
François-Marie Arouet, dit Voltaire, né le 21 novembre 1694 à Paris où il est mort le 30 mai 1778, est un écrivain et philosophe qui a marqué le XVIIIème siècle et qui occupe une place particulière dans la mémoire collective française et internationale.
Figure emblématique de la France des Lumières, chef de file du parti philosophique, son nom reste attaché à son combat contre « l’Infâme », nom qu’il donne au fanatisme religieux, et pour la tolérance et la liberté de penser. Déiste en dehors des religions constituées, son objectif politique est celui d’une monarchie modérée et libérale, éclairée par les « philosophes ».
Intellectuel engagé au service de la vérité et de la justice, il prend, seul et en se servant de son immense notoriété, la défense des victimes de l’intolérance religieuse et de l’arbitraire dans des affaires qu’il a rendues célèbres (Calas, Sirven, chevalier de La Barre, comte de Lally).
De son immense œuvre littéraire, on lit aujourd’hui essentiellement ses contes et romans, où se concentre le meilleur de l'écrivain – la fantaisie, la finesse du trait, le bonheur de l’écriture, l’esprit du philosophe –, mais aussi les Lettres philosophiques, le Dictionnaire philosophique et sa prodigieuse correspondance, plus de 21 000 lettres retrouvées. Son théâtre, ses poésies épiques, ses œuvres historiques, qui firent de lui l’un des écrivains français les plus célèbres au XVIIIème siècle, sont aujourd’hui largement négligées ou ignorées. (extrait de l'encyclopédie en ligne wikipedia)

A travers ses contes philosophiques, Voltaire met en scène des personnages confrontés à l'injustice. Dans Zadig, le héros est ainsi accusé d'avoir volé la chienne de la reine et le cheval du roi de Babylone...
Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu'ils ont perdu de plus précieux. « Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la reine ? » Zadig répondit modestement : « C'est une chienne, et non pas un chien. » Vous avez raison, reprit le premier eunuque. — C'est une épagneule très petite, ajouta Zadig ; elle a fait depuis peu des chiens ; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très longues. — Vous l'avez donc vue ? dit le premier eunuque tout essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai jamais su si la reine avait une chienne. (...)
Le grand veneur et le premier eunuque (1) ne doutèrent pas que Zadig n’eût volé (...) la chienne de la reine ; ils le firent conduire devant l’assemblée du grand Desterham (2), qui le condamna au knout (3), et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement fut-il rendu qu’on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt ; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d’or pour avoir dit qu’il n’avait point vu ce qu’il avait vu. Il fallut d’abord payer cette amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand Desterham ; il parla en ces termes : « Etoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l’éclat du diamant et beaucoup d’affinité avec l’or puisqu’il m’est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade (4) que je n’ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m’est arrivé. Je me promenais vers le petit bois où j’ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très illustre grand veneur. J’ai vu sur le sable les traces d’un animal, et j’ai jugé aisément que c’étaient celles d’un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m’ont fait connaître que c’était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu’ainsi elle avait [fait] des petits il y a peu de jours. D’autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m’ont appris qu’elle avait les oreilles très longues ; et, comme j’ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres ; j’ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l’ose dire. » (Voltaire, Zadig ou la destinée, 1759)
1. Le grand veneur et le premier eunuque : serviteurs du roi et de la reine - 2. Le grand Desterham : le juge - 3. Le knout : le fouet - 4. Orosmade : divinité, principe du Bien.
Question sur le texte (aide au commentaire) :
1) Cherchez des renseignements sur l'auteur.
2) Cherchez des renseignements sur l'affaire Calas.
3) De quelle oeuvre le texte est-il extrait, à quel genre appartient-elle ?
4) De quoi parle le texte ?
5) Faire le plan du texte
6) Précisez le point de vue narratif.
7) Retrouvez les caractéristiques du conte philosophique.
Zadig et la destinée (1747) est un conte philosophique de Voltaire, écrivain et philosophe français du siècle des Lumières. L'histoire se déroule en Orient et raconte le destin mouvementé d’un jeune héros, nommé Zadig. Le passage étudié est le chapitre trois du conte, où Zadig est injustement condamné pour un double vol qu'il n'a pas commis. Défenseur de l’esprit rationnel, de la connaissance et des sciences, Voltaire fait l'éloge de l'esprit scientifique et détourne le caractère merveilleux du conte pour dénoncer le système judiciaire de son époque.
Nous analyserons dans une première partie l'injustice dont témoigne le tribunal à l'égard de Zadig, puis dans une seconde partie comment Zadig présente sa défense et enfin en quoi ce texte présente les caractéristiques du conte philosophique.
Plan du texte :
Le texte comporte 5 parties :
1) Zadig fait une déduction surprenante.
2) A cause de cette déduction, Zadig est accusé de vol et condamné au knout et à l'exil.
3) Le cheval et le chien de la reine sont retrouvés.
4) La peine de Zadig est commuée en amende.
5) Zadig se défend devant le tribunal
a) Zadig capte la bienveillance des juges. (captatio benevolentiae)
b) il affirme qu'il n'a vu ni la chienne de la reine, ni le cheval du roi.
c) il explique son raisonnement. (démarche hypothético-déductive)
Le texte est écrit à la 3ème personne du singulier ("il" = Zadig), le narrateur (narrateur = auteur) est hétérodiégétique (externe) et omniscient ("A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la chienne.")
I/ L'injustice du tribunal à l'égard de Zadig :
Le narrateur montre que la conviction des accusateurs de Zadig ne se fonde sur aucun argument rationnel ("ne doutèrent pas"). Pour Voltaire, héritier de Descartes, la vérité ne se réduit pas à l'évidence (ce n'est pas parce qu'une chose est "évidente" qu'elle est vraie). On remarque par ailleurs que Zadig est condamné au knout sans avoir été jugé (la sentence précède le jugement ; en droit moderne on parlerait de "vice de forme") et uniquement sur l'intime conviction du grand veneur et du premier eunuque.
Dans une procédure normale, Zadig aurait dû bénéficier d'un avocat, il aurait fallu citer des témoins à charge (défavorables à l'accusé), mais aussi à décharge (favorables à l'accusé) et on n'aurait pas dû le condamner sans l'écouter. On peut donc parler de procès bâclé, de parodie de procès.
A travers ce paragraphe, Voltaire critique les dysfonctionnements de la justice de son temps qu'il a pu observer notamment à l'occasion de l'affaire Calas. Jean Calas (1698-1762), négociant protestant toulousain, avait été injustement accusé d'avoir assassiné son fils pour l"empêcher de se convertir à la religion catholique. Il fut condamné à mort et exécuté le 10 mars 1762. Voltaire contribua à sa réhabilitation (1765) en publiant son Traité sur la tolérance (1763).
Zadig se trouve dans la même situation que Calas : il est accusé d'un crime qu'il n'a pas commis et ses juges, à l'instar du parlement de Toulouse ne se fondent ni sur des preuves, ni sur des témoignages, mais sur leur "intime conviction".
Le seul crime de Zadig est d'être trop intelligent et de trop parler : en décrivant précisément la chienne de la reine alors qu'il ne l'a jamais vue (par le seul raisonnement), Zadig s'attire les soupçons du grand veneur et du premier eunuque : s'il est capable de décrire aussi précisément la chienne, c'est qu'il l'a volée.
II/ La défense de Zadig :
Zadig commence par s'attirer la bienveillance des juges en les flattant ("étoiles de justice", "abîmes de science", "miroirs de vérité"). Ces formules sont ironiques car les juges sont bornés et corrompus et ne cherchent ni la vérité, ni la justice. Il réaffirme le fait qu'il n'a vu ni la chienne de la reine, ni le cheval du roi et qu'il ne peut donc être condamné pour avoir dit "qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu". Il explique alors comment il a vu avec les "yeux de l'esprit" et non avec les organes des sens que l'animal était une chienne de petite taille, une épagneule, légèrement boiteuse, aux oreilles très longues, qui venait d'avoir des petits, description qui correspond à la chienne de la reine et dans quelle direction elle se dirigeait :
a) il a vu les traces d'un animal. Il en a déduit que c'étaient celles d'un petit chien.
b) il a vu des sillons entre les traces des pattes. Il en a déduit que c'était une chienne qui venait d'avoir des petits.
c) il a vu d'autres traces à côté des pattes de devant. Il en a déduit qu'elle avait des oreilles très longues.
d) il a vu que le sable était moins creusé par une patte que par les trois autres. Il en a déduit que la chienne était un peu boiteuse.
e) Il en a déduit qu'il s'agissait de la chienne de la reine et dans quelle direction elle se dirigeait.
Ce texte est considéré comme l'une des toutes premières enquêtes policières de la littérature (il existe un précédent dans l'Ancien Testament). Zadig est ici l'ancêtre d'un lignée d'enquêteurs (Le chevalier Dupin, Sherlock Holmes, Hercule Poirot...) capables d'établir la vérité des faits en se basant sur des indices. Cette reconstitution a toujours pour le lecteur (et pour l'alter ego du détective) un caractère surnaturel parce qu'il ne comprend pas comment il est parvenu à sa conclusion. Dans Zadig, le héros est même suspecté de sorcellerie. Le narrateur montre à travers ce passage que l'esprit scientifique, basé sur l'observation, le doute méthodique et le raisonnement est capable de faire des "miracles".
III/ Les caractéristiques du conte philosophique :
Le texte comporte plusieurs caractéristiques du conte philosophique :
a) L'absence d'ancrage historique et géographique : le passage se déroule dans un univers exotique imaginaire : le grand veneur, le premier eunuque, le roi, la reine (et non le sultan et la sultane, manière subtile pour le narrateur de mélanger la réalité et la fiction et de rappeler qu'il parle du royaume de France), le grand Desterham, knout, Sibérie, "étoiles de justice", "abîmes de science", "miroirs de vérité", "Orosmade", à une époque qui n'est pas bien précisée (le fameux "il était une fois" des contes de Perrault). L'influence des Contes de Perrault, de Madame d'Aulnoy, des frères Grimm et de Hans Christian Andersen se conjugue à celle des Contes des mille et une nuits, traduits au XVIIème par Antoine Galland.
b) Une psychologie manichéenne et sommaire : le roi, la reine, le grand veneur et le premier eunuque, les juges du grand Desterham ne sont connus que par leurs titres et se comportent de façon stéréotypée. Doté de toutes les qualités intellectuelles et morales, le héros (Zadig) est confronté à des gens puissants, stupides, méchants, corrompus et inconstants.
c) Zadig se retrouve dans une situation critique, seul contre tous, mais parvient à s'en extraire grâce à son courage et à son ingéniosité. Comme dans les contes, il devient du jour au lendemain un homme riche et respecté, avant de se retrouver, pour les mêmes raisons, à nouveau en difficulté.
d) Inventeur du genre avec J. Swift (Les voyages de Gulliver), Voltaire se sert du conte philosophique pour délivrer un enseignement moral (distraire et instruire, instruire en distrayant) : éloge de la raison, critique des dysfonctionnements des institutions judiciaires de son temps, appel à une réforme des institutions judiciaires.
Conclusion : ce passage est caractéristique de l'ambiguïté assumée d'un genre "oxymorique" : le conte philosophique, pris entre les dimensions contradictoire de la mystification (le merveilleux) et de la démystification (la raison). Le passage ne comporte pas d'éléments merveilleux comme allleurs dans le conte (le perroquet, l'ange), au contraire : la plaidoirie de Zadig est une démystification raisonnée de la calomnie (l'accusation de vol) et du surnaturel (l'accusation de sorcellerie), l'élément rationnel l'emporte donc dans ce passage sur le merveilleux.
Lectures croisées : Edgar Poe, Double assassinat dans la rue Morgue
Double Assassinat dans la rue Morgue (The Murders in the Rue Morgue dans l'édition originale) est une nouvelle d'Edgar Allan Poe, parue en avril 1841 dans le Graham's Magazine, traduite en français d'abord par Isabelle Meunier puis, en 1856, par Charles Baudelaire dans le recueil Histoires extraordinaires. C'est la première apparition du détective inventé par Poe, le chevalier Dupin.
Double Assassinat dans la rue Morgue met en scène le détective Dupin et un de ses amis, qui joue le rôle de narrateur. Le début de la nouvelle est une réflexion sur les capacités d'analyse de l'esprit humain. La suite est un exemple de la capacité d'analyse de Dupin, qui devine à quoi pense son ami rien qu' en observant les plus infimes nuances de son comportement...
"Une nuit, nous flânions dans une longue rue sale, avoisinant le Palais Royal. Nous étions plongés chacun dans nos propres pensées, en apparence du moins, et, depuis près d'un quart d'heure, nous n'avions pas soufflé une syllabe. Tout à coup Dupin lâcha ces paroles :
- C'est un bien petit garçon, en vérité, et il serait mieux à sa place au théâtre des Variétés.
- Cela ne fait pas l'ombre d'un doute, répliquai-je sans y penser et sans remarquer d'abord, tant j'étais absorbé, la singulière façon dont l'interrupteur adaptait sa parole à ma propre rêverie.
Une minute après, je revins à moi, et mon étonnement fut profond.
- Dupin, dis-je très-gravement, voilà qui passe mon intelligence. Je vous avoue, sans ambages, que j'en suis stupéfié et que j'en peux à peine croire mes sens. Comment a-t-il pu se faire que vous ayez deviné que je pensais à... ?
Mais je m'arrêtai pour m'assurer indubitablement qu'il avait réellement deviné à qui je pensais.
- À Chantilly ? dit-il ; pourquoi vous interrompre ? Vous faisiez en vous-même la remarque que sa petite taille le rendait impropre à la tragédie.
C'était précisément ce qui faisait le sujet de mes réflexions.
Chantilly était un ex-savetier de la rue Saint-Denis qui avait la rage du théâtre, et avait abordé le rôle de Xerxès dans la tragédie de Crébillon ; ses prétentions étaient dérisoires : on en faisait des gorges chaudes.
- Dites-moi, pour l'amour de Dieu ! la méthode - si méthode il y a - à l'aide de laquelle vous avez pu pénétrer mon âme, dans le cas actuel !
En réalité, j'étais encore plus étonné que je n'aurais voulu le confesser.
- C'est le fruitier, répliqua mon ami, qui vous a amené à cette conclusion que le raccommodeur de semelles n'était pas de taille à jouer Xerxès et tous les rôles de ce genre.
- Le fruitier ! vous m'étonnez ! je ne connais de fruitier d'aucune espèce.
- L'homme qui s'est jeté contre vous, quand nous sommes entrés dans la rue, il y a peut-être un quart d'heure.
Je me rappelai alors qu'en effet un fruitier, portant sur sa tête un grand panier de pommes, m'avait presque jeté par terre par maladresse, comme nous passions de la rue C... dans l'artère principale où nous étions alors. Mais quel rapport cela avait-il avec Chantilly ? Il m'était impossible de m'en rendre compte.
Il n'y avait pas un atome de charlatanerie dans mon ami Dupin.
- Je vais vous expliquer cela, dit-il, et, pour que vous puissiez comprendre tout très-clairement, nous allons d'abord reprendre la série de vos réflexions, depuis le moment dont je vous parle jusqu'à la rencontre du fruitier en question. Les anneaux principaux de la chaîne se suivent ainsi : Chantilly, Orion, le docteur Nichols, Épicure, la stéréotomie, les pavés, le fruitier.
Il est peu de personnes qui ne se soient amusées, à un moment quelconque de leur vie, à remonter le cours de leurs idées et à rechercher par quels chemins leur esprit était arrivé à de certaines conclusions.
Souvent cette occupation est pleine d'intérêt, et celui qui l'essaye pour la première fois est étonné de l'incohérence et de la distance, immense en apparence, entre le point de départ et le point d'arrivée.
Qu'on juge donc de mon étonnement quand j'entendis mon Français parler comme il avait fait, et que je fus contraint de reconnaître qu'il avait dit la pure vérité.
Il continua :
- Nous causions de chevaux- si ma mémoire ne me trompe pas- juste avant de quitter la rue C... Ce fut notre dernier thème de conversation. Comme nous passions dans cette rue-ci, un fruitier, avec un gros panier sur la tête, passa précipitamment devant nous, vous jeta sur un tas de pavés amoncelés dans un endroit où la voie est en réparation. Vous avez mis le pied sur une des pierres branlantes ; vous avez glissé, vous vous êtes légèrement foulé la cheville ; vous avez paru vexé, grognon ; vous avez marmotté quelques paroles ; vous vous êtes retourné pour regarder le tas, puis vous avez continué votre chemin en silence. Je n'étais pas absolument attentif à tout ce que vous faisiez ; mais, pour moi, l'observation est devenue, de vieille date, une espèce de nécessité.
Vos yeux sont restés attachés sur le sol, - surveillant avec une espèce d'irritation les trous et les ornières du pavé (de façon que je voyais bien que vous pensiez toujours aux pierres), jusqu'à ce que nous eussions atteint le petit passage qu'on nomme le passage Lamartine [Ai-je besoin d'avertir, à propos de la rue Morgue, du passage Lamartine, etc. qu'Edgar Poe n'est jamais venu à Paris ? (C. B.)], où l'on vient de faire l'essai du pavé de bois, un système de blocs unis et solidement assemblés.
Ici votre physionomie s'est éclaircie, j'ai vu vos lèvres remuer, et j'ai deviné, à n'en pas douter, que vous vous murmuriez le mot stéréotomie, un terme appliqué fort prétentieusement à ce genre de pavage. Je savais que vous ne pouviez pas dire stéréotomie sans être induit à penser aux atomes, et de là aux théories d'Épicure ; et, comme dans la discussion que nous eûmes, il n'y a pas longtemps, à ce sujet, je vous avais fait remarquer que les vagues conjectures de l'illustre Grec avaient été confirmées singulièrement, sans que personne y prît garde, par les dernières théories sur les nébuleuses et les récentes découvertes cosmogoniques, je sentis que vous ne pourriez pas empêcher vos yeux de se tourner vers la grande nébuleuse d'Orion ; je m'y attendais certainement. Vous n'y avez pas manqué, et je fus alors certain d'avoir strictement emboîté le pas de votre rêverie. Or, dans cette amère boutade sur Chantilly, qui a paru hier dans le Musée, l'écrivain satirique, en faisant des allusions désobligeantes au changement de nom du savetier quand il a chaussé le cothurne, citait un vers latin dont nous avons souvent causé. Je veux parler du vers :
Perdidit antiquum littera prima sonum.
«Je vous avais dit qu'il avait trait à Orion, qui s'écrivait primitivement Urion ; et, à cause d'une certaine acrimonie mêlée à cette discussion, j'étais sûr que vous ne l'aviez pas oubliée. Il était clair, dès lors, que vous ne pouviez pas manquer d'associer les deux idées d'Orion et de Chantilly. Cette association d'idées, je la vis au style du sourire qui traversa vos lèvres. Vous pensiez à l'immolation du pauvre savetier. Jusque-là, vous aviez marché courbé en deux mais alors je vous vis vous redresser de toute votre hauteur.
J'étais bien sûr que vous pensiez à la pauvre petite taille de Chantilly. C'est dans ce moment que j'interrompis vos réflexions pour vous faire remarquer que c'était un pauvre petit avorton que ce Chantilly, et qu'il serait bien mieux à sa place au théâtre des Variétés."
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