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Henri Bergson, La pensée et le mouvant, Presses universitaires de France (collection Quadrige)

"A quoi vise l'art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l'esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d'âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n'observions pas en nous, jusqu'à un certain point, ce qu'ils nous disent d'autrui. Au fur et à mesure qu'ils nous parlent, des nuances d'émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées  en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisible : telle l'image photographique qui n'a pas été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur (...)

Remarquons que l'artiste a toujours passé pour un "idéaliste". On entend par là qu'il est moins préoccupé que nous du côté positif et matériel de la vie. C'est au sens propre du mot, un "distrait". Pourquoi, étant plus détaché de la réalité arrive-t-il à y voir plus de choses ? On ne le comprendrait pas, si la vision que nous avons ordinairement des objets extérieurs et de nous-mêmes n'était une vision que notre attachement à la réalité, notre besoin de vivre et d'agir, nous a amenés à rétrécir et à vider. De fait, il serait aisé de montrer que, plus nous sommes préoccupés de vivre, moins nous sommes enclins à contempler, et que les nécessités de l'action tendent à limiter le champ de vision."

(Henri Bergson, La pensée et le mouvant

Questions sur le texte (aide à la compréhension du texte) :

 1) Quelle est, selon Bergson, la finalité de l'art ?

2) Quelles différences faites-vous entre la "nature" et "l'esprit" ?

3) A quels mots renvoient respectivement le mot "nature" et le mot "esprit" dans la suite du texte ?

4) Quel exemple d'art Bergson donne-t-il ?

5) A quoi renvoie le mot "autrui" ?

6) Quelle thèse Bergson développe-t-il dans la première partie du texte ? Sur quel argument s'appuie-t-il ?

7) Expliquer la métaphore de l'image photographique.

8) En quoi l'artiste est-il un "idéaliste" ?

9) Quelle est l'étymologie du mot distrait ? Bergson emploie-t-il ce mot dans son sens habituel ?

10) Quel paradoxe Bergson développe-t-il à la fin du texte ?

11) Quelle vision avons-nous ordinairement des objets extérieurs et de nous-mêmes ? Pourquoi ?

12) Quelle conception de la création artistique se dégage de la fin du texte ?

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Introduction :

Henri Bergson, né le 18 octobre 1859 à Paris où il est mort le 4 janvier 1941, est un philosophe français. Il a publié quatre principaux ouvrages : d’abord en 1889, l’Essai sur les données immédiates de la conscience, ensuite Matière et mémoire en 1896, puis L'Évolution créatrice en 1907, et enfin Les Deux Sources de la morale et de la religion en 1932. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1927.

Contre le matérialisme scientifique et philosophique de son temps, Bergson tente de rétablir les droits de la conscience et de la vie spirituelle. Dans ce texte, extrait de La pensée et le mouvant (1934), Bergson explique que la visée de l'art est de nous montrer des choses que nous n'aurions ni perçues, ni comprises spontanément.

Dans la première partie du texte, Bergson explique quel est, selon lui, le but de l'art, dans la seconde partie en quoi la vision de l'artiste diffère de la vision ordinaire.

Première partie :

Selon Bergson, le but de l'art est "de nous montrer, dans la nature et dans l'esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frapperaient pas explicitement nos sens et notre conscience". Bergson distingue entre la nature et l'esprit. Le mot "nature" ne doit pas être pris ici au sens scientifique du terme (les sciences de la nature), mais au sens courant (ce que Husserl appelle "l'Umwelt", le monde environnant). L'esprit désigne la pensée, mais aussi les sentiments, les émotions, l'imagination humaines. Le mot "nature", dans la suite du texte renvoie au mot "sens" (la nature, le monde environnant, c'est ce que nous percevons à travers nos sens), le mot "esprit" renvoie au mot "conscience". Bergson évoque plus particulièrement dans cet extrait la poésie et la littérature.

Le mot "autrui" ("ce qu'ils nous disent d'autrui") renvoie aux personnages romanesques ou théâtraux : le romancier ne crée pas un état d'âme "de toutes pièces", par exemple le mal de vivre d'Emma Bovary, l'ambition de Julien Sorel, le sentiment de culpabilité de Raskolnikov, car le lecteur ne pourrait pas les comprendre. Il faut qu'il puisse se reconnaître dans les personnages et donc qu'il ait des points communs avec eux.

Charles Baudelaire, dans la dédicace des Fleurs du Mal s'adresse au lecteur en l'appelant "mon semblable, mon frère" : nous ne pourrions pas comprendre les Fleurs du Mal si nous ne partagions pas, dans une certaine mesure, l'expérience de Baudelaire (l'angoisse, l'ennui, la culpabilité, la "double postulation vers le ciel et vers l'enfer"...), si ses vers n'éveillaient pas en nous un écho familier.

Pour illustrer sa thèse concernant le rôle de l'artiste, Bergson emploie la métaphore de la photographie : le poète est comme un révélateur et le lecteur est comme le négatif d'une photographie. Le poète est un "éveilleur" : en plongeant le lecteur dans le bain de son oeuvre, le poète lui révèle des sentiments, des pensées, des émotions "endormies" qui existaient en lui à l'état latent.

Dans Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, "le sauvage" parvient à mettre des mots sur des sentiments et des émotions "à l'état brut" grâce à un livre, les oeuvres complètes de William Shakespeare, interdit dans le "meilleur des mondes" et qu'il a trouvé dans la réserve : "Semblables aux tambours, semblables aux hommes chantant l'incantation du blé, semblables à des formules magiques, les mots se répétaient et se répétaient dans sa tête. Après la sensation de froid, il eut soudain très chaud. Il avait les joues en feu sous l'afflux du sang, la chambre tournoyait et s'assombrissait devant ses yeux. Il grinça des dents : "Je le tuerai (l'amant de sa mère, Linda), je le tuerai, je le tuerai", disait-il sans fin. Et brusquement, il y eut d'autres mots encore :

"When he is drunk asleep, or in his rage

Or in the incestuous pleasure of his bed..." (Hamlet, II, 3)

("Quand il dormira, ivre mort, ou dans sa rage,

Ou dans le plaisir incestueux de son lit.")

Deuxième partie :

"L'artiste est toujours passé pour un "idéaliste". Le mot "idéaliste" est employé ici au sens courant du terme. "Idéaliste" signifie ici le contraire de "réaliste", "pragmatique", voire "sérieux". Il a, dans l'esprit de beaucoup de gens, une signification péjorative. L'artiste, précise Bergson est moins intéressé que nous par le côté positif, matériel de la vie, alors que la plupart des gens se préoccupent de gagner leur vie.

L'artiste est un "distrait". Le mot "distrait" vient du latin dis-trahere qui contient l'idée d'être tiré en dehors (de la vie quotidienne, du monde matériel) ; l'artiste est un homme comme les autres, avec des besoins matériels, mais il y a quelque chose en lui de différent. L'artiste ne se contente pas de vivre, d'exister, il ressent le besoin de créer une oeuvre (un poème, un morceau de musique, un tableau...) à partir de ce qu'il ressent et de ce qu'il imagine.

Bergson met en évidence un paradoxe : comment se fait-il que l'artiste, qui est plus détaché de la réalité que les autres hommes arrive à voir plus de choses qu'eux ?

L'intelligence humaine, dès l'origine (dès le début de l'humanisation) pour Bergson est essentiellement tournée vers l'action, vers la survie matérielle (la fabrication d'outils, la chasse...). "le besoin de vivre et d'agir" a rétréci et vidé notre vision de tout ce qui n'était pas ce que nous appelons le "monde objectif". Plus nous sommes occupés à agir sur le monde (aujourd'hui, à travers la science et la technique), moins nous sommes enclins à le "contempler".

L'artiste est celui qui prend le temps de contempler le monde. La faculté privilégiée de l'artiste n'est pas l'intelligence abstraite au service de l'action, mais l'intuition, ainsi que la sensibilité, l'émotion et l'imagination qui permettent à l'artiste d'entrer en dialogue avec le monde et d'en traduire l'essence spirituelle (l'écho en lui) dans une oeuvre d'art.

En se "déconnectant" des nécessités de l'action, l'artiste parvient à nous montrer ce que nous n'eussions jamais ni vu, ni compris sans lui et sans son oeuvre. L'artiste nous oblige à regarder le monde et le regard qu'il a posé sur le monde et dont témoigne son oeuvre change à jamais le regard des autres hommes.

Nous ne regardons pas les iris ou le ciel étoilé de la même manière depuis Van Gogh, nous ne parlerions pas de la même manière aux femmes si les troubadours n'avaient pas "inventé" l'amour courtois. Si bien que ces "idéalistes", ces contemplatifs "inactifs" que sont les artistes contribuent non seulement à nous révéler le monde que nous portons en nous, à mettre des mots, des formes, des couleurs sur nos sentiments et nos émotions,  mais à changer notre conscience du monde et notre relation à nous-mêmes et à autrui.

 

 

 

 

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