Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog



"Le roi Salomon suppliait l'Eternel de lui accorder un coeur intelligent."

Chercher l'intelligence du coeur  dans les grandes oeuvres littéraires, ou  comment lire les grandes oeuvres littéraires avec un coeur intelligent, tel est le fil conducteur de ces neuf lectures d'oeuvres choisies  par Alain Finkielkraut : La Plaisanterie de Milan Kundera, Tout passe de Vassili Grossman, Histoire d'un Allemand de Sebastien Haffner, Le Premier Homme d'Albert Camus, La Tache de Philip Roth, Lord Jim de Joseph Conrad, Les Carnets du sous-sol, de Fedor Dostoïevski, Washington square de Henry James et Le Festin de Babette, de Karen Blixen.

 
Un livre qui  est avant tout un hommage à cette  irremplaçable leçon de vie qu'est la grande littérature : "L'oeuvre d'art, disait en substance Alain, ne relève pas de la catégorie de l'utile. Si l'on veut juger de sa valeur, on doit donc se demander de quel automatisme de pensée elle nous délivre", écrit Alain Finkielkraut au début de  sa lecture de La Plaisanterie de Milan Kundera qui inaugure ce livre et il poursuit "La Plaisanterie a ruiné en moi l'idée triomphale que la vie - individuelle mais aussi collective - est un roman et que la philosophie consiste à élargir aux dimensions de l'histoire universelle l'intrigue du Comte de Monte-Cristo."

Si Alain Finkielkraut évoque si bien les illusions du coeur, c'est parce qu'il les a  peu ou prou partagées, comme tous ceux qui eurent autour de 20 ans  en mai 68 : le vertige de la Révolution, la fièvre de la révolte, le désir de "jouir sans entraves", la pureté dangereuse...

"Mai 68, c'était une révolte de jeunes. L'initiative du Printemps de Prague était entre les mains d'adultes, fondant leur action sur leur expérience et leur déception historiques. " (Milan Kundera)

C'est à une lecture d'adultes que nous convie Alain Finkielkraut, non pas d'adultes "revenus de tout", mais qui ont appris les leçons de l'Histoire, qui devraient savoir à quels abîmes conduisent l'obsession de la justice, et les ardeurs de l'imagination  mais qui ne devraient pas ignorer non plus les dangers de l'intelligence technicienne, bureaucratique et calculatrice déconnectée du coeur, des sentiments et des émotions... "Un homme, c'est quelqu'un qui s'empêche", fait dire Albert Camus à son père dans Le Premier Homme.


Les grandes oeuvres nous délivrent "des méfaits conjoints d'une intelligence purement fonctionnelle et d'une sentimentalité binaire et souverainement indifférente à la singularité des destins individuels."

Il n'y a pas d'individus abstraits, il n'y a que des hommes en chair et en os et aucun n'est semblable à un autre et aucun n'est absolument mauvais ou sans intérêt. Et tous, sans exception, sont faillibles, limités et fragiles.
 
"On n'a pas besoin de la littérature pour apprendre à lire. On a besoin de la littérature pour soustraire le monde réel aux lectures sommaires, que celles-ci soient le fait du sentimentalisme facile ou de l'intelligence implacable. La littérature nous apprend à nous défier des théorèmes de l'entendement et à substituer au règne des antinomies celui de la nuance. Elle répudie le mélodrame et elle rappelle, pour le dire avec les mots pascaliens de Constantin Noïca, "qu'aucune réussite de l'esprit de géométrie ne saurait absoudre l'homme de ses responsabilités envers l'esprit de finesse." (La muflerie du vrai, lecture de Washington square de Henry James)

Mais il arrive aussi que le lecteur "ne comprenne pas la plaisanterie" ("L'homme pense, Dieu rit"), ou que la lumière de l'intelligence peine à toucher les coeurs enténébrés : "Défiant, au nom du droit au désir, les conventions sociales, les institutions politiques et le principe de rendement, nous nous sommes identifiés aux malheurs de Ludvik (le "héros" de La Plaisanterie, communiste fervent, relégué dans un camp par ses "camarades" à cause d'une innocente "plaisanterie") et nous l'avons célébré comme l'un des nôtres. Tout à notre reconnaissance, nous avons occulté le fait, pourtant flagrant, qu'il était une victime non de l'Etat ou du système, mais de l'ardeur insurrectionnelle."

Ce même Ludvik qui découvre avec effroi que les "écussons noirs" (les prisonniers politiques) reproduisent dans le camp vis-à-vis d'un camarade plus vulnérable l'ostracisme dont ils ont eux-mêmes été les victimes : "Les écussons noirs se sont montrés capables de traquer un homme comme la collectivité qui avait chassé Ludvik et peut-être, pense-t-il, comme toute collectivité humaine. Autrement dit, il n'y a pas d'union sans union sacrée et pas d'union sacrée sans victime expiatoire. Privée de l'aliment de la haine, la fraternité dépérirait : pour exister, elle a besoin de chair fraîche."

Plus dérangeante encore, si possible (mais où est l'intérêt d'une littérature qui ne "dérange" rien ?) est la méditation de Vassili Grossman dans Tout passe sur les "délateurs" et sur la vengeance. Grossman a choisi le point de vue de Hamlet et non celui du comte de Monte-Cristo. Ivan Grigoriévitch, le "héros" de Tout passe retrouve par hasard celui qui l'a dénoncé et l'a fait envoyer au bagne ; il pourrait se venger, mais il ne le fait pas ; il se contente de le regarder "avec une curiosité mêlée de tristesse"... "Il n'y a pas d'Ithaque pour l'homme des camps. "Tout passe", aucun site, aucun séjour, aucun chez soi ne déroge à la loi du temps." La vengeance n'est pas un plat qui se mange froid (il est trop tard et à quoi bon ?) et "Judas" est un homme comme un autre : "Grossman ne fait pas office d'Edmond Dantès, il déçoit, au contraire, et même affole notre désir de vengeance. Au lieu de simplifier romanesquement la vie, il transforme en casse-tête les situations apparemment les plus limpides : "Condamner un homme est une chose redoutable, même s'il s'agit du plus redoutable des hommes."

Avant Tout passe, explique Alain Finkelkraut, Vassili Grossman demeurait un "écrivain soviétique". Il croyait encore en une différence "essentielle" entre le nazisme et le communisme, mais "le Mal ne procède pas de l'élan originel. Le Mal est dans l'élan lui-même, dans le fait de localiser le Mal, de lui découvrir une adresse (le Koulak, le Bourgeois, le Juif... "l'Autre") et de se vouer avec une ardeur rédemptrice à son anéantissement." C'est cela qu'a compris Ivan Grigoriévitch au fin fond de son goulag et c'est la raison profonde (qui n'est ni la lâcheté, ni l'impuissance, ni la résignation) pour laquelle il ne cherche pas à se venger. Se venger, ce n'est pas supprimer le mal, c'est en rajouter.

Alain Finkielkraut ne serait évidemment pas fidèle à lui-même s'il n'affûtait ça et là quelques pointes contre "l'air du temps". Lord Jim n'est pas  toujours à l'heure aux rendez-vous de l'héroïsme, mais il  aspire à la noblesse ; sommes-nous  encore capables de le comprendre ? Le héros de La Plaisanterie est puni pour un trait d'humour, alors que nous avons fait de la dérision un exercice obligatoire, mais est-ce si différent ? Quant à la "camaraderie fusionnelle" en laquelle Sebastien Haffner voyait le coeur intime du nazisme, avec son mélange étroit de conformisme et d'amoralisme, ne la voyons-nous pas renaître autour de nous sous d'autres formes ? Et le triste héros des Carnets du sous-sol, prisonnier de sa vanité et de son amour-propre n'est-il pas un peu chacun d'entre nous quand il refuse de sacrifier son  l'amour-propre à l'amour (c'est-à-dire presque toujours).

... Mais il y a aussi des moments de pur bonheur : quand Babette, la  cuisinière communarde réfugiée dans un triste village de Norvège réconcilie la vertu avec la joie, la chair avec l'esprit, l'ivresse avec la raison : la grande cuisine, cette métaphore de la  grande littérature.

Merci à Alain Finkielkraut de nous faire découvrir qu'un grand écrivain est un poseur d'énigmes subtiles, que l'on avait sauté trop vite aux conclusions, qu'il y avait encore quelque chose d'autre à comprendre, comme dans Washington square, ce "roman clos" de Henry James qui disait lui-même, et ce pourrait être la profession de foi de tout romancier qui se respecte et qui respecte ses lecteurs "qu'on ne sait jamais le tout de rien".

Merci à Alain Finkielkraut de prendre la littérature au sérieux, loin du scepticisme stérile de l'intelligence sans coeur et de la fade sentimentalité du coeur sans intelligence, de révéler la dimension éthique et spirituelle, non pas "religieuse", au sens étroit du terme, mais amoureuse, du festin littéraire.

Le roi Salomon suppliait l'Eternel de lui donner un coeur intelligent,  sans se douter, peut-être, qu'un coeur intelligent est un "coeur brisé", mais que c'est à ce prix que l'on échange un "coeur de pierre" contre un "coeur de chair". La littérature seconde l'expérience de la vie pour nous y aider.


Alain Finkielkraut, Un coeur intelligent (lectures), aux éditions Stock/Flammarion



 
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :