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"Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière, pour empêcher qu'on ne pût entrer ; en sorte qu'il était assez difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint à bout néanmoins ; sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à démêler où était Madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet, toutes les fenêtres en étaient ouvertes ; et, en se glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait Madame de Clèves. Il vit qu'elle était seule ; mais il la vit d'une si admirable beauté, qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud, et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés.

Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et Monsieur de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisait des noeuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps, et qu'il avait donnée à sa soeur, à qui madame de Clèves l'avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à Monsieur de Nemours. Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu'elle avait dans le coeur, elle prit un flambeau et s'en alla proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de Monsieur de Nemours ; elle s'assit, et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.

On ne peut exprimer ce que sentit Monsieur de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu'il adorait ; la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu'elle lui cachait, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.

Ce prince était aussi tellement hors de lui-même, qu'il demeurait immobile à regarder Madame de Clèves, sans songer que les moments lui étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devait attendre à lui parler qu'elle allât dans le jardin ; il crut qu'il le pourrait faire avec plus de sûreté, parce qu'elle serait plus éloignée de ses femmes ; mais voyant qu'elle demeurait dans le cabinet, il prit la résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter, quel trouble n'eut-il point ! Quelle crainte de lui déplaire ! Quelle peur de faire changer ce visage où il y avait tant de douceur, et de le voir devenir plein de sévérité et de colère !"

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Introduction :

Situation du passage :

Ce texte célèbre est extrait de La Princesse de Clèves (IVème partie), roman d'analyse psychologique écrit par une femme, Madame de La Fayette, et publié en 1678. 

Madame de Clèves s'est retirée dans sa propriété de Colommiers pour fuir l'amour qu'elle éprouve pour le duc de Nemours. Ce dernier pénètre dans le parc et surprend celle qu'il aime en pleine rêverie.

Problématique :

Comment la narratrice fait-elle partager au lecteur les sentiments des personnages ?

Annonce du plan :

Nous étudierons l'expression de la passion amoureuse chez Monsieur de Nemours, puis chez Madame de Clèves, ainsi que la dimension poétique et théâtrale de la scène, (puis nous essayerons de montrer dans quelle mesure cette scène permet de comprendre le renoncement final de Madame de Clèves).

la princesse de clèves

1) La dimension poétique et théâtrale de la scène :

Les choses sont vues à travers le regard de Monsieur de Nemours (point de vue interne), la narratrice sachant tout des personnages (point de vue omniscient), si bien que le lecteur (ou la lectrice) a tendance à s'identifier à lui. La poésie du récit est liée à l'exaltation amoureuse de Monsieur de Nemours (registre lyrique), au caractère "féérique" de la scène qu'il contemple et au comportement étrange de Madame de Clèves. 

La Princesse de Clèves n'est pas seulement un roman psychologique, c'est aussi un roman d'aventures. Approcher Madame de Clèves relève de l'exploit : "Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière ; en sorte qu'il était assez difficile de se faire passage." (lignes 1-2) ; le début du texte évoque l'amour courtois et les romans de chevalerie dans lesquels le preux chevalier affronte mille épreuves pour conquérir sa belle (par exemple Lancelot et le chevalier à la charrette de Chrétien de Troyes). La hauteur quasiment infranchissable de la double rangée de palissades met en valeur la vaillance et les qualités "sportives" de Monsieur de Nemours, dont Madame de La Fayette nous a dit qu'il était doté de toutes les qualités du corps et de l'esprit.

On peut penser aussi aux contes de fées, notamment à La Belle au bois dormant de Charles Perrault dans lequel le "Prince charmant" doit traverser un parc envahi par les ronces pour accéder à la princesse endormie. Madame de Clèves n'est pas vraiment endormie, mais elle est plongée dans une sorte de rêverie éveillée et la scène tout entière baigne dans une atmosphère onirique (Monsieur de Nemours pourrait, à bon droit, se demander s'il ne rêve pas) et si, comme le prétend S. Freud : "Le rêve est la réalisation d'un désir", on peut dire que cette scène réalise à la fois le désir de Madame de Clèves et celui de Monsieur de Nemours.

On remarque la présence insolite dans ce roman plutôt avare d'éléments descriptifs et moins encore de pittoresque, de nombreux objets : les palissades, un lit de repos, une table, des corbeilles pleines de rubans, une canne des Indes, un flambeau, une autre table, "un tableau représentant le siège de Metz où était le portrait de Monsieur de Nemours".

Ces objets - en particulier la canne des Indes -  ont une valeur poétique et symbolique et jouent un rôle essentiel dans l'économie du texte.

La situation temporelle et spatiale est totalement insolite : Monsieur de Nemours se trouve clandestinement au milieu de la nuit dans le jardin du pavillon de Monsieur et Madame de Clèves, épiant Madame de Clèves. Inconsciente de sa présence, cette dernière se trouve dans un "cabinet", c'est-à-dire une sorte de bureau où l'on se retire pour se reposer, pour travailler ou pour converser, au rez-de-chaussée (ce qui est bien commode !), Monsieur de Nemours étant lui-même espionné par un gentilhomme dévoué à Monsieur de Clèves qui n'a pas franchi les palissades et ne le voit donc plus.

Ces palissades sont aussi mystérieuses que les barricades de François Couperin ; elles ont aussi une dimension tragique, puisque l'espion de Monsieur de Clèves, n'ayant pu suivre Monsieur de Nemours lui rapportera que ce dernier a pénétré dans la propriété et Monsieur de Clèves en déduira (à tort) qu'il a rejoint Madame de Clèves.

"Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet"... "Toutes les fenêtres étaient ouvertes" : autres détails insolites, tout se passant comme si Monsieur et Madame de Clèves donnaient une réception, une fête ou un bal, alors que Madame de Clèves se trouve seule ("Il vit qu'elle était seule", l. 8). Madame de Clèves est effectivement seule et elle célèbre une fête, mais une fête solitaire en l'honneur de Monsieur de Nemours.

Toutes ces lumières sont évidemment bien commodes et l'on connaît la charmante naïveté avec laquelle la narratrice omnisciente (en l'occurrence Madame de la Fayette) s'arrange pour que les choses tournent toujours comme elle le souhaite, au mépris parfois de la vraisemblance. Mais elles n'ont pas pour seule raison d'être de permettre à Monsieur de Nemours de voir Madame de Clèves.

La scène - entièrement muette - s'apparente à une représentation théâtrale, elle comporte un spectateur, Monsieur de Nemours, un personnage, Madame de Clèves, un décor, une scène (le cabinet) dont le spectateur, comme au théâtre, est séparé matériellement, le mur et la porte-fenêtre jouant le rôle de "rampe" et les lumières celui d'éclairage.

On peut d'ailleurs parler de "mise en abyme" ou de "théâtre dans le théâtre", dans la mesure où le lecteur lui-même est placé dans une position de spectateur. Il y a donc une "chaîne spéculaire" : Madame de Clèves contemple un tableau représentant Monsieur de Nemours, ce dernier regarde Madame de Clèves et il est surveillé par l'espion de Monsieur de Clèves, les trois personnages et la scène tout entière étant "regardés" à leur tour par le lecteur. Ce dernier a la position dominante puisqu'il en sait plus que tous les autres : Madame de Clèves en sait moins que Monsieur de Nemours (elle ne sait pas qu'il la regarde) qui en sait moins que l'espion (il ne sait pas qu'il est espionné) qui ne voit pas Madame de Clèves.

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2) L'expression de la passion amoureuse  chez Monsieur de Nemours :

Chez Monsieur de Nemours, l'expression de la passion amoureuse s'accorde à la conception traditionnelle de la "virilité" : l'initiative et l'activité : il force la retraite de Madame de Clèves, escalade les palissades, s'approche du cabinet, se range derrière une des fenêtres...

Il se fige ensuite dans une immobilité totale, se muant en spectateur fasciné et passif. On remarquera la prolifération du champ sémantique de la vision : "il vit qu'elle était seule" (l. 7), "mais il la vit d'une si admirable beauté qu'à peine fût-il maître du transport que lui donna cette vue." (7-8), "M. de Nemours remarqua" (l.13), "Il vit qu'elle en faisait des noeuds à une canne des Indes" (l.12-13), "Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu'il adorait..." (l.21), "la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait" (l.23), "et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu'elle lui cachait..." (l.23), "il demeurait immobile à regarder Mme. de Clèves" (l.26-27), "mais, voyant qu'elle demeurait dans le cabinet...." (l. 30)

"Il vit beaucoup de lumière dans le cabinet (...) Il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter (...) Il vit qu'elle était seule ; mais il la vie d'une si admirable beauté qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue." (l. 3-8). Le sentiment amoureux est d'abord caractérisé par le "trouble", "l'émotion" : Monsieur de Nemours vient de franchir les palissades, le coeur encore battant après cet exploit, il est dans le jardin, il s'approche du cabinet illuminé... Il ne sait pas encore ce qui l'attend (ou ce qu'il attend)...

"Il vit qu'elle était seule ; mais il la vit d'une si admirable beauté qu'à peine fut-il maître du transport (le mot est extrêment fort, il traduit une forte émotion, un sentiment violent) que lui donna cette vue. Il faisait chaud, et elle n'avait rien, sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés." (l.7-10)

Madame de Clèves est seule, il fait chaud, elle ne se sait pas regardée, elle échappe aux codes et aux conventions sociales qui exigent qu'une femme de sa condition soit vêtue avec le plus grand soin. Monsieur de Nemours la voit pour la première fois autrement qu'en représentation sociale, à la cour, à la ville ou dans son hôtel parisien. "Il faisait chaud, et elle n'avait rien, sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés." : il s'agit là de la seule note de sensualité, voire d'érotisme, dans ce roman par ailleurs extrêmement pudique. Monsieur de Nemours qui ne l'a connue qu'en société surprend Madame de Clèves dans l'intimité.

Monsieur de Nemours va suivre dès lors chaque geste de Madame de Clèves avec une attention passionnée. La passion amoureuse s'abreuve à une double source : a) la vision de la femme aimée b) l'interprétation de chacun de ses gestes comme certitude d'être aimé. La narratrice note le caractère "miraculeux" de cette certitude qui repose ici sur deux conditions rarement réunies : a) l'aimée donne des preuves non équivoques de sa passion b) elle n'a pas conscience que son amant la regarde. La narratrice résume dans une formule frappante le caractère exceptionnel (et évidemment peu vraisemblable) de cette conjonction : "On ne peut imaginer ce que sentit Monsieur de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu'il adorait, la voir sans qu'il sût qu'il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport avec lui et à la passion qu'elle lui cachait, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant." (l. 23-24)

Le bonheur de Monsieur de Nemours est d'autant plus intense que Madame de Clèves s'est ingéniée à ne jamais trahir devant lui ses sentiments. Monsieur de Nemours est "hors de lui-même" au point de perdre le sentiment du temps et d'oublier son intention initiale de parler à Madame de Clèves ("Ce prince était aussi tellement hors de lui-même qu'il demeurait immmobile à regarder Madame de Clèves, sans songer que les moments lui étaient précieux.", l. 26)

A la fascination succède le trouble, la crainte de déplaire, la peur, en se montrant, de témoigner du fait qu'il a surpris la rêverie de Madame de Clèves et de voir sa douceur se transformer en sévérité et en colère.

La Princesse de Cleves

3) L'expression de la passion amoureuse chez Mme. de Clèves :

L'expression de la passion amoureuse chez Madame de Clèves s'exprime par des gestes qui s'apparentent à un rituel, à une sorte de culte religieux dont Monsieur de Nemours serait l'objet : "Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques uns, et Monsieur de Nemours remarqua que c'étaient les mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle faisait des noeuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps et qu'il avait donné à sa soeur, à qui Monsieur de Clèves l'avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à Monsieur de Nemours."

La critique d'inspiration freudienne a beaucoup glosé sur la dimension "phallique" de cette canne des Indes autour de laquelle Madame de Clèves noue des rubans. Cette interprétation n'est pas fausse, mais elle est singulièrement courte car elle suppose que le phallus constitue le signifiant ultime, la canne des Indes un objet symbolique (métaphorique) renvoyant à un objet "réel" du désir, un signifié ultime.

Pour Madame de Clèves, la jouissance que procure les objets du monde est une métonymie de la Béatitude et les objets une métaphore de Dieu, et non l'inverse. Dans la chaîne métonymique (la canne, les rubans) du manque et métaphorique (le tableau) du désir, il n'y a pas de signifié ultime que l'on pourrait "dire", mais seulement, selon l'expression de Wittgenstein "quelque chose que l'on peut éventuellement montrer" (Dieu, la Béatitude), ce signifié ultime ne faisant pas partie des objets du monde.

La manière dont Madame de Clèves s'est procurée la canne des Indes ("fort extraordinaire", comme il se doit, un homme aussi extraordinaire que M. de Nemours ne pouvant posséder que des objets extraordinaires) est assez obscure. Monsieur de Nemours ne peut la connaître, c'est donc la narratrice qui intervient dans le récit pour l'apprendre au lecteur. On imagine mal Madame de Clèves volant la canne chez la soeur de Monsieur de Nemours. Sans doute s'est-elle extasiée sur la beauté de cette canne en faisant semblant d'en ignorer la provenance et la soeur du duc de Nemours la lui a-t-elle donnée, comme l'exigent les règles de la courtoisie. Cette canne est l'équivalent du portrait de Monsieur de Clèves dérobé par Monsieur de Nemours au début du roman.

Les rubans jaunes et noirs rappellent les couleurs que Monsieur de Nemours portait lors du tournoi.

Madame de Clèves se lève, prend un flambeau et se dirige vers un tableau du siège de Metz où figure un portrait de Monsieur de Nemours. La narratrice emploie deux mots contradictoires ("attention" et "rêverie") pour caractériser la façon dont elle regarde ce tableau : "elle s'assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner (l. 20)

Si Monsieur de Nemours (ainsi que le lecteur) avait encore quelques doutes sur la signification du comportement de Madame de Clèves, la contemplation "du tableau du siège de Metz où était le portrait de Monsieur de Nemours" "avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner" ne peut que les dissiper, comme le montre le paragraphe suivant ("On ne peut exprimer ce que sentit Monsieur de Nemours dans ce moment..." c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant." (l. 21-25)

Madame de Clèves regarde "avec attention" le tableau car il s'agit d'un tableau d'Histoire et non d'un portrait et elle doit chercher M. de Clèves parmi d'autres personnages ; elle le regarde "avec rêverie" parce que ce portrait n'est qu'un support à son imagination (Jean-Paul Sartre a montré que l'imagination, en tant que visée intentionnelle de la conscience, consistait à rendre présente une réalité absente). Cette "réalité absente" n'est pas  Monsieur de Nemours, mais son double idéalisé, une projection de son propre désir. M. de Nemours n'existe pas pour Madame de Clèves comme une personne réelle donnée dans une relation intersubjective, mais comme "simulacre", au point, comme le remarque avec beaucoup de finesse René Pommier que Monsieur de Clèves aurait quelques raisons de se montrer jaloux de son propre portrait.

La fin de la scène est encore plus étrange : Monsieur de Nemours se résoud à agir et à franchir la distance qui le sépare de Mme. de Clèves, à passer du statut de spectateur au statut d'acteur, mais la péripétie d'une rencontre n'est pas prévue dans la pièce et Madame de Clèves "s'enfuit" auprès de ses femmes de chambre.

Conclusion :

Cette page de Madame de La Fayette  exprime la passion amoureuse des deux principaux protagonistes du roman, de façon directe chez Monsieur de Nemours et indirecte chez Madame de Clèves, à charge pour le lecteur de "décrypter" la signification de l'étrange cérémonie nocturne à laquelle elle se livre. Le château éclairé comme pour une fête, alors que Madame de Clèves est seule, la situation respective de Monsieur de Nemours et de Madame de Clèves, l'inconscience où elle se trouve d'être regardée, la présence derrière la palissade d'un "espion" de Monsieur de Clèves, la "preuve" étonnante que reçoit Monsieur de Nemours que sa passion est partagée... confèrent à la scène une dimension intensément romanesque.

Elle nous fait mesurer toute la passion de Madame de Clèves, mais elle nous permet de deviner en même temps que, dans l'abandon à sa passion, Madame de Clèves n'ira jamais plus loin que la contemplation solitaire du portrait de Monsieur de Nemours. 

Cette scène silencieuse exprime donc, avec autant d'intensité que de discrétion, toute la solitude, toute la frustration et toute la souffrance des trois héros du roman. Mieux que toute autre page, sans doute, elle résume tout ce que, dans La Princesse de Clèves, Madame de Lafayette nous dit sur l'amour, qu'il n'y a pas d'amour heureux, qu'on ne peut trouver qu'un succédané de bonheur dans un succédané d'amour, en se résignant, comme le fait Madame de Clèves, à ne vivre son amour que d'un manière solitaire et léthargique.

350px-Carte du tendre                                                   

La carte du Tendre

Dans quelle mesure cette scène nous permet-elle de comprendre le renoncement final de Madame de Clèves ? (cette réflexion est inspirée d'une étude de René Pommier sur La princesse de Clèves.)

"En voyant Madame de Clèves s'abîmer dans la contemplation de son portrait, remarque René Pommier,  en même temps qu'une grande satisfaction, M. de Nemours doit éprouver une profonde amertume. Car il a tout lieu, et ce doit être une situation bien irritante, d'être jaloux de son portrait. En effet, lui, Madame de Clèves ne l'a jamais regardé, et il se dit sans doute avec douleur qu'elle ne le regardera peut-être jamais, avec les yeux et de la façon dont elle regarde son portrait.

La seule fois où Madame de Clèves regardera Monsieur de Nemours, sinon tout à fait de la façon dont elle regarde ici son portrait, du moins « avec des yeux pleins de douceurs et de charmes », ce sera lors du long entretien qu'elle aura avec lui chez le vidame de Chartres. Ce jour-là, « Madame de Clèves cédera pour la première fois au penchant qu'elle a pour Monsieur de Nemours», mais ce sera aussi la dernière fois. Ce jour-là, pour la première fois, elle lui avouera qu'elle l'aime ; elle lui dira même qu'elle « trouve de la douceur à le lui dire », mais ce sera pour ajouter aussitôt que « cet aveu n'aura point de suite».

Ce renoncement final de Madame de Clèves, Madame de La Fayette l'a préparé tout au long de son roman. Mais, plus que d'autres peut-être, cette scène-ci peut nous permettre de le comprendre. En effet, cette page qui nous montre toute la force de l'amour de Madame de Clèves, nous en montre aussi les limites. Ce qui est inquiétant pour Monsieur de Nemours, plus que les scrupules dont témoignent les faits et gestes de Madame de Clèves, c'est finalement l'espèce de satisfaction, pour ne pas dire de bonheur tranquille, qu'elle semble trouver dans le culte solitaire qu'elle célèbre tous les soirs en l'honneur de son amant.

Pour aimer Monsieur de Nemours, Madame de Clèves paraît pouvoir se passer assez bien de lui. Elle s'est convaincue, comme le montrera son entretien avec Monsieur de Nemours, que la passion, quand on la vit pleinement, est l'ennemie mortelle du repos, qu'elle engendre nécessairement la jalousie et, avec elle, une souffrance insupportable. Mais elle semble avoir trouvé le moyen de concilier le repos et la passion, en ne vivant celle-ci que d'une manière purement imaginaire.

Madame de Clèves voudrait « aimer en repos ». Le seul moyen d'y parvenir est de se contenter d'aimer d'un amour non seulement platonique, mais solitaire, rien ne troublant autant le repos de l'être qui aime que la présence de l'être aimé. En choisissant d'aimer Monsieur de Nemours toute seule dans son coin, Madame de Clèves ne connaîtra sans doute jamais les joies intenses qu'elle aurait pu connaître en se donnant à lui, mais elle s'évite ainsi, non seulement les tourments de la jalousie, mais la simple inquiétude.

Il y a, certes, quelque chose de dérisoire, et de pathétique, dans l'office nocturne que célèbre Madame de Clèves, et, en la voyant faire des nœuds avec les rubans à la canne de Monsieur de Nemours, on pourrait être tenté de s'interroger sur sa santé mentale. Pourtant elle semble avoir trouvé ainsi son équilibre, et c'est bien pourquoi, après la mort de Monsieur de Clèves, elle renoncera à épouser Monsieur de Nemours. Ce bonheur solitaire, modeste mais paisible, semble lui suffire. La principale raison, la raison essentielle pour laquelle elle renoncera à épouser Monsieur de Nemours, est qu'elle est persuadée que le bonheur qu'une telle union pourrait lui apporter, serait quasi inévitablement aussi éphémère qu'indicible et qu'elle le paierait par de cruelles désillusions et des tourments insupportables. Elle ne voudra pas prendre un risque, à ses yeux, si grand et si terrible.

Mais on peut penser que ce risque, elle l'aurait peut-être pris (et peut-être d'ailleurs ne lui aurait-il pas paru si grand), si, comme cette scène le montre, elle n'avait été capable de s'accommoder, tant bien que mal, d'un amour purement platonique et solitaire. Et, pour revenir sur l'interprétation phallique, elle ne s'y serait sans doute pas résignée, si elle avait pu, plus ou moins consciemment, nourrir les fantasmes que le critique lui prête."

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"Les passions peuvent me conduire, mais elles ne sauraient m'aveugler."

"La gloire ne donne pas le même éclat que la faveur."

"On pardonne les infidélités, mais on ne les oublie pas."

"Ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelqu'affreux qu'ils vous paraissent d'abord : ils seront doux dans les suites..."

"Quand on croit être heureux, vous savez que cela suffit pour l'être."

"Il n'y a point de femme que le soin de sa parure n'empêche de songer à son amant."

"Ce qui paraît n'est presque jamais la vérité."

De son nom complet Marie-Madeleine Pioche de la Vergne comtesse de La Fayette, plus connue sous le nom de Madame de La Fayette, naît dans la petite noblesse parisienne. Au décès de son père, sa mère se remarie avec le Chevalier Renaud de Sévigné, l'oncle de la Marquise de Sévigné, avec qui Madame de La Fayette sera amie toute sa vie durant. Devenue dame d'honneur de la Reine Anne d'Autriche en 1650, elle prend petit à petit conscience des intrigues de la cour dont elle s'inspirera dans ses écrits. Elle se forme à la littérature dans les salons littéraires de l'époque, les salons de Mlle de Scudéry et l'hôtel de Rambouillet. Elle épouse en 1655 le Comte François de La Fayette, issu d'une grande noblesse sans le sous, mariage de raison arrangé par sa mère ; elle aura deux enfants avec son mari. Elle fréquente le cercle janséniste de l'Hôtel de Nevers et rencontre vers 1660 le philosophe Arnauld et François de La Rochefoucauld, avec qui elle se lie d'amitié. Grâce à son amitié avec Henriette d'Angleterre qui épouse le frère du roi, elle pénètre l'intimité de la cour. En 1662, elle publie anonymement 'La Princesse de Montpensier' et en 1670, Zaïde qu'elle écrit en collaboration avec La Rochefoucauld et le poète Segrais. En 1678 parait son roman le plus célèbre qui passe pour être une anticipation du roman psychologique, La Princesse de Clèves. Après la mort de son mari et de son ami La Rochefoucauld, elle écrit Mémoires de la Cour de France pour les années 1688 et 1689, qui ne seront publiés qu'après sa mort.      

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La Princesse de Clèves est un roman publié anonymement par Marie-Madeleine de La Fayette en 1678.

Le roman prend pour cadre la vie à la cour des Valois « dans les dernières années du règne de Henri Second », comme l'indique le narrateur dans les premières lignes. Il peut donc être défini comme un roman historique, même s'il inaugure, par bien des aspects (souci de vraisemblance, construction rigoureuse, introspection des personnages) la tradition du roman d'analyse dont se réclamera une partie de la modernité.

La Princesse de Clèves témoigne également du rôle important joué par les femmes en littérature et dans la vie culturelle du XVIIème siècle marquée par le courant de la préciosité. Madame de La Fayette avait fréquenté avant son mariage le salon de la marquise de Rambouillet et, comme son amie Madame de Sévigné, faisait partie du cercle littéraire de Madeleine de Scudéry, dont elle admirait les œuvres.

Roman fondateur, La Princesse de Clèves est l’un des modèles littéraires qui ont inspiré Balzac, Raymond Radiguet et Jean Cocteau.

 

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