Regard perdu, mais tête haute, le jeune homme en jean et chemise bleu foncé, avance, hagard... tout doucement. Cette fois-ci, pas à la barre dans un tribunal et il n’est pas menotté, mais devant des citoyens invités par l’association Nou-R (Nouvelle République). C’était samedi dernier à l’hôtel Diplomat à Tunis.
Des mots étouffés
L’homme qu’on vient d’appeler pour témoigner est un étudiant à l’âge du printemps. «Je m’appelle Mohamed Soudani. J’ai vécu quatre ans de
torture, de juin 2007 jusqu’à mai 2011», lance-t-il, la voix presque cassée. Et d’ajouter en retenant ses larmes: «Je remercie tous les avocats qui m’ont défendu et soutenu, notamment Me Bochra
Belhaj Hmida (présente dans la salle, Ndlr)».
Rien qu’à le voir,
les présents ont un sentiment de compassion envers un garçon qui semble détruit. Dans la salle, on lui prête attention, on écoute chaque mot, chaque phrase. Chaque mot a un sens, chaque phrase
raconte la monstruosité. Des phrases souvent entrecoupées par un timide soupir. Il s’arrête de parler un moment, puis reprend. Mais quel crime a pu commettre ce jeune homme? «J’étais membre
fédéral au sein de l’Union générale des étudiants tunisiens (Uget) à la fac.
C’était au moment où le gouvernement surveillait les centaines d’étudiants qui militaient. Un jour, on m’a kidnappé. C’était à Mahdia. J’ai passé six jours à même la terre dans un endroit inconnu. Des hommes baraqués ont fait de moi l’objet de leur sadisme. J’ai subi toutes sortes de torture de la part de ces gens qui éprouvaient du plaisir à me faire souffrir, me torturant tout en se relayant, ou tous en même temps. Ils se disaient entre eux: ‘‘Allez au prochain! Venez prendre votre part!’’ Ils s’acharnaient sur moi. J’en ai vu de toutes les couleurs», raconte Mohamed.
Après la détention soi-disant préventive, le jeune homme a retrouvé les mêmes tortionnaires le 13 juillet 2007 au district de la police. Et rebelote! En fin de
compte, pas de preuve contre lui et pas de délit à lui coller.
Poignardé et traîné par terre au vu de tout le monde
M. Soudani est devenu, depuis, un «récidiviste» malgré lui. «Le 22 octobre 2009, suite à une interview accordée à Rfi et Monte Carlo, la police
politique m’a interpellé alors que j'étais dans le train de la banlieue sud de Tunis. Ils étaient huit contre moi. De la station Jebel Jloud jusqu’à la gare de Tunis, menotté. On me poignardait
devant les voyageurs; on m’insultait et traitait de tous les noms jusqu’à lancer aux voyageurs surpris par leur extrême violence que j’étais un voyou, un voleur, un criminel à abattre», raconte
Mohamed.
Aucun voyageur n’a osé intervenir, ça se passait comme ça en Tunisie! Toujours comme ça...
«Entre la gare de Tunis et le poste de police de la rue Charles de Gaulle, il y a à peu près 300 mètres. Le long de ce trajet, on n’a pas arrêté de me gifler, de me
donner des coups de poings, des coups de pieds partout et lorsque je tombais, ils me traînaient par terre devant les passants une cinquantaine de mètres, ensuite, ils me relevaient et
recommençaient», se souvient Mohamed. Il a entendu des insultes de tout genre et a été traité de tous les noms jusqu’au poste de police. Là, un autre accueil lui a été réservé. Cinq responsables
du district, des baraqués, l’attendaient. «Ils se sont relayé sur moi de 20 heures à minuit. Je me suis évanoui trois fois. Ce que j’ai vécu alors que j’avais à peine 21 ans, et que je ne
comprenais alors rien du tout à la politique et à ses risques, dépasse le réel. Je croyais que des choses pareilles ne pouvaient se passer que dans des films. Mais non, je n’étais pas dans un
film», ajoute le jeune homme.
Que justice soit faite d’abord!
Mohamed arrête, un moment, son récit. C’est le souvenir de sa famille qui lui revient, la souffrance de parents dont le fils a été porté
disparu. «Ma présence au poste de police n’a pas été déclarée pendant 25 jours. Durant tout ce temps là, on me trimballait d’une infirmerie à une autre. Je garde des séquelles dans la tête. J’ai
deux côtes fracturées. Et une jambe cassée. Le pire, ces mêmes policiers, hauts gradés, comme un certain Dali, un autre Babouri, omniprésents dans toutes les manifestations, allaient entre-temps
chez mes parents pour demander de mes nouvelles, au cas où ma famille m’a retrouvé... Ils essayaient de gagner du temps, le temps que les traces de la torture disparaissent», raconte, abattu,
Mohamed, qui ne peut pas ne pas se rappeler que les filles de la fac n’ont pas échappé, elles non plus, à la torture. «Ce qu’a enduré à Sousse l’étudiante Karima B... en 2008 dépasse
l’imagination», souligne-t-il. Il ne peut pas en dire plus, par respect pour la dignité de la jeune fille. «Etes-vous prêt à pardonner à vos tortionnaires?». Réponse: «Non. Pas avant la sanction.
Moi, je garde des séquelles à vie. On m’a détruit, on a détruit mon âme». Un tonnerre d’applaudissements dans la salle. Apparemment, tout le monde partage l’opinion de Mohamed exigeant la vérité
et la sanction, avant le pardon. Par égard pour la souffrance des innocents.
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)