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A Nicolas et aux siens, à ses élèves, au Peuple tunisien, en témoignage de solidarité et d'amour.

"Bienheureux ceux qui ont faim et soif de Justice..."

"C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

( Arthur Rimbaud

rimbaud1

Arthur Rimbaud a composé ce poème à l'âge de 16 ans, à l'occasion de son deuxième voyage de Charleville à Paris, au cours duquel il a rencontré le visage tragique de l’Histoire (avec sa grande H, comme disait Georges Perec) : la défaite de Sedan le 3 septembre 1870, l’invasion de la France par les troupes prussiennes, la misère et la famine à Paris où un éphémère soulèvement populaire - la Commune de Paris -  veut poursuivre le combat  contre l’ennemi, avant d’être réprimée dans le sang par Adolphe Thiers et les représentants de « l’Ordre ».

Que savons-nous de l’Histoire, sinon ce que les livres nous en disent ou ce à quoi la chance ou la malchance nous confronte ; « nous sommes embarqués » disait Pascal et Stendhal, dans « La Chartreuse de Parme », montrera un individu solitaire (Fabrice del Dongo) confronté à une bataille incompréhensible qui le dépasse, où se décide le sort d’un Empire : nous ne rencontrons l’Histoire qu’à travers la singularité de notre histoire personnelle.

Arthur Rimbaud a-t-il été témoin de cette scène, a-t-il vu, de ses yeux vu cet adolescent soldat, ce gosse tout juste sorti , comme lui-même, de l’enfance, l’a-t-il rêvé ; a-t-il voulu condenser dans un symbole d’une effrayante efficacité - une « poésie à l’estomac » aurait dit Julien Gracq - l'atroce absurdité de la guerre ? Nous n’en savons rien.

Mais la poésie, la vraie, celle qui parle de la vie, rien que de la vie, de l’homme face au destin, à l’amour, à la mort ne se réduit pas à des circonstances particulières, elle les transcende et leur confère une dimension universelle.

Le poète se présente sous la forme d’un sonnet, genre traditionnel à forme fixe,  hérité de la Renaissance, dont Rimbaud se libérera par la suite ; il est composé de 14 alexandrins répartis en quatre strophes, deux quatrains et deux tercets, les rimes dans les quatrains sont  « enchaînées » (abab/cdcd) et les rimes dans les tercets sont suivies (« comme », « somme », narine », « poitrine ») et embrassées (« froid », « droit »).

Le premier quatrain est constitué d'une seule phrase ;  le participe présent « accrochant », le complément de détermination « d’argent » et le verbe luire « luit »  enjambent le vers suivant et sont donc mis en valeur. D'une façon générale, les mots sont mis en valeur par leur place avant et après la césure des hémistiches, lorsqu'ils sont en rejet ("des haillons... d'argent") et, bien entendu, à la rime.

Le poète évoque un décor idyllique, une nature heureuse où domine la luminosité (haillons d’argent, soleil, luit) et une sorte d’intimité heureuse (« trou de verdure »), paradisiaque. « petit val » s’oppose à « montagne fière ». On remarque l’inventivité verbale "follement", "haillons d'argent", bien que le mot "haillon" qui désigne un vêtement déchiré ait une connotation négative ;  la rivière est personnifiée, elle chante et sa « folie » est joyeuse ; « qui mousse de rayons » ; le verbe « mousser » veut dire « déborder » et joue sur la polysémie du mot « mousse ». 

On est en présence d'une scène, d'un tableau vivant qui parle vivement à l'imagination, d'une "hypotypose" (le présent de l'indicatif a une valeur descriptive). L'hypotypose, du grec "upothuposis" (ébauche, modèle), est une figure de style consistant en une description réaliste, animée et frappante de la scène dont on veut donner une représentation imagée et comme vécue à l'instant de son expression.

Il convient également de remarquer la multiplication des notations sensorielles : la vue ("dans le frais cresson bleu", "haillons d'argent", "lit vert", "trous rouges"), l'ouïe (" où chante une rivière"), le toucher ("le nuque baignant dans le frais cresson bleu", "les pieds dans les glaïeuls", "la main sur sa poitrine"). La couleur rouge et la couleur verte dominent et évoquent respectivement le pantalon de l'uniforme français (rouge garance) et une pièce de l'uniforme prussien.

Il s'agit d'une évocation riche, complexe, originale, extrêmement vivante  - on parle "d'animation" (du latin "anima" = âme) et l'animation tend vers la personnification ("chante" une rivière", "montagne "fière") - (remarquez les deux subordonnées de lieu : "Où chante une rivière", "où le soleil de la montagne fière luit" et les deux verbes d'action "luire" et "chanter". Les groupements de syllabes et les changements de rythme : "d'argent" (2) - "où le soleil (4) - de la montagne fière" (6) - contribuent à la vivacité de la scène. Cette surabondance exubérante de vie et de mouvements contraste singulièrement avec le deuxième quatrain qui présente un personnage immobile.

La nature est-elle indifférente aux souffrances et aux tragédies humaines ? Est-elle une "mère" aimante ? Le poète semble reprendre l'idée romantique d'une nature consolatrice et accueillante où le jeune soldat trouve finalement une sépulture, une place et un séjour.

"Nature berce-le chaudement : il a froid." fait écho au deuxième quatrain d'un poème moins connu d'Arthur Rimbaud, daté, lui aussi,  de 1870, "Le Mal" :

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu'une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
- Pauvres morts ! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… –
Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

 

(Arthur Rimbaud, Poésies, 1870)

Dans lequel le poète oppose Dieu ("Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées") à la Nature.

Paul Claudel parlait d'Arthur Rimbaud comme d'un "mystique à l'état sauvage" ; on pourrait effectivement rapprocher sa conception de la nature de celle de Jacob Boehme : "L'image de la nature entièrement qualitative de Boehme constitue en quelque sorte un pôle diamétralement opposé aux sciences naturelles mathématiques telles que les concevaient Galillée et Newton (...) Boehme remonte - bien que souvent sous une forme étrangement anachronique et anthropomorphe - à l'aspect pré-bourgeois de la nature, où tout est jaillissement et qualité ; elle est conçue spéculativement, comme un devenir dialectique fait d'ombre et de lumière."

"Parmi toutes les qualités inhérentes à la matière, le mouvement est sans doute la première et la plus insigne, mais pas seulement comme mouvement mécanique et mathématique, mais plus encore comme pulsion, esprit de vie, dynamisme, comme tourment ("Qual") de la matière, pour employer un terme de Jakob Boehme. Les formes primitives de ces derniers sont des forces essentielles, vivantes, individualisantes, produisant des différences spécifiques. Chez Bacon, son premier créateur, le matérialisme recèle encore d'une manière naïve les germes d'une évolution universelle. La matière sourit à l'homme dans son éclat poétique et sensuel..." (Karl Marx, La Sainte famille, cité par Ernst Bloch, "La Philosophie de la Renaissance", Petite bibliothèque Payot, chap. 6 : Jakob Boehme, pg. 81-82)

Le deuxième quatrain évoque une présence humaine : un soldat jeune ; remarquer la postposition de l’adjectif épithète ; un « soldat jeune » n’est pas tout à fait un « jeune soldat ». « soldat jeune » insiste sur la jeunesse du soldat, alors  que « jeune soldat » aurait insisté plutôt sur sa qualité de soldat.

On a l'impression de s'en approcher de plus en plus,  dans une progression dramatique: on a d'abord un plan  large et éloigné dans le premier quatrain, qui évoque le cadre puis plus rapproché  dans le deuxième  ("un soldat jeune"), puis sur son expression  ("souriant") dans le premier tercet,  et enfin,  dans le dernier vers du deuxième tercet qui clôt le poème, un gros plan sur la blessure du soldat.

Il y a quelque chose d’étrange dans la position de ce « soldat jeune » : il a perdu son képi (« tête nue ») et semble dormir, mais l’adjectif « pâle » apporte une note dysphorique, inquiétante, ainsi que le participe passé employé comme adjectif « étendu » au lieu de « couché ». Le poète commence à semer des mots et des expressions à double sens qui préparent la surprise finale.

On remarque le  champ lexical du sommeil : « étendu », « dort », « lit ». Le « frais cresson bleu », l'oxymore « lumière qui pleut » contribuent à perpétuer l'étrange beauté de la scène.

« Les pieds dans les glaïeuls, il dort » (l’idée de sommeil revient avec une insistance étrange) ; on remarque l’antéposition du complément circonstanciel de lieu. Le glaïeul (du latin "gladiolus" = petit glaive) est une fleur, généralement rouge (couleur de sang),  qui ressemble à une arme, à une courte épée. Les glaïeuls ornent souvent les tombes dans les cimetières.

On retrouve deux autres notations "dysphoriques" qui créent un certain malaise : « sourirait comme sourirait un enfant malade » et « il a froid ». Le poète insiste à nouveau sur l’idée de sommeil « il dort » et le lecteur s’interroge sur cette insistance.

Il s’adresse à la Nature avec un N majuscule ; elle est personnifiée, comparée à une mère qui berce et réchauffe son enfant malade. Il s’agit d’une allégorie.

Le dernier tercet commence par une nouvelle notation dysphorique (« Les parfums ne font "pas" - à la césure de l'hémistiche - frissonner sa narine ») et le mot  "dormir" (« il dort ») revient, accompagné de l’adjectif « tranquille » en rejet : il y a deux lectures possibles, selon que l’on rattache l’adjectif à poitrine ou à « il ». Si  c'est sa poitrine qui est tranquille, c’est qu’il ne respire plus. "J'y suis, j'y suis toujours !", s'écriera Rimbaud dans "Les Illuminations" :  "inquiétude" de l'existant... Etre "tranquille", c'est ne plus y être.

« Il a deux trous rouges au côté droit. » : remarquer l'allitération en "r" : "trous rouges, droit" et les dentales "t" d" qui évoquent la chair déchiquetée . La dernière phrase du poème est comme la solution d’une énigme.

"Deux trous rouges" : Souvenir peut-être de Victor Hugo dans "Histoire d'un crime" , décrivant la mort d'un enfant sur les barricades en 1848 :

"La pauvre femme sanglotait silencieusement.

(...) Je vis sur ses genoux un petit garçon, pâle, à demi déshabillé, joli, avec deux trous rouges au front (...) L'enfant avait reçu deux balles dans la tête."

Le syntagme nominal  "deux trous rouges" reprend le début du poème "c'est un trou de verdure". Le dernier vers provoque un effet de choc. Rimbaud a disposé tout au long du texte des mots, des expressions à double sens qui préparent la « chute » finale, la pointe du sonnet. Le jeune soldat ne dort pas, il a été mortellement blessé et s'il dort, c'est désormais d'un sommeil éternel.

le dormeur du val
 

 

 

 

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