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Arthur Rimbaud, "Le Mal" (préparation du commentaire)

                              Le Mal

Tandis que les crachats / rouges de la mitraille

Sifflent tout le jour par / l'infini du ciel bleu

qu'écarlates ou verts, / près du Roi qui les raille,

Croulent les bataillons / en masse dans le feu

 

Tandis qu'une folie / épouvantable broie

Et fait de cent milliers / d'hommes un tas fumant ;

Pauvres morts ! dans l'été, / dans l'herbe, dans ta joie,

Nature ! ô toi qui fis / ces hommes saintement !...

 

Il est un Dieu qui rit / aux nappes damassées

des autels, à l'encens, / aux grand calices d'or ;

Qui dans le bercement / des hosannah s'endort,

 

Et se réveille, quand / des mères, ramassées

Dans l'angoisse, et pleurant / sous leurs vieux bonnet noir,

Lui donnent un gros sou / lié dans leur mouchoir !

(Arthur Rimbaud, Poésies, 1870)

Notes : 

Mitraille : Amas de ferraille qui entrait jadis dans la composition des cartouches d'artillerie. (On disait charger, tirer à mitraille, par opposition à charger ou tirer à boulets.) Décharge d'obus, de balles.

Écarlate : rouge vif (les soldats français portent des pantalons rouge garance, les soldats prussiens des uniformes verts).

Bataillon : un bataillon est une unité militaire regroupant plusieurs compagnies, soit de 300 à 1 200 hommes. Le mot bataillon est dérivé de l’italien battaglione..

Le damas est une précieuse étoffe de soie, de couleur monochrome avec une armature de satin, caractérisée par un contraste de brillance entre le fond et le dessin formé par le tissage. Son origine est syrienne, son nom vient de la ville de Damas en Syrie, qui fut un important producteur et exportateur au XIIème  siècle.

Damassé : Se dit d'un tissu ayant une surface où l'on fait apparaître des dessins uniquement par opposition d'armures à effet de chaîne et d'armures à effet de trame, les armures de base les plus utilisées étant le sergé et le satin.

Hosannah : Dans l'Ancien Testament (Torah), acclamation faisant partie du rituel de la Pâque (Pessah) et de la fête des Tabernacles. La liturgie juive en a conservé l'usage. Dans la liturgie chrétienne, acclamation qui a été ajoutée au VIIIe siècle au chant du Sanctus et qui prend place à la cérémonie des Rameaux. Cri de joie, chant de triomphe. Sens dans le contexte : Dieu, qui est censé sauver son peuple, s'endort dans les chants d’acclamation et de louange.

Introduction :

Protestation contre la guerre et dénonciation de la religion, "Le Mal" d'Arthur Rimbaud témoigne de la révolte d'un adolescent rebelle et surdoué contre les idées et le comportement de son milieu, la bourgeoisie conservatrice de province et la rigidité de son éducation religieuse. 

"L'homme au semelles de vent", l'a écrit en 1870, à l'âge de 16 ans, dans le contexte de la guerre franco-prussienne et notamment la bataille de Sedan.

Il s'agit d'un sonnet en alexandrins en rimes croisées dans les deux quatrains, embrassées dans le premier tercet et le premier vers du deuxième tercet et suivies dans les deux derniers vers du deuxième tercet.

Le poème comporte deux parties : du début jusqu'à "saintement" : dénonciation de la guerre, opposition de la guerre et de la Nature ; de "Il est un Dieu" jusqu'à la fin : dénonciation de la religion

Comment le poète nous fait-il partager sa colère ?

Nous étudierons dans une première partie la dénonciation de la guerre, puis l'éloge de la nature et enfin la satire de la religion.

Les registres :

Lyrique : évocation de la Nature ("l'infini du ciel bleu", "dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie/Nature !)

Polémique (du grec polemos = combat) : le poème est une dénonciation de la guerre dans les deux quatrains et de la religion dans les deux tercets.

Satirique : "près du Roi qui les raille" - "Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées/Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or" - "Qui dans le bercement des hosannah s'endort,/Et se réveille..." Le Roi est présenté comme un sadique irresponsable et Dieu comme un être débile, indifférent, paresseux et avide.

Épidictique : ce registre est celui de l'éloge ou du blâme. Il permet de vanter les qualités ou les défauts d'une personne. Le poète blâme le sadisme du Roi qui "raille" les soldats (se moque des soldats) qu'il envoie à la mort et l'indifférence de Dieu.

Argumentatif : le poète établit un lien implicite entre la guerre et la religion. Il cherche convaincre et à persuader le lecteur que la guerre est une abomination et que la religion s'en fait la complice active ou passive (critique de la notion augustinienne de "Providence"). Loin de dénoncer la guerre, la religion fait alliance avec le pouvoir établi, fauteur de guerre (Clemenceau parle de "la sainte alliance du sabre et du goupillon").

On peut déceler dans ce poème l'Influence des philosophes des Lumières : Voltaire (Candide) et Rousseau (bonté de la Nature). Comme l'indique son titre, le poème relève d'une interrogation métaphysique sur le problème, la question ou encore le "scandale" du mal.

Le problème a été parfois formulé de la façon suivante (Epicure, rapporté par Lactance) : si Dieu est bon et tout-puissant pourquoi le mal, la maladie, la mort, la guerre ? S'il ne veut pas empêcher mal, il n'est pas bon, s'il ne peut pas l'empêcher, il n'est pas tout-puissant, s'il ne le veut ni ne le peut, il n'est ni bon, ni tout-puissant et donc, il n'est pas Dieu. Leibniz dans La Théodicée et de nombreux théologiens cherchent à concilier l'existence de Dieu et celle du mal.

Épique : le poète reprend les procédés de la poésie épique (L'Iliade, La chanson de Roland) qui glorifie la guerre et les hauts faits des héros (Achille, Roland, Rodrigue...), notamment l'hyperbole, mais pour la dénoncer comme une "folie épouvantable" qui broie les hommes et les réduit en tas fumant. Le Roi ne participe pas à la bataille comme les héros épiques, il se contente de "railler" ses bataillons qui "croulent en masse dans le feu".

Rimbaud se souvient sans doute des Châtiments de Victor Hugo et de Candide de Voltaire : 

"Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,

La garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon sur sa garde penché, 

Regardait et, sitôt qu'ils avaient débouché

Sous les sombres canons crachant des jets de souffre,

Voyait, l'un après l'autre, dans cet horrible gouffre,

Fondre ces régiments de granit et d'acier,

Comme fond une cire au souffle d'un brasier."

(Victor Hugo, les Châtiments)

"Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque. Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes." (Voltaire, Candide, chapitre III, "Comment Candide se sauva d'entre les Bulgares et ce qu'il en advint")

Tragique : le poète présente la guerre comme une réalité absurde et sans remède. La mort donnée et reçue n'a aucun sens. Il n'y a aucune justification de la guerre.

Pathétique : le poète exprime aussi sa tristesse et sa compassion : "Pauvres morts ! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,/Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !... Le registre pathétique est souvent caractérisé par l'utilisation de la ponctuation expressive (les deux points d'exclamation au vers 8)

La situation d'énonciation :

Le poète s'adresse au lecteur pour lui faire partager son indignation et sa colère. Il s'adresse aussi à la Nature personnifiée (allégorie) : "Pauvres morts ! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,/Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !..."

Les champs lexicaux :

La couleur : "rouge", "bleu", "écarlates", "verts", "noir"

La destruction : "crachats", "rouge" (couleur du sang), "mitraille", "sifflent", "croulent", "feu", "broie", "morts"

La fumée : "feu", "fumée", "encens"

La nature : "ciel", "herbe", "Nature"

La puérilité : "rit", "bercement", "s'endort", "se réveille"

Le deuil : "ramassées", "angoisse", "pleurant", "noir"

La religion : "nappes damassées", "autels", "encens", "calices d'or", "hosannah"

Les figures de style : 

Métaphores : "les crachats rouges de la mitraille"

Substantivation de l'adjectif : "L'infini du ciel bleu" 

Métonymies : "bataillons écarlates" (les soldats français portent des pantalons garance), "bataillons verts" (les soldats prussiens portent des uniformes verts). La couleur de leur uniforme désigne les soldats.

"Dieu" pour les prêtres ou pour le clergé : ce n'est pas Dieu qui perçoit les "gros sous liés dans le mouchoir des mères, mais les prêtres, l'Eglise. Rimbaud identifie la transcendance avec l'Eglise, institution humaine. L'expression "Il est un Dieu" avec l'emploi du déterminant indéfini et non simplement "Dieu" suggère que le Dieu que refuse Rimbaud n'est peut-être pas le "vrai Dieu". Rimbaud s'insurge contre une religion "sacrificielle" qui valorise la souffrance et la mort et justifie la guerre, par exemple en bénissant les canons.

Blasphème : le blasphème est défini par le Larousse comme étant "une parole ou discours qui outrage la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré". Utilisé dans un cadre plus général, le blasphème est une irrévérence à l'égard de ce qui est considéré comme sacré ou inviolable. Il faut distinguer le blasphème du sacrilège. Le blasphème cherche à porter atteinte au sacré par des paroles, le sacrilège par des actes. 

Le blasphème (dire du mal, maudire) est le contraire de l'euphémisme (dire du bien, bénir). Soit Dieu existe et il est comme Rimbaud le décrit, indifférent et stupide (mais qui peut aimer un tel Dieu ?), soit il n'existe pas, c'est une "fabrication" humaine, une production du désir, une "illusion" comme dit Freud, soit il est complètement différent de l'idée que s'en font les hommes (il n'approuve pas la guerre, il ne bénit pas les canons, il ne prend pas parti dans le conflit des doubles, il n'aime pas les sacrifices...)

Rimbaud reproche aux croyants de vénérer un "faux dieu" une idole. Paul Claudel parle de Rimbaud comme d'un "mystique à l'état sauvage".

Allégories : "une folie épouvantable broie", "Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !..."

Antithèses (ou contrastes) : "rouge"/"bleu" - "folie épouvantable"/"joie" - "folie épouvantable"/"saintement" - "s'endort"/"se réveille" - "Un Dieu qui rit"/"des mères ramassées/Dans l'angoisse, et pleurant" - "Nature qui fit ces hommes saintement"/"Dieu qui rit aux nappes damassées"

Hyperboles : "l'infini du ciel bleu", "Croulent les bataillons en masse dans le feu", "folie épouvantable", "fait de cent milliers d'hommes un tas fumant" (l'emploi d'hyperboles et de chiffres élevés caractérisent le registre épique)

Énumérations : "aux nappes damassées des autels, à l'encens, aux grands calices d'or"

Anaphores : répétition en début de vers de la locution adverbiale "tandis que" (deux fois)

Les niveaux de langue :

Soutenu : "l'infini du ciel bleu", "une folie épouvantable broie", "saintement", "nappes damassées", "le bercement des hosannah", "les mères ramassées dans l'angoisse"

Familier : "les crachats rouges"

Les temps et les modes et leur valeur d'aspect : 

Présents : "sifflent", "croulent", "broie", "fait", est", "s'endort", "et se réveille", "donnent"

Passé simple : "fit"

Il s'agit d'un présent de caractérisation à valeur descriptive.

Le passé simple évoque une action passée de premier plan dans un énoncé non ancré dans la situation d'énonciation, alors que le présent évoque une action ancrée dans la situation d'énonciation : la guerre destructrice l'emporte sur la Nature créatrice qu'elle relègue dans un passé aboli.

La structure des phrases : 

Le poème est composé d'une unique phrase qui l'enjambe du début à la fin.

La modalisation (manifestation de la subjectivité de l'énonciateur dans l'énoncé) :

modalisation dépréciative : "crachats rouges", "raille", "croulent", "en masse", "folie épouvantable", "broie", "cent milliers d'hommes", "tas fumant" "pauvres morts", "saintement", "Il est un Dieu qui rit", ""grands calices d'or", "s'endort", "et se réveille quand..." "Dans l'angoisse en pleurant" (Rimbaud se met à la place de ces mères), "vieux bonnet noir" (vieux bonnet connote la pauvreté et noir le deuil : elles sont pauvres, elles ont perdu leur fils ou elles n'ont pas de nouvelles d'eux, d'où leur "angoisse" et elles n'en donnent pas moins à la quête "un gros sou lié dans leur mouchoir").

Le jeu sur les sonorités :

"Les crachats rouges de la mitraille", "Le Roi qui les Raille" : allitération sur la consonne "r" 

La prosodie : 

On remarque l'irrégularité de la coupe à l'hémistiche : césure entre le substantif "crachats" et l'adjectif épithète "rouges", césure entre la préposition "par" et le substantif "infini" - césure entre le substantif "bataillons" et la locution adverbiale "en masse" - césure entre le substantif "folie" et l'adjectif épithète "épouvantable", césure entre "cent milliers" et le substantif "hommes" (cent milliers/d'hommes)

La dislocation du vers souligne la "folie épouvantable" de la scène qui est décrite. Les mots qui se trouvent de part et d'autre de la césure sont mis en valeur (il faut marquer une pause dans la diction)

La coupe redevient régulière quand le poète évoque la Nature.

Enjambements : "de la mitraille/Sifflent", "qui les raille/croulent", "broie/Et fait", "dans ta joie,/Nature", nappes damassées/des autels, "Il est un Dieu/Qui", "s'endort/Et se réveille", "ramassées/Dans l'angoisse", "quand ces mères ramassées/Lui donnent"

Rejets : "aux nappes damassées/Des autels", "ramassées"/"Dans l'angoisse", "s'endort"/"Et se réveille"

 

 

 

 

 

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