"There are more things." (A la memoria de Howard P. Lovecraft), Le Livre de sable, Folio/Gallimard, p. 110-131
"Le destin qui, dit-on, est impénétrable, ne me laissa pas en paix que je n'aie perpétré un conte posthume de Lovecraft, écrivain que j'ai toujours considéré comme un pasticheur involontaire d'Edgar Alan Poe. J'ai fini par céder ; mon lamentable fruit s'intitule There are more things." (J.L. Borges)
Le narrateur, un étudiant en philosophie, apprend la mort de son oncle qui vivait dans les faubourgs de Buenos Aires. Sa maison est vendue à un mystérieux étranger, un certain Max Preetorius, qui a disparu.
Poussé par la curiosité, le jeune homme décide d'aller visiter la maison. Dans les jours qui précèdent, il rêve d'une gravure de Piranèse représentant un amphithéâtre labyrinthique retenant un minotaure «qui semble dormir et rêver». Dans la maison, il découvre des meubles aux formes monstrueuses...
Le titre est emprunté à la pièce de Shakespeare ‘’Hamlet’’ où, dans la scène 5 de l’acte I, Hamlet déclare à Horatio à propos du spectre : "There are more things on heaven and earth / Than dreamt in your philosophy" ("Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, que dans toute ta philosophie.")
La nouvelle est dédiée à H.P. Lovecraft, une allusion étant d’ailleurs faite au mythe de Chtulhu. Dans son "Épilogue", Borges se montre très critique avec son confrère américain, qu’il qualifie de "pasticheur involontaire d’Edgar Allan Poe", et avec sa propre nouvelle, qu’il traite de "lamentable fruit"… L’hommage n'est pourtant pas si mal réussi et doublement savoureux pour l’amateur de littérature fantastique.
Borges évite la description du "monstre" en terminant l’histoire au moment où le narrateur va lui faire face. Il a tenté de donner ce sentiment de l’ "alien" si complet que les facultés humaines ne peuvent l’exprimer, qui est bien dans la manière de Lovecraft.

Je viens de relire cette courte nouvelle d'une dizaine de pages, qui a été surtout critiquée à cause du préambule, jugé inutilement long, avant que Borges ne se décide à entrer dans le vif du sujet, la visite de la "maison de l'alien" par le narrateur.
Cette critique ne me paraît pas pertinente. Le véritable problème ne réside pas, à mon avis, dans le préambule qui pose un cadre "réaliste" indispensable à l'émergence de la dimension surnaturelle de la nouvelle, cette "intersection" du réel et du surnaturel étant la définition même du fantastique.
Non, le problème ne réside pas dans le début, mais dans la fin, et, plus particulièrement dans le "point de vue narratif" :
"Me senti un intruso en el caos. Afuera habia cesado la lluvia. Miré el reloj y vi con asombro que eran casi las dos. Dejé la luz prendida y acometi cautelosamente el desceso. Bajar pour donde habia subido no era imposible. Bajar antes que el habitante volviera. Conjeturé que lo habia cerrado las dos puertas porque no sabia hacerlo.
(je prie les hispanisants de bien vouloir me pardonner l'absence d'accents diacritiques, je n'en dispose pas sur mon clavier)
Mis pies tocaban el penultimo tramo de la escalera cuando senti que algo ascendia por la rampa, opresivo y lento y plural. La curiosidad pudo mas que el miedo y no cerré los ojos.
"Je me sentis un intrus dans le chaos. Au-dehors la pluie avait cessé. Je regardai ma montre et vis avec stupéfaction qu'il était près de deux heures. Je laissai la lumière allumée et j'entrepris prudemment de redescendre. Rien ne m'empêchait de descendre par où j'étais monté. Il me fallait le faire avant que l'hôte ne revînt. Je présumai qu'il n'avait pas fermé les deux portes parce qu'il ne savait pas le faire.
Mes pieds touchaient l'avant-dernier barreau de l'échelle quand j'entendis que montait par la rampe quelque chose de pesant, de lent et de multiple. La curiosité l'emporta sur la peur et je ne fermai pas les yeux.
L'amphisbène, reptile fabuleux que Borges mentionne dans son Livre des êtres imaginaires, ainsi que le mobilier adapté à son anatomie, sont parfaitement à leur place dans un roman fantastique, mais la fin pose problème.
De deux choses l'une : ou bien le narrateur est tué par la créature (dont une phrase laisse entendre qu'elle ne fait pas de quartiers : "El lechero dio une manana con el ovejero muerto en la acera, decapitado y mutilado. En el invierno talaron las araucarias. Nadie volvio a ver a Preetorius, que, segun parece, no tardo a dejar el pais." ("Le laitier avait trouvé un beau matin le berger allemand mort sur le trottoir, décapité et mutilé. Au cours de l'hiver, on avait coupé les araucarias. Personne n'avait revu Preetorius qui, semble-t-il, n'avait pas tardé à quitter le pays.")
... Et dans ce cas comment peut-il raconter l'histoire à la première personne ? Ou bien la créature l'épargne (ce qui paraît fort peu vraisemblable), et dans ce cas pourquoi ne raconte-t-il pas l'histoire jusqu'au bout ?
La question lancinante et qui restera pour moi éternellement sans réponse est de savoir ce qu'il s'est, ou ce qu'il ne s'est pas passé, pour que le lecteur puisse prendre connaissance du témoignage interrompu à la première personne de la rencontre d'un humain et d'un "alien".
Un inspecteur condescendant (pléonasme) qui me trouvait sans doute un peu trop enthousiaste, m'expliquait quand j'étais en exercice (il faut les écouter religieusement car ils sont "supposés savoir" et n'aiment pas qu'on les contredise) que les personnages de romans ou de nouvelles n'étaient que des "créatures de papier".
PIerre Bayard a montré l'étroitesse de ce point de vue. Les personnages de fiction (Hamlet, Raskolnikov, Julien Sorel, Emma Bovary, Sherlock Holmes...) ont une vie propre et sont aussi "réels", sinon plus, que les "vrais gens" comme disent plaisamment les enfants.
Les "grandes personnes" auxquelles j'ai parlé de mon problème m'ont répondu en haussant les épaules "qu'il ne faut pas chercher de la logique dans une histoire fantastique"... Autant dire à un mathématicien que l'expression racine carrée de -1 n'a pas de sens.
Un récit fantastique est "in-vrai-semblable" par définition, mais doit être cohérent par rapport au "pacte de lecture" conclu entre le narrateur et le lecteur. Par exemple, Monsieur Dutilleul, le "Passe-muraille" de Marcel Aymé est capable de traverser les murs, mais non de se transformer en chat...
Et si le narrateur de "There are more Things" a été tué par l'alien, il ne peut pas raconter les instants qui ont précédé sa mort.
Je fais partie de ceux qui prennent la littérature au sérieux (surtout celle de Borges) et je préfère continuer à me casser la tête que de penser que Borges a commis, volontairement (mais alors pourquoi ?) ou non, une "erreur de logique".
André Durand explique à juste titre que Borges ne décrit pas l'alien parce qu'il faut faire sentir au lecteur qu'une telle description dépasse les capacités humaines, ce qui est bien dans l'esprit de Lovecraft ("ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire."), mais ce silence sur l'alien n'explique pas le "statut météorique du texte" qui est le véritable mystère de cette nouvelle.
... A moins, évidemment, qu'il ne s'agisse tout simplement du récit d'un cauchemar.
Une autre interprétation possible serait que l'amphisbème est la métaphore de tout ce que l'on ne doit pas chercher à savoir : les sources d'inspiration de Lovecraft, tout comme ses créations, sont relatives à l'horreur cosmique, à l'idée selon laquelle l'homme ne peut pas comprendre la vie et que l'univers lui est profondément étranger. Ceux qui raisonnent véritablement, comme ses protagonistes, mettent toujours en péril leur santé mentale.
Les pages interrompues de There are more Things seraient donc restées sur la table de travail de l'étudiant en philosophie trop curieux (qui symbolise lui-même l'humanité tout entière), avant qu'il ne sombre dans la folie.
Mais à force de chercher à tout prix de la logique dans tout cela, je crois entendre Borges me murmurer à l'oreille : "There are more things on heaven and earth / Than dreamt in your philosophy."
... Ou encore : "Mi cuento es un anzuelo para coger pescados como tu." ("Ma nouvelle est un hameçon pour attraper des poissons dans ton genre.")

Howard Phillips Lovecraft, né le 20 août 1890 et mort le 15 mars 1937, est un écrivain américain connu pour ses récits d'horreur, fantastiques et de science-fiction.
Ses sources d'inspiration, tout comme ses créations, sont relatives à l'horreur cosmique, à l'idée selon laquelle l'homme ne peut pas comprendre la vie et que l'univers lui est profondément étranger. Ceux qui raisonnent véritablement, comme ses protagonistes, mettent toujours en péril leur santé mentale.
Il voulait montrer essentiellement que le cosmos n’est pas anthropocentrique, que l’homme, forme de vie insignifiante parmi d’autres, est loin de tenir une place privilégiée dans la hiérarchie infinie des formes de vie. Ses travaux sont profondément pessimistes et cyniques et remettent en question le Siècle des Lumières, le romantisme ainsi que l'humanisme chrétien. Les héros de Lovecraft éprouvent en général des sentiments qui sont à l'opposé de la gnose et du mysticisme au moment où, involontairement, ils ont un aperçu de l'horreur de la réalité.
Bien que le lectorat de Lovecraft fût limité de son vivant, sa réputation évolue au fil des décennies et il est à présent considéré comme l'un des écrivains d'horreur les plus influents du XXème siècle ; avec Edgar Allan Poe, il a « une influence considérable sur les générations suivantes d'écrivains d'horreur ».
Stephen King a dit de lui qu'il était « le plus grand artisan du récit classique d'horreur du vingtième siècle ».
Dans ses écrits, Lovecraft met en scène de jeunes hommes solitaires confrontés à la manifestation de ces choses indicibles : image, peinture, monstre, musique... Dans l’œuvre de Lovecraft, il existe d’autres « plans », d’autres lois physiques auquel l’être humain ne peut être confronté sans devenir fou. C’est ainsi que dans ses nouvelles, le héros devient fou et/ou meurt (assassinat ou suicide). L’accès à la connaissance est synonyme de démence pour l’humain dont le cerveau étriqué ne peut supporter ce nouveau savoir et cette remise en cause du monde dans lequel il vit. H.P. Lovecraft résume cette pensée dans l’Appel de Cthulhu :
« Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île placide d’ignorance, environnée de noirs océans d’infinitude que nous n’avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme. »
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