par exemple un dirigeant de Monsanto (aujourd'hui BAYER) ou un capitaine de tanker qui vidange ses cales dans la mer autrement que pour un homicide.

Contrairement aux romans d'anticipation qui aborde souvent des thèmes politiques (au sens large du terme) et environnementaux (Barjavel, Huxley), le roman ou le film policier s'intéresse uniquement aux homicides et n'a pas pour vocation de s'occuper des écocides ou des génocides. 

Ceci dit, la "méthode Columbo" héritée d'Hérodote (le mot histoire vient du grec "historie" qui signifie "enquête") et de Socrate avec ses outils spécifiques que sont l'enquête, le dialogue, le doute, l'observation, la preuve, la recherche des témoignages, la confrontation, etc., peut être un puissant instrument politique, comme en témoigne par exemple le livre et le film de Marie-Monique Robin : Le monde selon Monsanto.

Le but étant dans les deux cas  le dévoilement de la vérité (aléthéia) masquée par les mensonges, les complicités, les conflits d'intérêt, les faux semblants, les opinions, les préjugés, etc.

Il peut arriver cependant que Columbo recoure à des méthodes plus intuitives et moins "orthodoxes", comme l'interprétation des rêves de la victime enregistrés sur un magnétophone par son psychologue dans Murder, a self Portrait (Portrait d'un assassin), inspiré de La maison du docteur Edwardes (Spellbound) d'Alfred Hitchcock.

Certains épisodes ont une dimension sociale et politique plus marquée,  par exemple dans Death Lends a Hand (Faux Témoin) qui montre la confrontation entre la petite fonction publique mal payée et en sous-effectifs à laquelle appartient Columbo et un riche patron d'un cabinet de détectives privés. Ce dernier cherche à faire chanter une femme qui lui résiste courageusement, tandis que Columbo refuse son offre de travailler pour lui. Cet épisode illustre ce que le sociologue Lilian Mathieu (La lutte des classes ce soir à la télé) appelle le "retournement de la domination" (en l'occurrence de la double domination du riche sur le pauvre et de l'homme sur la femme). Est-ce un hasard si le tournage de la série a été interrompue pendant les deux présidences Reagan ?

Cependant, la revanche de l'homme de la rue sur les riches et les puissants est assez ambiguë. Personne ne peut rester complètement indifférent, à commencer par Columbo lui-même, à l'univers de "beautiful people", de somptueuses demeures, de grands restaurants et de voitures de luxe de Beverly Hills.

D'autant que la société américaine a toujours privilégié la  compétition et la réussite individuelle mesurée en termes d'argent.

Cette ambiguïté de la critique sociale dans la culture populaire a été mise en évidence par Umberto Eco dans De superman au surhomme, à propos des Mystères de Paris d'Eugène Sue.

S'il paraît difficile de rattacher, comme certains le voudraient, la série au concept marxiste de "lutte des classes", on peut cependant y voir une illustration de la notion bourdieusienne de "distinction" : Le lieutenant Columbo est le contraire de ces gens "distingués" que l'on voit dans la série qui affirment par leur voitures, leurs vêtements, leurs maisons, leurs façons de parler, leur attitude, leurs relations, les restaurants qu'ils fréquentent, etc. leur supériorité sur le "vulgum pecus".

Pour eux, les objets sont avant tout  des signes distinctifs de richesse et de puissance. Ils ne roulent pas dans des automobiles, mais dans des marques (prestigieuses) d'automobile. La fonction symbolique l'emporte sur la fonction utilitaire, la valeur d'échange prime sur la valeur d'usage, alors que dans Candidate for Crime, Columbo explique à son garagiste que sa voiture n'est qu'un simple moyen de transport.

Ce n'est sans doute pas un hasard si le pare-feu de la cheminée du politicien candidat au poste de sénateur de Californie dans Candidat for Crime représente un paon, détail sur lequel la caméra s'attarde à plusieurs reprises. le paon symbolisant dans la culture occidentale, aussi bien américaine qu'européenne, la vanité.

La "distinction", selon Pierre Bourdieu opère au niveau des superstructures idéologiques comme stratégie de domination symbolique des classes dirigeantes. Dans cet univers du paraître, le lieutenant Columbo se présente sans complexe comme le contraire d'un homme distingué. Sa seule présence dans ce monde marqué par des codes très stricts que l'on se doit d'observer si on veut y appartenir et que lui, ignore superbement est d'un effet comique subtilement subversif.

Certains épisodes montrent des femmes victimes d'hommes hypocrites, brutaux et intéressés qui profitent d'elles (It's all in the game, Murder in Malibu). Les derniers épisodes témoignent d'une évolution de la série vers des préoccupations sociétales comme l'homophobie (Butterfly in Shades of Grey) ou le féminicide (Murder in Malibu)

Bien entendu le concept de domination (des classes dirigeantes sur les classes moyennes et populaires, des hommes sur les femmes) n'est  jamais présenté de façon théorique, mais sous l'angle de ce que Jean-Paul Sartre appelle "l'universel singulier".

Columbo n'est pas, bien sûr, une personne réelle, mais un personnage incarné par un acteur (Peter Falk) et le film, en dehors des aspects évoqués, est aussi une manière sympathique et plutôt plus intelligente qu'une autre de nous divertir (du latin "di-vertere) mais sans pour autant nous abêtir .

Si l'on compare la série avec la plupart de celles que l'on peut voir actuellement en 2020, sur Netflix par exemple, on est frappé dans la série Columbo par un souci d'ancrage dans le réel que l'on trouve de plus en plus rarement aujourd'hui, la dimension du divertissement  ne se rattachant  à aucun préoccupation de dévoilement (au sens sartrien du terme), que ce soit sur le plan moral, social, politique ou philosophique, ce  qui fait de la plupart d'entre elles, aussi bien par la forme que par le contenu (une pure forme sans contenu), de purs produits idéologiques en rupture avec la fonction traditionnelle (apologétique) de la culture occidentale depuis le XVIIème siècle (La Bruyère, Voltaire, Balzac, Flaubert, Stendhal... pour ne  citer que quelques noms). Il serait intéressant à cet égard de faire le rapprochement entre le personnage de la romancière inspiré de Barbara Cartland, dans Murder in Malibu (Meurtre en deux temps), aveuglée par le romantisme à l'eau de rose qui fait le succès de ses livres, avec celui de Madame Bovary.

Columbo et Poirot ont tous les deux reçu une éducation catholique, comme le père Brown de Chesterton  (et soit dit en passant comme Alfred Hitchcock, ce qui explique beaucoup de choses dans son œuvre). Tous trois se soucient de l'âme des criminels et les interrogatoires ressemblent tantôt à des confessions (par exemple dans Requiem For A Fallen Star ou dans Sexe And The Married Detective), tantôt à des séances d'Inquisition (Columbo peut se montrer très dur), mais sans tortures, l'enjeu étant non seulement d’obtenir des aveux, mais aussi de réaliser une "catharsis" (purgation des passions), en allant au-delà de son rôle de policier. Dans Swan Song (Le chant du cygne) avec Johnny Cash, le coupable, rongé par le remords, finit par avouer à Columbo qu'il est soulagé qu'il l'ait arrêté. Columbo lui dit que quelqu'un qui est capable de composer des chansons comme les siennes (I Saw The Light) ne peut pas être foncièrement mauvais.

Les meurtriers ont souvent des circonstances atténuantes, par exemple dans Etude In Black (avec John Cassavettes) où la belle-mère richissime de l'assassin (un chef d'orchestre qui dépend entièrement de son bon vouloir) incarne le pharisaïsme bien-pensant des "Wasps" (White anglo-saxon protestants).

Dans Try and Catch Me (Le mystère de la chambre forte), l'un des meilleurs épisodes de la série, le meilleur pour certains avec Requiem For a Fallen Star, Columbo éprouve même une réelle sympathie pour la meurtrière, une célèbre auteure de roman policiers, interprétée par Ruth Gordon (Harold et Maude).

Dans The Conspirators (Des sourires et des armes), Columbo se lie d'amitié avec l'assassin, un poète irlandais membre du Sinn Fein, mais condamne fermement le terrorisme et  fait tout pour déjouer son plan de livraison d'armes en Irlande du Nord.

Il arrive même que par compassion Columbo laisse le (la) coupable en liberté (Forgotten Lady) ou sa complice, en l'occurrence la fille de la meurtrière (It's all in the GameMeurtre aux deux visages)

Columbo comprend le mobile de l'assassin et admet implicitement la responsabilité de l'entourage et de la société, voire même de la victime, mais il ne pratique pas la "culture de l'excuse". Il comprend l'acte, mais il ne l'excuse pas, parce que, comme il le dit lui-même, toute vie humaine est importante et que personne ne mérite de mourir assassiné et encore moins, par exemple, une jeune et jolie pianiste pleine de talent. "Tu ne tueras pas !", même si tu as toutes les raisons du monde de le faire.

Dans un monde dominé par le relativisme des valeurs, aussi bien l'inspecteur Columbo qu'Hercule Poirot ou le Père Brown ont une idée claire de la différence entre le "bien" et le "mal" et des fondements éthiques d'une société démocratique digne de ce nom.

Ce sont des moralistes sans "moraline", car ils ne font jamais la morale et ne se préoccupent que des "péchés mortels" qui sont aussi, souvent, des "péchés contre l'esprit".

"Voyez-vous, M'dame, vous n'avez pas de conscience et vous pensez que tout le monde est comme vous ; ça limite votre imagination." (Ransom For A Dead Man)

"Ah ! M'sieur juste une dernière chose... : où ça irait une société dont les membres, riches ou pauvres, puissants ou misérables, ne seraient pas égaux devant la loi, où une sœur aurait le droit de supprimer son frère pour prendre sa place à la tête de l'Entreprise familiale (Lady in Waiting), où un général pourrait assassiner impunément un subordonné pour l'empêcher de révéler des secrets compromettants (Dead Weight), où un chirurgien aurait le droit de violer le serment d'Hippocrate et d'assassiner deux personnes pour assouvir ses ambitions personnelles (A Stich in Crime) ?"

Columbo est toujours respectueux, jamais violent. Ce n'est pas lui qui étoufferait un suspect en lui écrasant le thorax avec les genoux.

Fasse le ciel qu'il y ait davantage d'inspecteurs Columbo dans la "vraie police" et que les valeurs dont dépend la survie de la société soient également défendues dans la "vraie vie".

 

 

 

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