Thomas Nagel, Qu'est-ce tout cela veut dire ? Une très brève introduction à la philosophie, Traduit de l'anglais (USA) par Ruwen Ogien, Editions de l'éclat, 1993
"La philosophie se distingue des sciences et des mathématiques. A la différence des sciences, elle ne repose pas sur l'expérimentation ou l'observation, mais seulement sur la pensée. Et, à la différence des mathématiques, elle ne s'appuie sur aucune méthode de démonstration formelle. On la pratique en ne faisant rien d'autre que questionner, argumenter, mettre des idées à l'épreuve, concevoir de bons arguments contre celles-ci et se demander comment nos concepts fonctionnent vraiment.
La préoccupation principale de la philosophie, c'est de questionner et de comprendre des idées tout à fait courantes, que nous utilisons quotidiennement sans trop y réfléchir. Un historien se posera des questions sur ce qui a eu lieu à certains moment dans le passé, alors qu'un philosophe se demandera : "Qu'est-ce que le temps ?" Un mathématicien étudiera les relations entre les nombres, alors qu'un philosophe demandera : "Qu'est-ce qu'un nombre ?" Un physicien cherchera à savoir de quoi sont faits les atomes ou ce qui explique la gravité alors qu'un philosophe demandera comment nous pouvons savoir qu'il y a quoi que ce soit à l'extérieur de nos propres esprits. Un psychologue cherchera à savoir comment les enfants apprennent un langage, alors qu'un philosophe demandera : "Qu'est-ce qui fait qu'un mot peut signifier quelque chose ?" N'importe qui peut se demander si c'est mal de se faufiler sans payer dans une salle de cinéma, mais un philosophe se demandera : "Qu'est-ce qui rend une action bonne ou mauvaise ?
Nous ne pourrions pas nous débrouiller dans la vie si les idées de temps, de nombre, de connaissance n'allaient pas de soi le plus souvent. Mais, en philosophie, ce sont précisément ces choses que nous prenons pour objet d'investigation, afin de pousser un peu plus loin notre compréhension du monde et de nous-mêmes. Manifestement, ce n'est pas très facile. Plus les idées que l'on essaye d'examiner sont élémentaires et moins l'on dispose d'instruments pour le faire. Il n'y a pas grand-chose que l'on puisse tenir pour acquis ou donner comme allant de soi. De sorte que la philosophie est une activité assez vertigineuse, et bien peu de ses résultats demeurent incontestés.
(Thomas Nagel, Qu'est-ce que tout cela veut dire ? L'éclat poche, p.8-10)
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