J.L. Borges
Le Livre de sable (El libro de arena), Folio/Gallimard, 1990, traduit de l'espagnol par Françoise Rosset, préface et notes de Jean-Pierre Bernès, Le Congrès (El Congresso), p. 53-108
"Le Congrès est peut-être la fable la plus ambitieuse de ce livre ; son thème est celui d'une entreprise tellement vaste qu'elle finit par se confondre avec le cosmos et avec la somme des jours. Le début, par son opacité, veut imiter celui des fictions de Kafka ; la fin cherche à s'élever, sans doute en vain, jusqu'aux extases de Chesterton ou de John Bunyan. Je n'ai jamais mérité semblable révélation, mais j'ai tenté de la rêver. En cours de route j'ai introduit, selon mon habitude, des traits autobiographiques." (J.L. Borges)
Cette nouvelle, la plus longue du recueil, est précédée d'une citation en français de Diderot : "Ils s'acheminèrent vers un château immense, au frontispice duquel on lisait : "Je n'appartiens à personne et j'appartiens à tout le monde. Vous y étiez avant d'y entrer, et vous y serez encore quand vous en sortirez (Diderot, Jacques le Fataliste et son maître)
Le narrateur, Alejandro Ferri, se remémore une entreprise extraordinaire à laquelle il participa dans sa jeunesse : "créer un Congrès du Monde qui représenterait tous les hommes et toutes les nations."
Ce Congrès est présidé par un riche propriétaire foncier uruguyen, don Alejandro Glencoe qui ne ménage pas sa fortune, envoyant ses collaborateurs, dont le narrateur, partout dans le monde à la recherche de livres pour reconstruire l'équivalent moderne de la bibliothèque d'Alexandrie.
Le narrateur partage la vie rude des gauchos, découvre les pays étrangers, rencontre l'amour et amasse connaissances et expériences, tandis que d'autres dissipent la fortune de Don Alejandro, tant et si bien que ce dernier se retrouve un beau jour complètement ruiné...
Il rassemble alors ses collaborateurs et leur ordonne de porter tous les livres au milieu d'une prairie et d'y mettre le feu.
" Ce fut alors à don Alejandro de nous faire cette révélation :
- J'ai mis quatre années à comprendre ce que je vous dis ici. La tâche que nous avons entreprise est si vaste qu'elle englobe - je le sais maintenant - le monde entier. Il ne s'agit pas d'un petit groupe de beaux parleurs pérorant sous les hangars d'une proriété perdue. Le Congrès du Monde a commencé avec le premier instant du monde et continuera quand nous ne serons plus que poussière. Il n'y a pas d'endroit où il ne siège. Le Congrès, c'est les livres que nous avons brulés. Le Congrès, c'est les Calédoniens qui mirent en déroute les légions des Césars. Le Congrès, c'est Job, sur son tas de fumier et le Christ sur sa croix. Le Congrès, c'est ce garçon inutile qui dilapide ma fortune avec des prostituées..."
Don Alejandro admet donc que même le mal (le comportement négatif de certains de ses disciples) a finalement contribué à cette prise de conscience. Cet effacement
des frontières entre le bien et le mal relève d'une vision "panthéiste". (Dieu est partout et en toutes choses)
Si le Congrès est une métonymie du monde entier, présent, passé et futur, alors don Alejandro est une figure de la Providence divine et on peut lire la nouvelle comme une parabole : le Congrès est comme une image des religions institutionnelles et don Alejandro une image de Dieu : il parle peu, mais toujours à bon escient, sa parole et son autorité sont souveraines, il laisse ses collaborateurs libres de leurs choix, il ne les punit pas, il laisse pousser le bon grain avec l'ivraie, il bénit aussi bien le fils prodigue que le fils fidèle. La seule chose qu'il réprouve est le manque de courage.
Outre les Eglises institutionnelles, Le Congrès représente les Partis politiques, les syndicats, les sociétés plus ou moins secrètes, comme la franc maçonnerie, les organisations diverses qui prétendent représenter, "prendre en charge" et améliorer l'Humanité. La nouvelle nous met en garde, me semble-t-il, contre la tentation de prendre le signifié pour le signifiant (le groupe pour le monde), la partie pour le tout. Il ne s'agit pas de détruire les livres et les "églises", mais de comprendre qu'ils ne constituent pas des buts en soi, mais des moyens. Notre véritable tâche, n'est pas de reconstruire la bibiothèque d'Alexandrie, mais de faire vivre la sagesse inscrite dans les livres, elle n'est pas non plus d'oeuvrer pour "la plus grande gloire" d'une église, d'un Parti, d'un groupe quelconque, mais pour celle de l'homme vivant.
Le Congrès contient de ces aperçus passionnants dont Borges a le secret sur le rapport entre l'un et le multiple, le tout et la partie, avec une
allusion aux archétypes platoniciens (y a-t-il autant d'archétypes que de réalités individuelles?), la secrétaire du Congrès représente-t-elle toutes les secrétaires ? Toutes les femmes assises
? Toutes les femmes ? Toutes les jolies femmes ? Peut-on imaginer une carte qui recouvrirait exactement le territoire qu'elle est censée "représenter" ? Cette relation entre l'Un et le multiple
est le problème métaphysique par excellence.
Le narrateur évoque la "nuit de jubilation" qui suit la destruction des livres et la fin du "petit" Congrès : "Les mots sont des symboles qui postulent une mémoire partagée. Celle que je cherche ici à enjoliver n'est que mienne ; ceux qui partagèrent mes souvenirs sont morts. Les mystiques invoquent une rose, un baiser, un oiseau qui est tous les oiseaux, un soleil qui est à la fois toutes les étoiles et le soleil, une cruche de vin, un jardin ou l'acte sexuel. Aucune de ces métaphores ne peut m'aider à évoquer cette longue nuit de jubilation qui nous mena, épuisés et heureux, jusqu'aux abords de l'aube..."
"... Ce qui importe c'est d'avoir senti que notre plan, dont nous avions souri plus d'une fois, existait réellement et secrètement, et qu'il était l'univers entier et nous-mêmes. Sans grand espoir, j'ai cherché ma vie durant à retrouver la saveur de cette nuit-là ; j'ai cru parfois y parvenir à travers la musique, l'amour, la mémoire incertaine, mais elle ne m'a jamais été rendue, si ce n'est un beau matin de rêve. Quand nous jurâmes de ne rien révéler à qui que ce soit, nous étions à l'aube du samedi..."
Entretien avec George-Luis Borges : «Il ne faut pas chercher la folie» par Sarah Leibovici & Hélène Renard
(Revue Question De. No 22. Janvier-Février 1978)
Le grand écrivain argentin Jorge-Luis Borges (1899-1986) était de passage à Paris l’automne de 1977. Sarah Leibovici assista à sa conférence à la Sorbonne. Elle a eu avec Jorge-Luis Borges un entretien où l’on retrouve l’extraordinaire jeunesse et le rayonnement de cet homme de 79 ans privé de la vue :
J.-L.B. — El Congreso, c’est un peu comme un résumé de toute mon œuvre, non ? On m’y retrouve continuellement !
S.L. — C’est une histoire extraordinaire. Que représente pour vous cet autodafé de tous les livres patiemment réunis, dans toutes les langues, de toutes les civilisations ?
J.-L.B. — Oui, quelqu’un dit que de temps en temps (cada tantos siglos), il faut brûler la bibliothèque d’Alexandrie… L’idée, c’est qu’il y a des gens qui veulent faire quelque chose d’inouï : le congrès du monde ! Et cela devient de plus en plus vaste, à la façon de Kafka. A la fin, l’un d’eux a une sorte de vision. Il comprend que tout cela est inutile, que l’univers est déjà là, c’est-à-dire que son congrès est déjà là, donc qu’il peut tout détruire puisque tout est là. Pourquoi le congrès du monde, puisque le monde existe ? Pourquoi le congrès, puisque le monde est le congrès ? Alors il identifie son rêve impossible avec la réalité. C’est comme si l’écrivain voulait écrire une épopée sur l’humanité, et puis non, il y renonce, car il trouve que l’humanité est déjà cette épopée… C’est une belle histoire, n’est-ce pas ? Oui, parce qu’au commencement on pense que ce sera du Kafka, avec cette idée de l’aventure et de l’entreprise impossibles, et puis à la fin ils comprennent que l’aventure est impossible mais que l’aventure est l’univers ! Le plan est si vaste qu’il se confond avec l’univers… La fin de l’histoire est assez belle, mais c’est un peu du Chesterton [G.-K. Chesterton : poète et romancier fantastique anglais (1874-1936). Son œuvre la plus célèbre, Histoires du père Brown, contient ses thèmes favoris : la controverse religieuse, le suspense, l'humour]. C’est-à-dire que cette histoire commence par Kafka et finit par Chesterton, si on voulait faire des analogies…
S.L. — Ailleurs, à propos d’un professeur qu’on envoie à un congrès, vous dites que tous les congrès sont inutiles, qu’ils servent tout juste à se faire un curriculum vitae...
J.-L.B. — Oui, c’est ça. Mais ce congrès-là n’est pas inutile puisqu’il est l’univers, l’histoire universelle ! Je suis content que vous aimiez cette histoire parce qu’à Buenos Aires elle n’a eu aucun succès.
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