L'auteur :
Claude Tresmontant est un philosophe français, helléniste et hébraïsant, né le 5 août 1925 à Paris et mort le 16 avril 1997 à Suresnes. Claude Tresmontant enseigna pendant de nombreuses années la philosophie médiévale et la philosophie des sciences à la Sorbonne. Il fut correspondant de l'Académie des sciences morales et politiques ; il obtint le prix Maximilien-Kolbe en 1973, et le grand prix de l’Académie des sciences morales et politiques pour l'ensemble de son œuvre en 1987.
Le texte :
"L'Univers n'est pas une machine. L'Univers est un processus évolutif, irréversible, et une intelligence placée par hypothèse il y a dix milliards d'années par exemple, alors que l'Univers était une nuée d'hydrogène avec un peu d'hélium, alors que les galaxies étaient en formation, ne pouvait pas prévoir l'invention du code génétique qui a eu lieu il y a trois milliards d'années - à moins de l'inventer, à moins d'être une intelligence créatrice.
Une intelligence qui aurait connu intégralement le message génétique des micro-organismes monocellulaires d'il y a trois milliards d'années, ne pouvait pas non plus prévoir, ni déduire de ces premiers messages génétiques, les messages qui vont commander par la suite à la constitution du lion, de la girafe ou de l'homme - à moins de les inventer, c'est-à-dire, là encore, d'être une intelligence créatrice.
Dans la perspective évolutive qui s'impose à nous, le passé et l'avenir ne sont pas symétriques par rapport au présent, en aucun moment de l'histoire de l'univers, car l'avenir est toujours plus riche en information que le passé, et il n'est pas possible de déduire l'avenir du passé, tout simplement parce que l'avenir n'est pas contenu dans le passé, ni en acte ni en puissance.
En cette seconde moitié du XXème siècle, le problème de l'existence de Dieu se pose donc de la manière suivante :
Le monde est un système évolutif, épigénétique, à information croissante.
Dans aucun de ses états, le monde ne peut rendre compte par lui-même, et seul, de la croissance de l'information qui s'opère en lui, et qui le porte à un degré supérieur de composition.
Même si on laisse de côté la question du premier commencement de l'Univers, il reste que l'Univers est un système constitué d'une série de commencements d'être dont aucun ne peut être expliqué par le précédent.
L'antérieur ne suffit pas à expliquer l'ultérieur, précisément parce que au cours du temps il y a croissance de l'information.
Il faut donc admettre que l'Univers n'est pas un système clos, fermé sur lui-même et suffisant. Il faut admettre qu'il reçoit d'une manière continuelle de l'information créatrice.
On peut convenir d'appeler "Dieu" la source de cette information qui opère dans le monde mais qui n'est pas le monde.
Si le mot "Dieu" ne plaît pas, on peut en choisir un autre. Cela n'a absolument aucune importance.
On peut, comme Aristote le fit, prendre un terme plus abstrait, qui ne comporte pas de connotations affectives.
Il reste que l'Univers, reconnu dans son évolution objectivement créatrice, c'est-à-dire une évolution qui représente au plan expérimental une création en train de se faire depuis des milliards d'années, l'Univers ne peut pas sans contradiction être pensé seul. Il ne peut pas être le seul être, ou l'Être pris absolument.
L'athéisme est une philosophie selon laquelle l'Univers serait un système auto-suffisant, et qui ne recevrait pas d'information, car, par hypothèse, il est seul à être.
Comme le dit le fragment 17 d'Empédocle : "de qui recevrait-il de l'accroissement, puisqu'ils est le seul être ?"
Il faut donc, pour que l'athéisme soit pensable, que l'Univers soit un système éternel, sans croissance réelle d'information, sans évolution irréversible effective, ni déperdition. Cela aussi, Empédocle l'avait dit, après Parménide : "l'Univers de doit pas périr, puisqu'il est l'Être."
Or, précisément, les sciences expérimentales nous montrent que l'Univers est un système qui constamment est en régime d'accroissement d'information, et que si, dans un système physique, biologique ou intellectuel, l'information n'est plus communiquée, le système tend par lui-même à se dégrader, à se décomposer, à retourner à la poussière, son état le plus probable.
L'athéisme s'est donc efforcé de nier constamment la genèse et la création en train de se faire, et cela avec acharnement.
Car il est incapable de penser un monde en régime de genèse. Il lui faut un monde fixe ou cyclique. Il faut que l'Être, qui par définition est le monde, ne comporte ni accroissement, ni diminution...
Pour que l'athéisme soit possible, il faut qu'il n'y ait pas de création en train de se faire. Il faut que tout soit donné de toute éternité au sein d'une nature supposée éternelle et incréée.
L'athéisme ne peut admettre le fait de la création en train de s'effectuer. Il s'efforcera, par tous les moyens possibles de nier ou de dissimuler ce fait. Il y parviendra de moins en moins, car la connaissance que nous avons aujourd'hui de l'histoire de la création manifeste d'une manière éclatante cette innovation constante, cette production continue d'imprévisible nouveauté."
Claude Tresmontant, Les problèmes de l'athéisme, pp. 434-436, Edition du Seuil.
Questions sur le texte :
1. Pourquoi l'évolution de l'Univers n'est-elle pas "prévisible" ?
2. Quel exemple Claude Tresmontant donne-t-il de l'imprévisibilité de l'Univers ?
3. Quelle différence y-a-t-il entre inventer et déduire ?
4. Pourquoi la perspective évolutive s'impose-t-elle à nous aujourd'hui ?
5. Pourquoi, dans la perspective évolutive, le passé et l'avenir ne sont-ils pas symétriques par rapport au présent ?
6. "L'avenir n'est pas contenu dans le passé ni en acte ni en puissance". Expliquer "ni en acte ni en puissance".
7. Comment se pose le problème de l'existence de Dieu dans la seconde moitié du XXème siècle (et à l'aube du XXIème siècle) ? Comment cette question se posait-elle auparavant, par exemple au Moyen-Âge ?
8. Expliquer : "L'Univers est un système constitué d'une série de commencements d'être." Pourquoi en est-il ainsi ?
9. Pourquoi l'Univers ne peut-il pas, sans contradiction, être pensé seul ?
10. En quoi le point de vue de Claude Tresmontant diffère-t-il de celui d'Emmanuel Kant dans la didactique transcendantale (les antinomies de la Raison Pure) de la Critique de la Raison Pure ?
11. Quels sont les conditions pour que l'athéisme soit pensable ?
12. En quoi la pensée de Claude Tresmontant est-elle en accord avec la théorie de l'information et en particulier la notion d'entropie ?
13. Pourquoi l'athéisme est-il incapable de penser un monde en régime de genèse ?
14. Pourquoi, selon Claude Tresmontant, y parviendra-t-il de moins en moins ?
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