Je pensais que nous avions touché le fond du crétinisme autosatisfait avec la petite phrase de Monsieur Jacques Seguela, l'inventeur de la "force (farce ?) tranquille" - un bel oxymore pour l'illustre ami "socialiste", bénéficiaire des largesses de Monsieur René Bousquet, l'organisateur de la rafle du Vel d'Hiv - : "J'estime que celui qui n'est pas propriétaire d'une Rolex à l'âge de 50 ans a raté sa vie" et celle de Monsieur Pierre Bergé à propos de la GPA : "il vaut mieux louer son ventre que de travailler en usine". Mais non... Il y en a toujours un autre, dans le petit cercle de ceux qui ne se prennent pas pour rien pour oser surenchérir dans le rien. A croire qu'ils participent à un concours.
"Jeudi 29 juin, le président Emmanuel Macron s'est rendu halle Freyssinet, à Paris, pour l'inauguration de Station F, le plus grand incubateur de start-up du monde. Là, le chef de l'État s'est lancé dans un discours en l'honneur de son auditoire (l'art de dire au gens ce qu'ils ont envie d'entendre), des entrepreneurs du numérique, acquis à sa cause. Un discours dans lequel il a prononcé cette phrase éloquente : "Dans une gare, vous croisez des gens qui réussissent et d'autres qui ne sont rien".
Lorsqu'il était ministre de l'Économie, Emmanuel Macron avait plusieurs fois provoqué des polémiques, soit en évoquant les "illettrées" de Gad, l'alcoolisme des gens du Nord ou en moquant un passant vêtu d'un tee-shirt, lui rappelant qu'il fallait "travailler" pour se payer un costume." (source : L'alsace.fr)
"Mal nommer les choses, c'est rajouter du malheur au monde." (Albert Camus). Si Emmanuel Macron s'était contenté de dire : "Dans une gare, on croise des gens qui réussissent socialement et d'autres non", la phrase aurait eu un tout autre sens. Mais le parallèle établi entre les deux syntagmes verbaux : "les gens qui réussissent" d'une part et "ceux qui ne sont rien" d'autre part, sous-entend ni plus ni moins que ceux qui réussissent sont quelque chose et que ceux qui ne réussissent pas ne sont rien.
Que signifie "réussir" ? A partir de combien de millions de dollars ou d'euros, de combien de yacht, de combien de voitures de luxe, de combien de résidences secondaires, de combien de carats dans les robinets en or de sa salle de bain ? Que signifie "n'être rien" ? Etre handicapé physique ou mental ou les deux ? A partir de quel degré de handicap ? Emmanuel Macron s'adressait à des entrepreneurs du numérique dans le cadre d'un "incubateur de startups" (sic) ; faut-il diriger une startup pour être quelque chose ? Les agriculteurs, les ouvriers, les enseignants, les petits entrepreneurs, les artisans (plombiers, électriciens...), les artistes qui ne roulent pas sur l'or et qui contribuent pourtant à la création des richesses matérielles et immatérielles de la nation... Comment peut-on penser que tous ces gens-là ne sont rien ?
Emmanuel Macron veut-il être le "président de tous les Français" ou le chef de la gare de triage du darwinisme social ?
Bien qu'il prétende avoir été l'assistant de Paul Ricoeur - j'ai de bonnes raisons de savoir que c'est faux -, Emmanuel Macron ignore apparemment la différence entre l'essence (n'être rien) et l'existence (ne pas réussir) qui est au centre de la foi protestante dont se réclamait Paul Ricoeur et qui touche à un point fondamental : la dignité de la personne humaine et l'égalité entre les hommes : "Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ" (saint Paul, Epitre aux Galates, 3:28, traduction Louis Segond).
La veuve indigente qui glisse dans le tronc du temple ses deux piécettes, celle qui tambourine chaque jour à la porte du juge pour réclamer justice, le pauvre Lazare sur lequel le riche ne jette pas même un œil alors qu’il se meurt, mais aussi les aveugles, les boiteux, les lépreux, les exclus qui parsèment ses rencontres et ses paraboles… Tout au long des Évangiles, le Christ marque une préférence pour les pauvres, les "Anawim" (littéralement : les courbés).
Le commandement d'amour inconditionnel envers le prochain ne fait qu'un avec l'amour de soi-même et l'amour du Père : "Tu aimeras le seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit et ton prochain comme toi-même". Cette injonction, reprise par le Christ, "résumé de la Loi et des prophètes", est au coeur de la pensée d'Emmanuel Lévinas et de Paul Ricoeur qui enseignaient tous les deux à l'université de Nanterre Paris X dans les années 70-80 lorsque j'y faisais mes études de philosophie et auxquels je dois tant.
Contrairement à Martin Heidegger, pour lequel autrui est un "mitsein", un camarade de Parti ou de combat, un confrère, un collègue de bureau, quelqu'un avec lequel je partage un espace de "co-working" ou avec lequel j'ai monté une "startup", quelqu'un dont je partage plus ou moins la culture, la religion, les idées, le "prochain" est l'étranger, le tout autre, la "Différance" (Derrida) irréductible.
Ce que je suis appelé à aimer chez l'autre, ce n'est pas mon "semblable", mais l'image d'un infini inépuisable, absolument transcendant, absolument étranger que l'on nomme "Dieu" : "Mes pensées ne sont pas vos pensées, mes voies ne sont pas vos voies", "Mon royaume n'est pas de ce monde".
La philosophie d'Emmanuel Levinas est centrée sur la question éthique et métaphysique d'autrui en tant que "prochain", caractérisé comme l'Infini impossible à totaliser : « Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire, sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. La conscience perd sa première place. La présence du visage signifie ainsi un ordre irrécusable – un commandement – qui arrête la disponibilité de la conscience. » - "L'expérience de l'inefficacité humaine est une inefficacité intellectuelle à penser un vrai humanisme de l'autre homme. Il y a comme une crise de l'intellectualisme au niveau de la pensée philosophique." - « La crise de l’humanisme à notre époque a, sans doute, sa source dans l’expérience de l’inefficacité humaine qu’accusent l’abondance de nos moyens d’agir et l’étendue de nos ambitions. » (Emmanuel Lévinas, Humanisme de l'autre homme)
Si l’ontologie - compréhension, embrassement de l’être - est impossible, […] c’est parce que la compréhension de l’être en général ne peut pas dominer la relation avec Autrui." (Emmanuel Levinas, Totalité et Infini)
"L'épiphanie du visage comme visage ouvre l'humanité" - "La dimension du divin s'ouvre à partir du visage" (Emmanuel Levinas, Le visage de l'autre)
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